Samedi 2 juin 2012 6 02 /06 /Juin /2012 11:46

(off)

 

A Saint-Pétersbourg, le tram est rouge et blanc. Plus anguleux qu'un parallélépipède. on pourrait le poser comme serre-livres dans une bibliothèque et il serait du voyage avec les mots. Sur l'île de Vasilivskiy Ostrov, bien que le terrain soit plat, il ressemble à une espèce de funiculaire fantomatique. Les rues sont si larges, si peu encombrées que sa disparition passerait inaperçue. La vie, ici, en ce moment, ne se montre pas. La vidéo que je regarde, son coupé, a peut-être été prise un dimanche vers midi, sous le soleil. Je devine quelques promeneurs en polo et lunettes noires. Je distingue un jeune couple avec une poussette. Un bus entièrement bleu mais vide m'étonne. Où sommes-nous vraiment ? Quelle est la destination du tram ? Si j'ignore les rares enseignes en cyrillique sur lesquelles le film s'attarde à dessein, je peux me croire dans tel ou tel tronçon de la rue Achard. Mêmes immeubles austères des années mille neuf cent trente. Mêmes portes d'entrée lépreuses. Mêmes ombres rachitiques embusquées dans les embrasures. Un arrêt sur image bien choisi et l'illusion serait presque parfaite. Il suffirait d'en décalquer les contours et de les transposer n'importe où, n'importe quand. Le but ne serait pas de démontrer je ne sais quelle théorie générale mais de découvrir une découpe identique du paysage, de préférence aux antipodes, pour éprouver l'ivresse de l'incompréhension. Un original persévérant, ayant beaucoup de temps à tuer, pourrait s'y essayer. Il n'aurait même pas à se déplacer. Avec un ordinateur et une organisation méthodique, l'aventure est viable. Internet fourmille de vidéos qui montrent toutes sortes d'espaces dans toutes sortes de lieux habités ou non. Tout original que soit notre quidam, il se satisferait des relevés les plus approchants, qu'ils aurait notés avec une précision quasi atomique sur du papier millimétré. Après les ultimes vérifications d'usage, il se rendrait sur place. Une vingtaine d'heures d'avion pendant lesquelles ses pensées, de conjecture en conjecture, finiraient par s'égarer. Un autre bus entièrement bleu traverse la vidéo. Un homme qui porte un sac attaché à sa ceinture court sur un trottoir. Puis il revient sur ses pas, s'éponge le front d'un revers de main. Est-il de Saint-Pétersbourg ? Est-ce plutôt un touriste perdu ? J'arrête le défilement de l'image et je l'agrandis. Cet homme a des cheveux gris au niveau des tempes. De chaque côté de son nez, une ride dessine un accent sur sa peau. Je reste quelques minutes à observer ce visage que l'âge commence à défaire. J'éteins brusquement l'ordinateur.

Par Dominique Boudou
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mercredi 30 mai 2012 3 30 /05 /Mai /2012 17:30

On ne le dira jamais assez : la rue, les boutiques, les places et leurs bancs sont d'inépuisables mines pour nourrir n'importe quelle écriture. Il faut garder les yeux en alerte mais aussi ouvrir les oreilles. Les conversations saisies au vol mériteraient une anthologie à crû dont la sincérité, la générosité rendraient bien fade les brèves de comptoir inventées au kilomètre.

Voici l'une de ces conversations que je viens d'entendre à la boulangerie de mon quartier. La serveuse vient d'encaisser un billet de cinq cents euros et, très nature, fait part de son émotion à sa collègue affairée dans la remise :

- C'est la première fois que j'en vois un. Et le mec il en avait d'autres, tu peux me croire. Eh ben ! ça fait mal au ventre !

J'ai souri. Je n'ai moi-même jamais vu, au grand jamais, de billets de cinq cents euros. Puis j'ai pensé à une réplique que j'aurais aimé adresser à la serveuse sous le choc.

- Vous auriez eu mal au ventre si le mec vous en avait donné un, de billet. Vous l'auriez tout de go transformé en gâteaux, en crèmes au chocolat, en tartes multi-fruits, en omelettes norvégiennes ou finlandaises, en poires Belle-Hélène et autres Banana Split qui auraient occasionné à votre estomac tant de hoquets, tant de ballonnements qu'un inconfort durable s'en serait suivi d'une hospitalisation pour hyper glycémie. Croyez-moi, mademoiselle, vous venez d'échapper au pire. Restez pauvre, c'est moins dangereux !

Par Dominique Boudou
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 14:14

(Ce texte n'est pas sorti dans la revue Borborygmes qui avait lancé un concours sur le temps je ne sais plus quand. A la relecture, je le trouve cependant convenable, c'est déjà ça. )

 

I

Le temps est derrière moi

Grand-mère aux dents vertes

Qui chantait sa complainte aux bords du sommeil

Je presse le pas

Sous l'aiguillon des souvenirs

Qui tiennent encore contre la brume

Je sens sur ma nuque

Le souffle des enfances inventées

Une horloge pourrait sonner là dans la marche

Une maison naîtrait aussi

Avec un père et une mère

Accordés au pain du jour

Un volet battrait la mesure

D'une attente sans nom

Mais comment me retourner

Sur ce qui n'a pas de visage

 

II

Le temps perd en moi

Le grain des instants

Mon chemin ne trouve plus son chemin

Je regarde la ville suspendue à mes paupières

Avant la sirène de midi

Des lumières improbables

Y jettent des signes mouillés

Ils n'ont pas de rumeur sous mes semelles

Quand la marche s'évanouit

Dans la fatigue

Je cherche à saisir les minutes

Qui vont avec le sang

Qu'elles portent encore un peu

Ce qui me reste de conscience

Il faudrait courir et abolir la chute

Devenir vol d'oiseau ou de papillon

Mordre à pleines dents

Un bout d'éternité

 

III

Le temps est devant moi

Dans un corps qui n'a plus ses lieux sûrs

Ligne sans replis où étouffer l'attente

Le sang à découvert du sang

Et battre une vaine mesure

Qui invente encore mon chemin

J'entends que me reviennent

Les chansons vertes de l'enfance

Et le tintement sombre des pendules

Dans la fièvre endormie

Ma peau prend le vieux grain

Des vieilles heures

Toute une mémoire à porter debout

Jusqu'au silence

Par Dominique Boudou
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 12:38

Un village assoupi au coeur de l'été en terre d'Aunis. Une rivière y serpente. La Boëme. Un nom comme une promesse de voyage au ralenti. Sur l'eau qui a verdi entre les vieux lavoirs, on imagine sans surprise des cygnes dont le cou démesuré se plie et se déplie à la façon d'un accordéon. A l'orée du bourg, une bâtisse qu'on a rénovée abrite un centre culturel. Antoine, peintre de la contrée, y donne une exposition. Il est un peu tendu pendant le vernissage arrosé de vins bourrus. Isabelle, l'organisatrice, est aussi tendue que lui. Viendra-t-il du monde ? La localière de La Charente libre écrira-t-elle un article ? Chantal, qui aime la lenteur du pays, passe de toile en toile. Gobe ici et là quelques charcuteries posées sur pain bio-c'est la mode. Bien. Oui. Soit. C'est qu'il y en a tant des expos dans les villages au plus fort de l'été. Elle s'apprête à sortir mais l'organisatrice l'interpelle.

Quel tableau tu préfères ?

Chantal n'hésite pas, rebrousse chemin, se campe devant sa toile coup de coeur. Deux gosses de la campagne qui encadrent un ours debout. Un ours grand et debout.

Il y a un enfant mort. C'est sûr. Je le sens. Là.

Plus tard dans la soirée, Isabelle fait part au peintre du commentaire de Chantal. Il dit qu'il a deux frères mais ils sont bien vivants. En bonne santé. Il rigole. Il a peut-être un peu trop bu. Il regarde son tableau en imaginant un enfant mort, n'y parvient guère, se met à scruter le moindre détail qui pourrait laisser croire que. Il hausse les épaules, engloutit quelques toasts, et c'est déjà l'heure de la fermeture. Dernières congratulations. Embrassades. La localière a promis un papier, photo à l'appui si le rédac chef veut bien. Antoine est content. Et s'il vend une ou deux toiles, il fera changer l'embrayage de sa voiture.

Bientôt huit heures. L'église va sonner. Un train de marchandises va passer sur l'ancienne voie juste après le pont. Antoine a promis d'aller manger chez ses parents qui n'ont pas pu se déplacer. Il roule en sifflotant. Regarde les vieilles pierres grises des vieilles fermes transformées en résidences secondaires. Se dit que son embrayage peut tenir encore un an et qu'un cadeau à sa copine serait plus approprié.

Il est d'excellente humeur quand il met les pieds sous la table dans la maison de son enfance. Ses parents sont presque jeunes encore. La mère a préparé un rôti de porc farci aux olives et le père, qui ne devrait plus boire que de l'eau, a ouvert un Bordeaux 2004. 

Alors ? C'était bien ?

Oui. Oui. 

Puis Antoine se trouble. Jette un oeil inquiet aux photos de famille sur le buffet. Lui et ses deux frères dans toutes les positions de l'enfance. Premiers pas en barboteuse. Premiers cartables, premiers vélos. Sourires de façade.

Une visiteuse a dit qu'il y avait un enfant mort dans la famille. 

Pardon ?

Antoine répète, précise que c'est le tableau où il y a l'ours qui a inspiré le commentaire. Le père pose sa fourchette dans son assiette et devient tout blanc. La mère pique du nez sur son mouchoir. Même les photos du buffet font une drôle de tête. Cinq secondes de silence. Quinze années de plomb contenues dans ce silence. La poitrine de la mère est prise dans la houle d'inextinguibles sanglots. Le père se sert un plein verre de vin.

On te doit des explications. On voulait te dire et on remettait toujours à plus tard. C'est comme ça que les secrets pèsent et empoisonnent. Un accident est si vite arrivé. On s'en est jamais remis, ta mère et moi.

 

(Histoire vraie)

Par Dominique Boudou
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Mardi 1 mai 2012 2 01 /05 /Mai /2012 10:51

Une rue un caniveau

Quelque chose bat

Dans l'eau immobile

Ma peau déjà pressent une chimère

La lumière couche la rue

D'un gris sans grain

Qui pourrait m'échapper

Le trottoir frissonne avec ma peur

La chose est un chiffon rien d'autre

Epointé comme une aile

Et le vent le change en oiseau

 

*

 

Un enfant de l'autre côté

Qui n'a rien vu

Promène son insouciance

Dans ses jambes

La lumière est moins basse

 

*

 

S'approcher enfin de la chose qui bat

Constater un pigeon

La mort le façonne encore

Fait de ses plumes un tissu mou

Relever de toute urgence

Les yeux vers l'enfant

Qui a tourné


Par Dominique Boudou
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

Jacques Louvain, peut-être

A mon chevet


seul dans le noir
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés