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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 20:49

Il devait être trois heures de l'après-midi. J'avais encore pas mal de colis à livrer et je voulais me dépêcher. L'impression que j'étais moins efficace dans mon travail m'obsédait au point de commettre des imprudences. J'avais éraflé le garde boue avant de mon scooter en slalomant parmi les embouteillages. Mes collègues l'avaient forcément remarqué. Certains s'en réjouissaient peut-être. Et, à la première occasion...

Un sifflement m'a fait sursauter. Le patron m'appelait depuis le box où il compulsait des factures avec la comptable.

- Téléphone, a-t-il dit sans lever le nez de la paperasse.

J'ai tout de suite compris qu'il ne s'agissait pas d'un client mécontent. J'ai regardé le fil tire-bouchonné du téléphone comme s'il allait m'étrangler. J'ai porté l'écouteur à mes oreilles en guettant la tignasse de la comptable où perlait un peu de sueur sous la lumière du box.

- C'est moi. Je suis à M***. Viens.

J'étais si bouleversé que je n'ai pas attendu la réponse de mon patron. J'ai pris la R5 et j'ai roulé sans rien voir ni du paysage ni du temps. L'un et l'autre restant suspendus dans une dimension si étrangère que je n'y aurais jamais accès.

Catherine était blottie contre le blockhaus. Elle tremblait de froid dans sa robe à fleurs malgré le soleil de mai. Je lui ai frotté le dos pour la réchauffer et nous sommes allés boire des cafés à la terrasse du bar de plage où nous avions prolongé notre première rencontre. Je n'osais pas la regarder car j'avais peur de ses yeux. Ils me semblaient avoir gonflé au point d'envahir son visage. D'anciennes images qui dormaient au fond de ses rétines s'étaient réveillées et les globes oculaires ne pouvaient plus contenir leurs mouvements. J'ai pensé à des tiroirs trop pleins de vieilles photos, qui débordent quand on les ouvre. J'ai fait semblant d'écouter les vagues claquer sur le sable, de m'intéresser à la course d'un chien aux prises avec un bâton. Nous n'avions pas encore parlé. Je me sentais obligé de rompre le silence autrement que par des banalités. Le désordre mental de Catherine, même si je m'y étais habitué, me paraissait plus grave, plus menaçant. Ne risquait-il pas de nous engloutir tous les deux si je me trompais de mots ?

- Tu as vu quelque chose, ai-je hasardé.

- Quelqu'un, a soufflé Catherine.

Et elle a eu un geste du bras en direction du blockhaus. Lent. Fatigué. Il y avait dans cette lenteur et cette fatigue une douleur qui la dépassait, qui incarnait l'humanité perdue dans la nuit, condamnée aux tâtons sur un chemin dérobé.

- On y va, ai-je dit d'une voix sourde et en baissant les yeux.

Le blockhaus me paraissait soudain appartenir à un univers hésitant, dont l'horizon ne marchait pas droit. Les tessons qui en crénelaient la hauteur s'effritaient dans la lumière. Le vent les traversait sans bruit. Tout autour, les baigneurs avaient la même inconsistance. Ils pouvaient disparaître à leur insu et nous étions pareils à eux. Nos corps, nos pensées, avalés par le sable, ne laisseraient aucune trace, aucune mémoire. Involontairement, je me suis retourné pour voir si Catherine me suivait toujours.

- Mon oncle, a-t-elle dit.

Je n'étais pas sûr d'avoir bien entendu. Des enfants qui jouaient au ballon criaient et il m'a semblé, juste au moment où Catherine a dit ça, qu'ils se sont mis à crier plus fort. Le vent, aussi, sifflait davantage en s'écorchant aux tessons. Je me suis arrêté. J'ai serré Catherine contre moi. Je me suis caché dans ses cheveux.

- Tu sais que c'est impossible.

- Je l'ai pas vu mort.

Le coeur de Catherine battait au ralenti. Il résonnait dans sa poitrine comme dans une caisse vide. J'ai eu le pressentiment qu'il ne fallait pas s'approcher plus du blockhaus. J'ai conduit Catherine à l'écart et nous nous sommes assis, un peu hébétés. Nous avons fumé plusieurs cigarettes en rejetant bruyamment la fumée. Catherine a posé son menton sur ses genoux et plus rien ne bougeait en elle.

- Non, je l'ai pas vu mort, a-t-elle répété. Ma mère a pas voulu que je le voie parce que j'étais trop jeune.

- Tu as peut-être vu quelqu'un qui lui ressemble. Il y a des tas de gens qui se ressemblent dans le monde.

- Il m'a regardée comme s'il me reconnaissait. Il avait un sourire bizarre, presque méchant.

- Qu'est-ce qu'il faisait ?

- Je sais pas. Il se promenait sur la plage.

- En maillot de bain ?

- Non. Il avait une chemise blanche et des bottes de pêcheur. Les pans de la chemise volaient derrière lui.

- Tu te souviens quand c'était ?

Catherine n'a pas répondu. A fermé les yeux. Mes questions lui étaient insupportables. Je ne savais pas quoi faire. La moindre erreur de ma part pouvait déclencher une nouvelle crise. J'ai décidé d'attendre. Je me suis allongé et j'ai regardé la banderole publicitaire qu'un avion promenait dans le ciel. J'ai imaginé une panne de moteur. L'avion tombait comme une pierre. Le réservoir explosait. Les débris éclataient dans tous les sens, fauchaient des parasols, des planches de surf, des glacières bourrées de saucissons et de mauvais vin. La plupart des gens fuyaient en hurlant. D'autres, plaqués au sol, se bouchaient les oreilles. Indifférente à la catastrophe, une femme restait debout, les yeux fixés sur l'appareil. Quand le pilote s'est extrait du cockpit, couvert de sang, elle s'est ruée sur lui pour le griffer au visage. L'homme a ricané. Puis il a disparu. Et toutes les traces du drame ont disparu en même temps que lui. La plage bourdonnait de nouveau sous le soleil. Les parasols frémissaient à peine. Les planches de surf glissaient sans à-coup sur les vagues. Dans les gobelets en plastique, le vin avait presque bon goût. Il ne s'était rien passé. Ni maintenant ni avant. Seule la femme demeurait immobile. Elle regardait le vide qu'elle avait peuplé de ses chimères. Elle essayait de les attraper avec ses yeux qui tournoyaient dans leur orbite.

- A quoi tu penses ? a demandé Catherine.

- A un avion qui s'écrase.

- Mon oncle ressemblait beaucoup à mon père, a continué Catherine. Alors qu'il était le frère de ma mère. C'était d'autant plus compliqué.

J'ai hoché la tête un peu sèchement. Je pressentais que d'autres révélations me seraient faites mais je ne voulais pas les entendre là, sous cet horizon qui persistait à aller de travers.

Pendant le trajet du retour, Catherine n'a pas desserré les dents. Même sa robe à fleurs paraissait crispée. J'ai renoncé à allumer la radio. Je n'ai pas fumé non plus. Je me concentrais uniquement sur la conduite. Je me disais que si je relâchais mon attention nous aurions un accident. Mon scénario de catastrophe aérienne me hantait encore. J'y voyais comme une prémonition, d'autant que le regard de Catherine se posait souvent sur le volant. Mais c'était peut-être mes mains qu'elle regardait. Il n'y avait aucune raison que je m'inquiète. De fait, nous sommes arrivés à la maison sains et saufs. Catherine a aussitôt filé dans la salle de bain. Deviendrait-elle comme sa mère, qui se nettoyait le corps avec un tampon jex pour ôter les taches de son ? Finirait-elle par en mourir ?

J'ai chassé cette perspective en ouvrant une bouteille de vin. Le soir commençait à tomber sur le jardin. Je n'avais pas tondu depuis ma rencontre avec le bonhomme au chien dans sa maison. Des feuilles de l'hiver dernier croupissaient encore sous les arbustes et l'humidité du sol tardait à s'évaporer. J'ai pensé que le cerveau de Catherine devait se trouver dans un état pareil. Des couches d'humus tellement collées entre elles que le sang circulait mal. Des caillots se formeraient et elle perdrait définitivement la raison.

- Tu aurais pu m'attendre pour boire, a dit Catherine en sortant de la salle de bain, toute propre, toute parfumée.

Et nous avons ri comme rient les vieux couples insouciants. Nous avons fait l'amour sans fureur, tout en finissant la bouteille de vin. La tête me tournait un peu mais je me sentais bien. J'ai dit à Catherine que j'aurais bientôt une semaine de congé et que nous pourrions louer un chalet à la montagne, au bord d'un lac. Il y avait de jolies promenades à faire dans la région, sans qu'on ait trop à marcher. Je connaissais un restaurant où les touristes n'allaient pas, où nous serions tranquilles.

Catherine m'écoutait comme si je racontais un voyage fabuleux. Toutes les nuances du gris luisaient dans son regard. Ses cheveux ondulaient d'un plaisir qu'elle n'avait jamais pris.

Puis, tout à coup, elle s'est évanouie.

Une heure après, le médecin que j'avais appelé me disait que Catherine n'avait pas mangé depuis plusieurs jours, que ce n'était pas la première fois et qu'il fallait veiller sur elle.

 

 

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 14:12

Le docteur Klamm a voulu revoir toutes les pièces de la maison y compris le désordre du garage. Armé d'une canne dont l'extrémité évoquait plutôt un pic à glace, il a harponné ça et là quelques avions en papier défraîchi et chaque prise le faisait roucouler de satisfaction. Il a émis en revanche de sérieuses réserves sur mon réduit qu'il ne pouvait s'empêcher de comparer à un placard.

- Vous me parlez de votre tentation des combles, a-t-il maugréé, mais c'est ambigu. Vous hésitez trop souvent entre le vide et le plein. Votre vie part dans tous les sens et n'en rencontre aucun. Vous ne tiendrez pas longtemps à cause de la fatigue. Je serais même tenté de dire que c'est un comble, n'est-ce pas. Mais bon, à retourner les mots comme des chaussettes, on s'épuise tout pareil.

Puis, malgré l'étroitesse du siège de bébé, il s'est installé sur mon vélo d'appartement et s'est mis à pédaler en arrière avec l'ardeur d'un forcené. Le symbole me semblait si grossier que j'ai ricané. Le rétropédalage dans les univers opaques de l'enfance ne menait qu'à l'enlisement. Le docteur Klamm le savait bien. Ne brocardait-il pas à longueur de phrases le charabia des psychologies ordinaires ! Je devais donc chercher ailleurs les raisons de son action. D'autant qu'il s'entêtait de telle manière que plusieurs veines se mettaient à gonfler le long de son cou.

- Catherine ne serait pas contente si elle vous voyait, ai-je dit, elle n'a pas envie que vous fassiez un infarctus.

Le docteur Klamm s'est arrêté de pédaler mais n'a pas pu descendre du vélo car le siège de bébé restait collé à ses fesses comme un coquillage. Il fallait de toute évidence employer les grands moyens pour l'en libérer. Le siège de bébé ayant été moulé dans un bloc de plastique particulièrement résistant, une simple pince coupante ne ferait pas l'affaire. J'ai jeté mon dévolu sur une scie électrique en expliquant au docteur Klamm qu'il suffisait d'entamer la couche supérieure du siège. Il n'aurait ensuite qu'à gigoter pour qu'elle se casse toute seule.

- Vous serez comme le poussin qui fracture la coquille de son oeuf, ai-je dit en faisant le malin.

Le docteur Klamm a regardé les dents de la scie et ses yeux se sont aussitôt fermés. A quoi a-t-il bien pu penser en cet instant crucial, aussi ridicule que dangereux ? Les situations comiques n'expriment-elles pas autant la solitude humaine que les situations tragiques ? Le docteur Klamm m'aurait-il répondu que ces questions étaient si vaines qu'elles ne méritaient même pas d'être évacuées par des avions en papier ? En tout cas, il a fait preuve d'un joli courage. Il n'a pas tremblé quand la scie a commencé à mordre dans le siège de bébé. Il ne s'est pas inquiété de l'odeur de plastique brûlé qui se répandait déjà. Et il a suivi mes instructions. En quelques remuements du postérieur il s'est dégagé et m'a chaleureusement serré la main. Je lui ai proposé d'ouvrir une bouteille de vin qui fêterait ce happy end. Nous sommes descendus au salon où nous avons passé tout l'après-midi. D'autres bouteilles ont été ouvertes sans que jamais nous fussions ivres. Nous avons beaucoup parlé de Catherine.

- Vous êtes vraiment persuadé qu'elle a couru à côté de vous dans la rue ? Si c'est la vérité, rien ne m'empêche de penser qu'elle est assise avec nous sur le canapé. Elle peut même participer à notre conversation. Qu'est-ce que vous en dites ?

- Peut-être qu'elle attend !

- Attendre quoi ?

- Je ne sais pas. On n'a pas besoin de savoir ce qu'on attend pour attendre. Des tas de gens font ça tous les jours, dans toutes sortes de situations, sans souffrir.

Le docteur Klamm a fait la moue. Les philosophies alambiquées ne l'avaient jamais conduit nulle part.

- Je suis un homme du concret, a-t-il dit. Vos idées sans objet ne m'intéressent pas. Buvons plutôt un autre verre.

- Mais Catherine n'est pas une idée ! ai-je crié.

Le docteur Klamm s'est posté devant la baie vitrée et a observé le jardin en se grattant le ventre. Je n'y avais pas travaillé depuis plusieurs mois. Les ronces livraient bataille aux chardons, le lierre étranglait les arbustes qui jaunissaient, des champignons difformes infiltraient les écorces. La terre, par endroits, se soulevait sous la pression d'un bouillonnement interne, alors qu'ailleurs elle s'affaissait, comme si elle avait trop longtemps reposé sur du vide.

- Vous devez avoir une multitude d'insectes ? a demandé le docteur Klamm. Des vers de terre, des scolopendres, des araignées, des chenilles processionnaires, des cloportes, des rampants et des grimpants qui grouillent.

- Vous n'êtes pas là pour me parler de bestioles.

Le docteur Klamm a poussé un grognement dubitatif. Il est revenu s'asseoir et nous avons bu en silence. Puis, apercevant mes jumelles sur une étagère, il a bondi pour les attraper. Il les a longuement essuyées avec le revers de sa veste et s'est amusé à les braquer un peu partout dans le salon. Je me suis empressé d'allumer une cigarette en me faisant le plus petit possible sur le canapé. Mais je savais bien que je ne pourrais pas échapper aux remarques du docteur Klamm.

- Je suis sûr que Catherine n'aimait pas que vous ayez des jumelles. Je me trompe ? Hum ! Je n'ai pas de rendez-vous avant ce soir. Racontez-moi tout, vous vous sentirez mieux après. Mais attention, hein, ne m'embrouillez pas avec des détails inutiles.

La figure du docteur Klamm était soudain si sévère que je n'ai pas essayé de jouer au plus fin. Tout ce que j'allais dire serait à tout jamais gravé dans sa mémoire. La moindre parole floue se verrait décortiquée et, si nécessaire, un feu roulant de questions saurait accoucher de la vérité. Alors, je suis passé à des aveux complets comme si j'étais sur le gril dans un commissariat. Les faits, rien que les faits. Parmi toutes mes filatures, celle du vieux bonhomme au chien amateur de barres parallèles a passionné le docteur Klamm car elle était de loin la plus aboutie. Mon intrusion avait mis à jour une étrangeté à laquelle j'appartenais totalement et je devais, selon lui, l'élucider davantage, surtout le portrait de la femme obèse.

- Etes-vous certain d'avoir bien vu ? Les photos sont trompeuses, parfois. On peut confondre.

- Confondre quoi ?

Les yeux du docteur Klamm clignotaient soudain comme des lots de foire. Il prenait visiblement un plaisir fou à me mettre sur la sellette.

- Je ne sais pas, a-t-il minaudé, il y a tellement de choses qu'on peut confondre. La vie et la mort ne sont-elles pas elles-mêmes des objets de confusion ?

Je suis resté silencieux pendant de longues minutes. J'ai repassé scène après scène le film de mon intrusion chez le vieux bonhomme au chien. J'ai poussé la porte de la chambre, observé le lit impeccablement fait, levé les yeux au mur où était accroché le portrait. Je me suis souvenu des cheveux épais, du regard mélancolique. Mais c'était là des notations si vagues que je ne suis pas parvenu à retrouver l'ensemble du visage. De même, je n'avais aucune idée de la posture de la femme, ni des habits qu'elle portait. Etait-il possible que ses yeux seuls et ses cheveux serrés aient focalisé ma fascination ? Au point de confondre ce portrait avec un autre ? Autant que je me souvienne, je n'ai jamais fréquenté intimement des personnes obèses accablées de tristesse et d'une chevelure trop lourde.

- Les gros m'ont toujours fait peur, ai-je lâché tout à trac. Ils ont trop de peau.

Le docteur Klamm, qui n'appartient pas loin s'en faut à la catégorie des maigres, a levé un sourcil, puis l'autre.

- Trop de peau, a-t-il répété. Comment peut-on avoir trop de peau ? Diriez-vous que moi, docteur Klamm, j'ai trop de peau ?

Je n'ai pas répondu. Je me suis engouffré dans un nouveau silence et des images de gros se sont mises à boucher ma mémoire. Des gros sous la douche en train de se savonner, des gros étendus sur une pelouse et lisant un journal, des gros essoufflés d'avoir couru, des petits gros et des gros gros, renfrognés, bougons, hostiles, ou débonnaires, affables et prêts à tout pour aider leurs congénères.

Puis j'ai pensé à ma mère. Ma bouche s'est arrondie et mes muscles se sont figés. Que venait donc faire ma mère au milieu de ces images de gros ? Les sous-entendus du docteur Klamm ne me conduisaient-ils pas à opérer des rapprochements fallacieux ?

- Non, ai-je crié, ma mère n'est pas grosse. Elle ne l'a jamais été.

Le docteur Klamm s'est levé avec une infinie lenteur et m'a adressé un sourire infiniment long. Je ne l'ai pas entendu partir de la maison. J'ai regardé ma peau. Je l'ai pincée. J'en ai traqué les vrais plis et les faux plis. Puis, alors que je m'endormais, j'ai pensé aux insectes du jardin, qui rampaient. Ils ne tarderaient pas à pénétrer dans le salon. Ils encercleraient le canapé pour m'empêcher de fuir puis, le moment venu, sur un signal du chef, ce serait l'assaut, la curée. Avoir trop de peau est une aubaine pour les insectes.

 

 

 

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 09:04

J'ai rarement vu autant de monde chez Catherine. Le docteur Klamm et la vieille dame chargée de l'entretien s'étaient assis sur des chaises en plastique et j'occupais le banc. Le sculpteur, debout, agité, trop bavard, présentait son interprétation du merle Chuck Chuck. L'oiseau était taillé dans le meilleur bois d'ébène de Madagascar, celui-là même dont on fait encore aujourd'hui les hautbois. Il ne faisait donc aucun doute qu'une fois apprivoisé le merle produirait le chant le plus mélodieux, le plus envoûtant, capable de soigner les mélancolies les plus sévères, de redonner des couleurs un peu vives au quotidien délavé.

Le docteur Klamm, qui avait d'un point de vue thérapeutique des idées très originales en matière d'oiseaux, commençait à s'agacer. La vieille dame en revanche, un bouquet de roses rouges à la main, écoutait le sculpteur sans impatience. Quant à moi, je m'étais déjà rongé les ongles et entamais avec inquiétude mes cuticules. Catherine n'avait encore rien dit et je n'aimais vraiment pas ça. Ses pupilles étaient trop fixes, son menton trop crispé. Tout à l'ivresse de son discours, de ses gestes comme des moulins à vent, le sculpteur ne voyait que son génie éclatant à la face du monde entier, rêvait d'une gloire inversement proportionnelle à sa médiocrité.

- Je ne suis pas un artiste animalier, vous l'aurez compris. Je n'imite pas la nature. Je trouve sa transcendance. Et cette transcendance, élargie à la dimension réelle et subjective du temps, incarne la grande tragédie de la vie au coeur de l'univers.

La chaise du docteur Klamm, en équilibre instable, a grincé. Un pétale de rose est tombé, a coiffé de son chapeau pourpre une fourmi égarée. La vieille dame s'est penchée pour le ramasser au moment où je crachais un gros morceau de peau arraché à mon pouce. Et la colère de Catherine a débordé.

- La transcendance ? Vous osez me parler de transcendance ? C'est stupide. Encore un gadget pour les naïfs, ou les illuminés. Et puis il est complètement nul cet oiseau.

Le sculpteur, dérangé dans son emphase, a réagi comme une mécanique détraquée. Ses membres, ses muscles, ses articulations se sont disloqués. Sa poitrine a émis des râles de vieux soufflet. Sa voix s'est enrayée. La vieille dame l'a guidé jusqu'au au banc, lui a caressé la joue pour l'apaiser et plus personne ne s'est occupé de lui. Le docteur Klamm, incapable de cacher sa jubilation, tressautait déjà, allait se jeter dans une grandiloquence tout aussi ridicule mais Catherine y a coupé court.

- Je n'ai rien à faire d'un oiseau en bois. C'est l'autre que je veux, le vrai, a-t-elle dit en plongeant ses yeux gris dans les miens.

- Je ne comprends pas, a objecté piteusement le docteur Klamm, vous étiez d'accord sur le principe. Ma théorie des objets confidents semblait vous séduire.

- Je veux l'oiseau vivant. Vivant.

Encore une fois, je ne savais pas comment me soustraire à la volonté de Catherine. Bien entraîné à la course grâce aux kilomètres avalés sur mon vélo d'appartement, j'ai galopé chez moi sans m'apercevoir du chemin. Catherine courait à mes côtés. C'était la première fois qu'elle le faisait depuis qu'elle habitait à l'autre bout de la ville mais je ne m'en suis pas étonné. Je me réjouissais au contraire qu'elle veuille de nouveau se déplacer. Notre histoire trouverait un second souffle qui nous rajeunirait et j'étais convaincu qu'il saurait soulever des montagnes.

- Je suis tellement heureux, ai-je murmuré en allongeant mes dernières foulées.

- Moi aussi, a répondu Catherine dans un élan de tendresse. Courir dans ton sillage me fait du bien. Je me sens tellement légère. Après tout ce temps.

Le merle Chuck Chuck, hélas, ne partageait pas ma béatitude. Dès que j'ai commencé à descendre l'escalier avec sa cage sous un bras et un sachet de graines label plus sous l'autre, ses pink pink m'ont déchiré les oreilles. Je m'imaginais mal retraverser la ville au pas de course accompagné d'un raffut pareil. L'oiseau risquait de s'étouffer. Catherine ne pourrait jamais me pardonner. J'ai donc décidé de prendre la voiture. Ma R5 végétait au garage dans un état de saleté irrémédiable. Les pneus ressemblaient à des concombres en voie de décomposition. Le phare avant-gauche était cassé, la plaque d'immatriculation illisible et le pare-brise présentait des zébrures qui pouvaient se transformer en guillotine. Comment démarrer dans ces conditions ? Que dire à la police en cas de contrôle pour éviter une condamnation sans appel à la ferraille, avec un merle hurleur sur la banquette ? Et Catherine, si impulsive, saurait-elle adopter le profil bas nécessaire ?

Après quelques rots du pot d'échappement dont les vibrations hachaient menu toutes nos chairs, le moteur s'est mis à éternuer mais ne s'est pas éteint. La vie qui circulait dans les pistons, les bielles, les tuyaux et les durites, n'en était pas moins fragile. Crier victoire alors même que nous n'étions pas encore sortis du garage aurait été de l'inconscience. Le merle Chuck Chuck était aussi pessimiste que moi. Etalé au fond de sa cage, il avait rabattu ses ailes sur ses yeux et restait immobile, muet de terreur.

J'ai demandé à Catherine si elle pensait que nous arriverions à bon port et je me suis rendu compte qu'elle n'était plus là. Comment avait-elle pu partir sans que je m'en aperçoive ? Elle est montée dans la voiture pourtant, a attaché sa ceinture de sécurité. Elle a fait une remarque sur le mauvais état du véhicule. Mais laquelle au juste ? Les mots se brouillent dans mon esprit. Je ne me souviens pas de ce que j'ai répondu. N'empêche ! Elle était là, à mes côtés, puis, en une seconde, envolée ! Comment retrouver cette seconde ? Comment, à partir de cette seconde, se souvenir de celles d'avant, qui expliqueraient, peut-être, ce qui s'est passé dans l'esprit de Catherine pour qu'elle s'en aille sans un mot ?

Je suis resté avec ces questions pendant tout le trajet, tant et si bien que j'ai été surpris d'arriver à bon port. Le docteur Klamm et la vieille dame n'étaient plus là. L'oiseau d'ébène gisait sur le banc, cou coupé. Catherine a eu un long sourire quand elle a vu Chuck Chuck. Elle m'a demandé d'ouvrir la cage, tout doucement pour que l'oiseau n'ait pas peur. Des trilles guillerets sont montés dans l'air et j'ai vu bouger des étamines sur la robe à fleurs. Bientôt, c'était certain, Catherine viendrait chez moi comme autrefois et j'achèterais un deuxième vélo d'appartement.

 

 

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 14:11

La gendarmerie de M*** venait de lancer un nouvel appel à témoins à la télévision car elle pensait détenir de nouvelles pistes. La famille de la victime, cuisinée à petits feux par les journalistes, s'égarait dans une douleur démonstrative qu'on repasserait en boucle toute la journée. Le père et la mère notamment, mains jointes comme à l'église, disaient qu'ils ne feraient jamais le deuil de leur fille puisque l'assassin courait toujours.

Catherine est venue me chercher à mon travail et m'a poussé dans une voiture de location dont elle a pris le volant sans un mot. Je n'ai pas posé de questions. Tout en regardant les panneaux sur l'autoroute, je me suis fabriqué un film. Mon patron, qui tenait à moi autant qu'à la prunelle de ses yeux tellement j'excellais à distribuer des colis, téléphonait à la police car une femme habillée d'une robe à fleurs venait de m'enlever. Des motards, toutes sirènes hurlantes, nous prenaient déjà en chasse. Ma ravisseuse conduisait à cent cinquante à l'heure sur la bande d'arrêt d'urgence et me tenait en joue avec un pistolet à eau. Des tics nerveux déformaient son visage. Ses cheveux avaient d'étranges soubresauts, comme si chaque mèche était mue par un ressort. Le paysage, malmené par la vitesse, menaçait de dérailler à tout instant. Mon esprit perdait les pédales. A quoi bon kidnapper un livreur de colis ? Il y avait sans doute erreur sur la personne. Jamais je ne pourrais payer la rançon qu'on exigerait pour ma libération.

- Il y a erreur sur la personne, ai-je dit.

- Hein ? Qu'est-ce que tu racontes ?

J'ai mis de longues minutes à revenir dans le réel. J'ai regardé Catherine, qui en effet conduisait beaucoup trop vite, comme si elle était en fuite, et nous avons éclaté de rire. Un rire franc qui nous a rappelé le jour de notre rencontre quand nous écoutions des bêtises à la radio, après que Catherine m'eut volé mon briquet sur la plage de M***.

Puis je me suis rembruni. J'ai demandé à Catherine de rouler plus lentement et elle a poussé un long soupir.

- Je suis sûre qu'on peut faire quelque chose mais tu traînes toujours des pieds, a-t-elle dit d'un ton très déterminé.

Une heure plus tard, nous nous garions devant la gendarmerie de M***. Les portières de la voiture ont émis un bruit métallique et j'ai eu peur. Un nouveau film commençait, un film pour de vrai celui-là, sans pistolet à eau ni éclats de rire. Catherine, malgré son obstination à vouloir témoigner, n'en menait pas plus large que moi.

- Pourquoi avoir attendu si longtemps ? a demandé l'officier qui nous a reçus dans son bureau.

J'ai regardé Catherine qui m'a regardé. Nos lèvres ont bougé mais aucun son n'en est sorti. L'officier a eu un petit sourire en coin et nous a offert une cigarette.

- On n'est sûrs de rien, ai-je fini par dire en avalant ma salive.

- C'est plutôt bon signe, a répondu l'officier. Les témoignages péremptoires, on s'en méfie.

Et Catherine, encouragée par un nouveau sourire, s'est lancée dans un récit confus. Elle revivait avec une telle intensité le cri qu'elle avait entendu dans le blockhaus que le gendarme ne l'a pas interrompue. Il fronçait parfois les sourcils, prenait son stylo, le reposait, et j'ai compris qu'il n'accordait aucun crédit à ce que racontait Catherine. De fait, il ne m'a pas demandé si je souhaitais ajouter quelque chose. Il a sorti un classeur qui contenait les photos d'une vingtaine de suspects et nous l'avons feuilleté plusieurs fois. Les visages de papier glacé nous ont paru beaucoup plus nombreux à force de défiler mais, à la fin, ils n'en formaient qu'un seul. Tous ces yeux, si différents qu'ils soient, tous ces fronts, ces nez, dissemblables pourtant, se fondaient en un seul regard, une seule attitude. Nous avions devant nous une figure emblématique du genre humain qui n'exprimait aucun sentiment de l'existence. Comment, dans ces conditions, discerner la culpabilité de l'innocence ?

Nous nous sommes trémoussés sur nos chaises. Catherine a ouvert son sac pour attraper son paquet de cigarette puis a renoncé à fumer.

- Il y en a un qui ressemble à un de mes voisins, ai-je fini par dire, mais ça ne peut pas être lui le coupable. C'est un vieux bonhomme qui vit avec son chien. Un solitaire.

L'officier de gendarmerie n'a pas insisté. Il a noté nos coordonnées au cas où un détail nous reviendrait à l'esprit et nous a souhaité un bon retour.

- Je savais bien que c'était inutile, ai-je bougonné en montant dans la voiture.

Catherine a démarré en douceur mais je présumais qu'elle ne tarderait pas à manifester son mécontentement. J'ai allumé la radio. J'ai regardé les rues de M*** qui se vidaient presque mécaniquement, comme si toute conscience humaine disparaissait des habitants avec les premières ombres du soir. Le ronron du moteur, les bavardages de la radio m'ont peu à peu plongé dans un état semi comateux. Je devenais moi aussi une mécanique aveugle. Livrée à un chemin que je ne maîtriserais jamais. Et je me suis souvenu des cochons dans la bétaillère, de leur tête qui hochait, de leur regard injecté de sang. J'ai imaginé l'arrivée de la bétaillère à l'abattoir. Elle se gare le long d'un quai de déchargement. Des employés aux gestes précis déverrouillent les hayons latéraux. Un haut-parleur diffuse une musique douce qui apaise les bêtes. Elles se dirigent sans qu'on les pousse vers un couloir dont la lumière est rassurante. Une truie cherche à folâtrer. Une autre renifle une odeur suspecte dans les rainures du carrelage, amorce un demi-tour mais le troupeau l'emporte. Il n'y a pas de désordre. Le trafic de la mort est fluide, quasi silencieux. Le couloir débouche sur une salle immense où d'autres employés tout aussi méthodiques tuent les cochons d'une décharge électrique en plein crâne. Le premier coup est toujours le bon. Les cris sont rares. Un système de colliers suspendus à une rampe coulissante permet l'évacuation des corps dont on brûle la peau à température idoine. Ensuite, des jets d'eau très concentrés et des brosses procèdent au nettoyage. Les cochons sont alors livrés à l'inspection sanitaire. Les vétérinaires portent des combinaisons stériles comme dans les blocs opératoires. Ils ne sont jamais en contact direct avec les bêtes. L'examen, réalisé par des machines portatives bourrées de gadgets technologiques, dure vingt secondes. Un tampon violet indique s'il est réussi. S'il ne l'est pas, les machines émettent un bip d'alerte et les vétérinaires appuient sur un bouton qui détourne les cochons recalés de la rampe coulissante. Il s'agit là d'une procédure très exceptionnelle car les élevages porcins subissent des contrôles rigoureux.

Un violent coup de frein a arrêté mes songes macabres. La voiture s'est mise à tanguer comme une savonnette, a mordu en un feulement tragique le bas côté et le volant, plus affolé qu'une toupie, branlait dangereusement sur son axe. Catherine a cependant rétabli l'équilibre et je me demande encore aujourd'hui comment cela a pu être possible.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? ai-je crié.

- Rien, a répondu froidement Catherine, il s'est rien passé. Pourquoi voudrais-tu qu'il se passe quelque chose ?

- On aurait pu avoir un accident.

- Je voulais vérifier l'état des freins. Voilà.

Je n'ai pas insisté. Catherine risquait d'exploser au moindre dérapage verbal et la voiture, cette fois-ci, se fracasserait contre un arbre sans espoir de rémission. D'un autre côté, le silence dans lequel nous nous étions barricadés ne pouvait pas reprendre. Je devais de toute urgence trouver un sujet de conversation qui ne ferait pas d'histoires, dont les mots rouleraient tranquillement jusqu'à notre retour.

Une piscine municipale encore ouverte malgré l'heure tardive m'a dispensé de chercher plus longtemps. Le visage de Catherine s'est éclairé et sa robe à fleurs a frémi de plaisir. Je savais que nous allions nous baigner en slip car nous n'avions pas nos maillots de bain mais je m'en fichais. Le maître-nageur sur son perchoir nous a à peine remarqués. Catherine s'est fougueusement jetée à l'eau cependant que, plus timoré, je descendais un à un les degrés de l'échelle du grand bassin. Après m'être aspergé le dos et le cou, je me suis lancé dans une brasse laborieuse pas trop loin du bord puis j'ai fait la planche. L'eau chuintait à mes oreilles, détendait mes muscles. Ma journée de livreur avait été rude et mon enrôlement dans l'expédition à la gendarmerie de M*** encore davantage. Pour un peu, je me serais endormi. Mes pensées flottaient comme des coquilles vides à la surface de ma conscience. Les néons du plafond les accompagnaient de leur lumière poudreuse. J'ai dérivé sans m'en apercevoir jusqu'au milieu de la piscine et je me suis raconté que mon corps se transformait en île. J'envisageais déjà les papillons qui viendraient butiner mes fleurs, les parades amoureuses des oiseaux dans mes branches, et j'ai rigolé tout seul. Catherine m'a rejoint après avoir fait plusieurs longueurs de bassin. Ses cuisses ont pris mon torse en étau mais je n'ai pas sombré. Je lui ai dit que je me prenais pour une île et elle a ri aussi. Penser à des sottises nous faisait du bien. Une annonce au micro y a hélas mis un terme. La piscine fermait. Comme nous n'avions pas non plus de serviette pour nous essuyer, nous nous sommes séchés les cheveux en utilisant la soufflerie de la voiture et nous avons continué à rigoler. Catherine disait qu'elle avait bien de la chance de posséder une île de mon gabarit. Elle avait hâte que nous soyons rentrés pour me le prouver. Puis elle a parlé de son prof de gym. De ses coups de cafard. De ses pannes sexuelles. De leur séparation qu'elle ne regrettait pas.

- Peut-être qu'il est en train de t'écrire des poèmes d'amour ? Il a acheté du papier parfumé à la violette et, toutes les nuits, fiévreusement, comme s'il avait quinze ans...

Catherine n'a pas apprécié mon humour. Ses yeux ont torpillé les miens avec une telle violence que j'ai bafouillé des excuses. Nous avons fait semblant d'écouter la musique à la radio. Nous avons fumé, trop vite, des cigarettes au goût de plomb et Catherine m'a quasiment poussé de la voiture quand elle s'est garée devant chez moi. Le lendemain, alors que je sortais mon scooter pour aller livrer mes colis, elle est arrivée la mine défaite et les cheveux en vrac. Elle n'avait pas dormi de la nuit. Elle avait bu une bouteille de vin en becquetant cinq cents grammes de cacahuètes. J'ai préparé en quatrième vitesse un café corsé, ouvert avec les dents un paquet de madeleines périmées puis, pendant deux heures, j'ai écouté Catherine sans oser l'interrompre.

- J'ai toujours soupçonné ma mère d'être au courant pour mon oncle, a-t-elle commencé. Un jour, j'en ai eu la preuve. Mon oncle avait pris l'habitude de m'envoyer des petits mots avec des petits dessins qu'il griffonnait dans les marges. J'étais contente quand ma mère m'annonçait que j'avais reçu du courrier. Je m'en vantais auprès de mes copines au collège qui, elles, n'en recevaient pas. Ces lettres faisaient de moi une grande avant l'heure, enrobée de mystère. Au début, elles étaient si innocentes que je les montrais volontiers à mes parents. Puis j'ai arrêté. Les mots et les dessins de mon oncle devenaient de plus en plus suggestifs. Un mois avant son suicide, ils étaient carrément pornographiques. De fait, ils correspondaient à ce que nous vivions. Mon oncle avait perdu toute retenue. En un an j'étais devenue une vraie jeune fille. Je savais prendre du plaisir et en donner. Mais je supportais d'autant plus mal d'en avoir conscience. J'ai voulu me confier à mon père. J'ai envisagé de m'adresser à l'infirmière du collège. J'ai même cherché les coordonnées d'une gynécologue en me disant qu'une personne que je ne connaissais pas saurait mieux m'aider. Les forces m'ont manqué au dernier moment. Comment dévoiler à treize ans un secret qui vous coupe en deux ? Oui, c'était exactement ça. Coupée en deux. Entre la jouissance et la honte il n'y avait que le vide et j'étais dans ce vide. D'une certaine façon il m'a permis de ne pas mourir. Puis j'ai reçu la dernière lettre de mon oncle. Ma mère me l'a donnée bien après le passage du facteur. J'ai observé le dos de l'enveloppe avec une loupe. J'ai constaté que les pliures du papier avaient été dérangées. Mon oncle avait dû décacheter sa lettre pour y ajouter ou enlever quelque chose. Mais ce n'était pas la première fois que ma mère me remettait mon courrier en retard. Il suffisait de comparer cette enveloppe avec d'autres, de vérifier comment les lettres se dépliaient et se repliaient. Peu à peu, l'épouvantable vérité m'est apparue. Ma mère était complice du crime que subissait sa fille. Il fallait qu'elle meure.

 

 

 

 

 

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 11:50

Pour une fois, le docteur Klamm m'a écouté parler de Catherine sans me couper la parole ni faire de mimiques. Il a noté deux ou trois mots sur une feuille volante et crayonné dans les marges des dessins sans queue ni tête qui traduisaient une cogitation intense. Quand je me suis tu, il a pris une agate qu'il a aussitôt remise dans son pot de verre. La séance n'était donc pas terminée.

- Vous avez deux oiseaux, maintenant. Celui que je vous ai offert et le merle que vous avez acheté. L'un chante, l'autre pas. C'est normal. Personne n'a jamais entendu chanter un oiseau en bois. Et cependant je vous ai dit qu'il vous parlerait. De la même façon, la copie du merle, surtout si le sculpteur a bien fait son travail, saura s'adresser à Catherine.

- Vous le croyez vraiment ? ai-je dit.

- Il ne s'agit pas de croire, ni même de penser. Il s'agit d'entrer dans un récit, le vôtre, et d'en déterminer rigoureusement les réalités afin de saisir leurs emboîtements. Tout en sachant que le faux est aussi réel que le vrai. Mais je ne veux pas vous embrouiller avec des considérations inutiles. Allons voir Catherine ensemble.

- Je...

Le docteur Klamm s'était déjà levé et enfilait sa veste en sifflotant un air gaillard. Nous avons marché dans les rues sans parler, sans même nous regarder. J'avais l'impression de le suivre alors que, logiquement, c'est lui qui aurait dû me suivre puisqu'il ne connaissait pas l'adresse de Catherine. Mon histoire devenait la sienne et, s'il lui prenait la fantaisie d'y apporter quelques retouches, je n'aurais pas mon mot à dire. Lorsque nous sommes arrivés devant la grille, il n'a pas eu la moindre hésitation sur la direction à prendre. Et c'est moi qui ai trottiné derrière lui jusqu'au banc.

- Je savais que vous finiriez par venir, a dit Catherine au docteur Klamm. Vous êtes un homme résolu.

Je n'avais jamais vu le docteur Klamm en compagnie d'une femme. La scène à laquelle j'assistais était à la fois tendre et risible. Comment un homme d'âge mûr un peu rondouillard et plutôt mal habillé, avec cette manie qu'il a de se gratter le ventre quand il est content, succombe-t-il aussi vite à la coquetterie ?

- Je vous remercie pour votre idée d'oiseau, a ajouté Catherine, elle est tellement originale.

- Vraiment ?

- J'ai toujours aimé les oiseaux. Tout le monde les aime mais pas de la même façon.

- Vous avez une jolie robe à fleurs, a roucoulé le docteur Klamm, elle va bien avec vos yeux.

- J'aime aussi beaucoup les fleurs, a répondu Catherine, et l'oiseau les rendra plus belles.

Assis en retrait du docteur Klamm, j'ai eu soudain envie de fumer. Mes lèvres, ma bouche, mes globules ne pouvaient plus attendre. Mon corps découvrait la jalousie. Il exigeait une surdose de nicotine. Des milliards de dents empoisonnées en mordaient les moindres fibres, en décortiquaient les cellules. L'air, pourtant parfumé de frais, picotait ma langue, se transformait dans ma gorge en paille de fer. Et, comble de malheur, j'avais perdu mon briquet.

- C'est moi qui ai eu l'idée de l'oiseau, ai-je dit, c'est moi qui l'ai choisi.

Catherine ne m'a pas répondu. Un éclair blanc a transpercé son regard, sa robe a fleurs a frémi et une immense vague de désespoir a inondé mon cerveau. Le docteur Klamm n'en finissait pas de babiller. Il se levait, tournait autour de Catherine comme s'il allait se mettre à danser, et même son ventre me semblait doué de parole.

- Il n'y a pas d'un côté les fleurs et de l'autre les oiseaux, professait-il en gesticulant. Que seraient le colibri sans le flamboyant, la mésange sans la chènevière ? Les hommes souffrent de leur vision trop rétrécie. Une perception plus globale du paysage permet de tisser des liens, des attaches, des noeuds. Lesquels sont prolongés par des passerelles, des ponts. On n'en dira jamais assez l'importance. Car au détour d'une passerelle se profile un escalier aux centuples révolutions. Car à la sortie d'un pont un tunnel peut vous surprendre. Vous me comprenez, n'est-ce pas ?

Je n'ai pas pu en supporter davantage. J'ai bondi sur le docteur Klamm qui est tombé à la renverse comme un sac de farine. Le bruit de sa chute m'a terrorisé. D'autant que le corps ne bougeait plus. D'où me venait cette violence ? Comment un homme qui sauve à l'occasion une mouche prisonnière d'une toile d'araignée, capable de redonner à la terre du jardin le ver égaré, pouvait-il ainsi céder à ses pulsions ? J'ai regardé Catherine. J'ai imploré son secours. J'ai même adressé à l'oiseau la plus ardente prière. Rien n'y a fait. Alors je me suis allongé à côté du docteur Klamm et j'ai attendu que la mort me prenne aussi car, je n'en doutais pas, il avait bel et bien rendu son dernier souffle.

C'est dans cette position que la vieille dame nous a trouvés. Elle a beaucoup ri. Le docteur Klamm s'est aussitôt levé en s'époussetant pour cacher son embarras à me voir aussi dépité.

- Ne m'en tenez pas trop rigueur, a-t-il dit, ma mise en scène n'est pas du meilleur effet. Elle n'en était pas moins nécessaire. Je vous expliquerai.

Je suis parti comme un voleur de chez Catherine et me suis promis de pas y revenir avant longtemps. Plutôt que de faire les yeux doux au docteur Klamm, elle aurait dû répondre à mon appel au secours. Ne l'ai-je pas aidée chaque fois qu'elle a eu besoin de moi, jusqu'à l'épuisement souvent, pour comprendre ses tourments ?

J'ai assez à m'occuper dans mon réduit. Resserrer un boulon ici, une vis là. Vérifier l'étanchéité du sanibroyeur et du lave-mains. Inspecter la tapisserie au cas où l'humidité viendrait à la tacher. Bref, tout contrôler pour continuer à écouter le temps passer, pour continuer à vivre. Et je suis heureux quand je pédale sur mon vélo d'appartement. J'ai largement dépassé l'objectif des cent kilomètres par jour. Je m'aventure désormais bien plus loin que la Lune. Je deviens le paysage que j'imagine sur une planète extrasolaire, puis une autre, puis une autre encore. Une sève généreuse pousse dans mes veines. Elle les irrigue d'une chaleur qui m'enveloppe tout entier. Elle berce lentement mon cerveau. Je sais alors que je ne me suis pas trompé de chemin, que les étoiles approchent. Et mon corps se métamorphose en arbre, porté par le chant de l'oiseau au bec jaune.

- Chuck chuck, dit le merle impatient, c'est encore loin là où on va ? J'ai froid !

- On arrive on arrive, je lui réponds.

- Et après ? insiste l'oiseau.

- Après, c'est une autre histoire.

- Pink pink pink ! Tu répètes toujours les mêmes choses. Tu m'ennuies à la fin !

- Chuck chuck, dis-je à mon tour en essayant d'imiter l'oiseau.

Et, alors que je lance mes dernières forces dans le dernier coup de pédale, le merle fait frissonner ses ailes. Voilà sa façon de sourire. Voilà qu'il me dit qu'il n'aura pas froid dans l'histoire qui vient.

 

 

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 21:02

Des mois avaient passé depuis cette sinistre soirée d'anniversaire dans la ferme abandonnée. Catherine m'inquiétait de plus en plus. Ses traits se creusaient. Sa robe à fleurs ne tournoyait plus comme avant autour de ses hanches. Nos moments de tendresse duraient moins longtemps. Je lui ai suggéré de consulter un médecin mais elle n'a rien voulu entendre. Elle a ri, d'un rire qui hachait son corps de la tête aux pieds, et j'ai eu peur qu'il ne s'arrête jamais. Mourir de rire n'était pas une expression passe-partout de l'insouciance juvénile. C'était une probabilité que le coeur de Catherine lâche soudain une amarre, qu'un vaisseau trop fragile éclate dans son cerveau, et j'en étais hanté. Aussi travaillais-je comme je n'avais jamais travaillé jusqu'à présent, à la grande satisfaction de mon patron. Je livrais davantage de colis que mes collègues et ne rechignais pas à faire des heures supplémentaires.

L'espionnage de mes comparses humains, que j'avais presque délaissé, a connu également un regain d'activité. J'ai choisi une femme qui habitait à quelques maisons de la mienne car elle me semblait incarner le parangon de la banalité. Son visage, ni beau ni laid, sans âge, n'accusait aucune imperfection de détail. Ses cheveux, entre châtain clair et châtain foncé, restaient toujours dans l'ordre que le peigne leur assignait. Et il en allait de même pour toute son allure, en toute circonstance. Je voulais, quitte à prendre des risques, découvrir une anomalie. C'est ainsi que je me suis retrouvé un midi à manger à côté d'elle dans un restaurant bon marché. Allait-elle se jeter sur les plats ou au contraire picorer du bout des lèvres ? Boirait-elle peu ? Beaucoup ? Vin ? Bière ? Eau gazeuse ? Aurait-elle avec l'homme qui l'accompagnait une conversation coquine ? Je n'ai obtenu aucune réponse à ces questions. Cette femme se tenait en permanence dans l'équilibre de la modération. Ses paroles exprimaient des désirs raisonnables, ponctuées par des sourires sans amplitude. Elle proposait à l'homme une sortie au cinéma un samedi après-midi, puis, audace folle, osait imaginer une promenade en forêt non loin de là. L'homme, tout aussi mesuré, ne laissait pas déborder son enthousiasme. Je suis donc allé au cinéma un samedi après-midi et mes jambes ont apprécié de se dégourdir sur des chemins forestiers. L'homme et la femme marchaient lentement. Ils s'arrêtaient parfois, faisaient quelques pas vers une petite cocasserie du paysage qui donnait un peu de couleurs à leur figure. Puis, de nouveau dans la marche, leurs mains avaient des effleurements tendres, comme ceux du film qu'ils venaient de voir. Comédie sentimentale universelle, roucoulades mezza voce, promesse d'éternité.

Cette impression d'assister en live à la suite du film était d'autant plus vive que je me servais de mes jumelles. Un film muet certes, mais dont j'imaginais l'interchangeable dialogue, composé de maison et d'enfants, de chien ou de chat se roulant dans le gazon.

Un peu triste soudain, je me suis dit que je n'avais jamais eu avec Catherine de paroles lénifiantes. Nos mots les plus nunuches, du fait même que nous en avions une conscience aiguë, nous ramenaient invariablement à notre gravité. Comment aurions-nous pu nous leurrer d'éternité alors que nous ne concevions aucun avenir ?

Je suis rentré très abattu à la maison. Je voulais dormir jusqu'au lundi matin. Mais il y avait un message de Catherine sur le répondeur. Elle m'annonçait du nouveau dans l'enquête de la femme morte à M***. Après avoir piétiné pendant des mois, la gendarmerie y voyait maintenant beaucoup plus clair. Une empreinte digitale de la victime avait été repérée dans le blockhaus, à côté d'une autre qui était peut-être celle de l'assassin, et l'heure du meurtre, trop vaguement déterminée au début, commençait à se préciser. Pour Catherine, le doute n'était plus permis : nous étions présents au moment des faits. Elle ajoutait que les gendarmes interrogeaient en ce moment même plusieurs suspects et que nous pourrions peut-être en reconnaître un.

J'ai poussé un long soupir. Il m'apparaissait de plus en plus évident que Catherine mélangeait son histoire personnelle avec celle de la femme mais je ne savais pas comment la déciller. J'ai ouvert une bouteille de vin, fumé la moitié d'un paquet de cigarettes et regardé mon jardin à l'abandon. Des ronces partout, du lierre incontrôlable, des liserons fous qui étranglaient les arbustes sous lesquels macéraient des feuilles mortes. Je suis allé au garage chercher la tondeuse et des sacs poubelle, bien décidé à mettre de l'ordre dans le chaos. Ma détermination, hélas, n'a pas fait long feu. J'ai déposé mon attirail à côté du canapé et je me suis remis à boire. Puis, enfin, le sommeil m'a pris. Un sommeil bourbeux de fatigue et de vapeurs d'alcool, sifflant, grondant, hoquetant comme une vieille machine à pistons. A mon réveil une heure plus tard, j'ai eu l'impression d'avoir dormi avec le bonhomme au chien. J'ignorais s'il faisait partie des suspects arrêtés par la gendarmerie. Sa ressemblance avec le portrait-robot n'était pas si évidente. Catherine réfutait catégoriquement sa culpabilité. Cependant, même réveillé, j'avais la désagréable sensation qu'il m'observait avec des yeux lourds de reproches. Qu'elle persiste et je l'entendrais bientôt me faire une leçon de morale ! Cela ne pouvait pas durer. Ma santé mentale, déjà fort malmenée, succomberait tout à fait. J'ai rassemblé toute l'énergie dont j'étais capable et j'ai nettoyé le jardin. Un vrai travail de forçat. Elaguer les branches trop hautes, arracher le lierre, déraciner les ronces, ramasser les feuilles mortes, rassembler les déchets dans un coin puis tondre. Les pétarades de la tondeuse m'enveloppaient de lancinantes vibrations, la sueur sortait de ma peau comme un essaim d'abeilles mais le bonhomme au chien s'imposait toujours à mon esprit. Avais-je négligé un indice quand je m'étais introduit chez lui ? Qui prouverait son innocence ou sa culpabilité ? J'ai tout laissé en plan dans le jardin pour aller chez lui.

Le bonhomme n'a pas été particulièrement surpris de me voir. En revanche, l'accueil chaleureux de son chien, lequel se souvenait peut-être de mes boulettes de viande, l'a stupéfait.

- Il est si méfiant d'habitude, je ne comprends pas. On se connaît, peut-être ?

- On s'est vus dans le parc. Vous faisiez des barres parallèles.

- Tout s'explique alors. Mais, dites-moi, que me vaut l'honneur de votre visite ?

Le vieux trottinait dans son salon comme s'il avait rajeuni. Des tasses à café et une boîte à sucre sont apparues sur la table sans que je m'en aperçoive vraiment. Le chien, obstiné, calait son museau entre mes genoux. J'avais bien conscience que ma démarche était pour le moins malséante mais je n'ai pas eu le courage de mentir.

Un individu normalement constitué m'aurait tout de go saisi par le colback et jeté dehors en menaçant d'appeler la police. Le vieux bonhomme, sans doute, n'était pas normalement constitué. Il a posé sa tasse de café, ébouriffé son chien et m'a regardé avec une tendresse quasi paternelle.

- Je connais ce portrait-robot, a-t-il commencé, tout le monde le connaît. Et c'est vrai qu'il a des ressemblances avec moi. Mais ce n'est pas lui qui fait de moi un coupable potentiel. C'est ma solitude. Vous êtes mon premier visiteur depuis dix ans.

- La solitude n'est pas un crime, ai-je bredouillé.

- Vous m'amusez. Deux mots de moi suffisent pour que vous me déclariez innocent ? C'est trop facile. N'entrez pas dans la police et retournez tondre votre jardin.

J'ai réalisé que mes cheveux étaient tout collants de charpie verte, que ma chemise exhalait des relents de terre écrasée et j'aurais voulu disparaître d'un claquement de doigts. Mais je ne parvenais pas à me lever. La photo de l'adjudant sur le buffet, la boîte à sucre, l'odeur du chien même me retenaient prisonnier.

- Votre café va refroidir, a dit le vieux bonhomme.

J'ai vidé ma tasse d'un trait et je lui ai répondu qu'il avait raison, qu'il valait mieux que je retourne à mon jardin. Le bonhomme m'a raccompagné jusque sur le trottoir, toujours souriant. Il ne m'a posé aucune question qui aurait donné à ma visite un peu de consistance. Et je me suis égaré, encore et encore, dans des conjectures à dormir debout.

 

 

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 19:03

Emménager dans mon réduit a été difficile mais je ne regrette pas d'avoir refusé l'aide du docteur Klamm. Le vieux matelas à une place que je voulais y monter était culotté de transpiration. La table de nuit qui moisissait dans mon garage a mal supporté le choc de la ponceuse et la ponceuse a mal supporté le choc de la table de nuit. Aussi, après une infinité d'atermoiements, ai-je décidé de m'équiper à neuf, en grande surface. J'ai fait découper un rectangle de mousse pour la literie, acheté un meuble bas qui va bien à mon chevet et une étagère multi rangements presque jolie. Dans la foulée, emporté par un étonnant désir de consommation, je me suis laissé séduire par un réchaud électrique à trois feux, une poubelle à pédale et un réveil qui projette l'heure sur les murs la nuit. Je suis donc entièrement autonome dans mon réduit. Je m'y sens bien. Mes pensées ne galopent pas partout comme des chevaux fous. Ma mémoire reste calme dans mon esprit. Quand je reviens de chez Catherine, je m'allonge, les mains sous la tête en guise d'oreiller, et j'écoute le temps passer. Puis je dors pendant une dizaine de minutes. J'ai vraiment besoin de ce sommeil quand je rentre de chez Catherine. Ensuite, je suis en forme pour avaler des kilomètres sur mon vélo d'appartement. J'ai fixé l'oiseau du docteur Klamm sur le guidon et je lui parle. Je lui raconte ce que j'ai fait, ce que j'ai vu ou entendu. Parfois même, je lui chante une chanson. Mais l'oiseau est insensible à tout. Contrairement à ce qu'affirme le docteur Klamm, je ne crois pas qu'il réfléchit. Je lui trouve plutôt un air buté. Ce n'est peut-être pas l'oiseau qu'il me faut. Si je me décide à en offrir un à Catherine je devrai bien le choisir. Mais j'hésite. J'ai peur de me tromper. Je me pose trop de questions qui reviennent me tracasser malgré le stratagème des avions en papier.

Le docteur Klamm m'a indiqué plusieurs boutiques où on vend toutes sortes d'oiseaux, en bois, en plastique, en cuivre, en céramique. Des petits, des grands. Des simples et des compliqués. Je ne pense pas que Catherine apprécierait un oiseau compliqué. J'en ai vu un, bourré de mécanismes, qui bat des ailes et chante toutes les heures des mélodies différentes. Non, décidément, rien ne vaut la simplicité. La vieille dame qui se charge de l'entretien chez Catherine est d'accord avec moi.

- Elle s'en lassera vite. Catherine aime les choses simples. Voulez-vous que je vous aide à choisir ?

La proposition de la vieille dame m'a beaucoup touché. Jamais le docteur Klamm ne me l'aurait faite. Un matin de bonne heure nous nous sommes retrouvés dans un bar et nous avons bu des cafés. La vieille dame s'était mise en toilette, portait une espèce de veste jaune en laine tricotée qui la rajeunissait.

- Je pourrais être votre mère, m'a-t-elle dit en souriant.

- Impossible, ai-je répondu avec aplomb.

- Ah ! Et pourquoi ?

Une franche curiosité pétillait dans le regard de la vieille dame. Alors j'ai parlé de ma mère. J'ai dit le peu que j'en savais et le beaucoup que j'avais inventé. La vieille dame m'a écouté avec attention mais sans gravité excessive. Habituellement, les gens qui entendent le récit d'une enfance abandonnée ont le visage humide de compassion. Comme si les enfances abandonnées n'étaient qu'une vallée d'inextinguibles sanglots.

- Je n'aurais pas forcément été plus heureux si j'avais vécu avec ma mère, ai-je dit. Elle a fait beaucoup d'enfants. J'imagine qu'elle était souvent débordée. J'aurais dû partager ma chambre, mes jouets, mes rêves. Je n'aurais pas su me défendre.

- Vous seriez devenu quelqu'un d'autre, a dit doucement la vieille dame, dans le fond de vous-même. Peut-être que nous ne serions pas là en train de parler.

Puis elle a commandé une eau de prune. Mon étonnement l'a amusée. Elle a bu son viatique à petites gorgées en m'adressant des coups d'oeil malicieux puis nous sommes partis acheter l'oiseau. Aucun des modèles proposés ne nous a convaincus. Ces oiseaux n'avaient ni caractère ni âme. A la moindre observation acrimonieuse de Catherine ils se figeraient dans un silence éternel.

- J'ai une idée, s'est exclamée la vieille dame. Achetez un oiseau véritable et demandez à un sculpteur d'en exécuter une copie. Si l'oiseau a une forte personnalité et le sculpteur du talent, la réplique sera excellente.

Après une pause à la terrasse d'un café où la vieille dame s'est de nouveau laissé tenter par une eau de prune, nous sommes allés dans une animalerie. Chiens et chats occupaient la plus grande partie du magasin mais le rayon oiseaux offrait une gamme assez large de volatiles. La vendeuse, amoureuse des contrées ensoleillées, insistait pour que nous achetions un perroquet dont les jacasseries étaient si assommantes que je me suis bouché les oreilles. J'ai finalement jeté mon dévolu sur un merle, plumage noir et bec jaune. Un oiseau trop coloré comme les bouvreuils ou les chardonnerets n'aurait pas fait l'affaire. J'ai aussi acheté une cage et des graines label plus, spécialement étudiées pour que le merle reste en bonne santé tant au plan moral qu'au plan physique.

Le plus difficile a été de trouver le sculpteur. Plusieurs d'entre eux nous ont claqué la porte au nez en disant que jamais ils n'abaisseraient leur art à l'imitation d'un merle. Un autre, moins hautain, acceptait le travail mais sa technique relevait davantage de la menuiserie industrielle. Autant dire qu'il a fallu attendre plusieurs semaines avant de dénicher la perle rare. Ce délai m'a permis de faire connaissance avec le merle. J'ai posé sa cage à côté de mon vélo d'appartement et j'ai vite remarqué qu'il ne s'intéressait pas du tout à l'oiseau du docteur Klamm. Il aimait en revanche me voir pédaler. Ailes abaissées, queue redressée et bec ouvert, ses yeux noirs fixés sur le mouvement de mes jambes, il pouvait me regarder sans bouger pendant un quart d'heure. Parfois, il émettait une espèce de chuck chuck que je considérais comme un encouragement. Cet oiseau était probablement un amateur de sport. Le professeur de gymnastique de Catherine lui aurait plu. Il aurait fait avec lui du footing dans les parcs, du canyonning dans les fleuves aux gorges profondes et aurait ainsi redécouvert l'exaltation de la vie sauvage.

Un jour, alors que je somnolais dans mon réduit, quelqu'un a sonné à la porte. C'était le sculpteur. La vieille dame s'était débrouillée pour trouver mon adresse et m'envoyait cet individu qui ne correspondait pas du tout à l'image que je me faisais d'un sculpteur. C'était un gringalet aux mains blanches habillé comme un employé de banque. Je l'imaginais mal pétrissant la glaise ou renversant un bloc de marbre pour l'attaquer au burin.

- J'ai besoin d'observer l'oiseau pendant un certain temps, a-t-il dit d'une voix maigre. Pour bien faire, il me faudrait d'abord l'observer chez vous. Pour mieux faire encore, je devrais vous observer aussi. Mon oeuvre traduira la relation qui unit l'homme à l'oiseau, l'oiseau à l'homme.

- Cet oiseau ne m'est pas destiné.

- Ah ! C'est fâcheux.

L'individu était contrarié et je l'étais autant que lui. Il était hors de question que ce quidam voit mon réduit, mon vélo d'appartement et son siège de bébé. Nous sommes restés sur le seuil de ma porte comme deux combattants indécis, puis, de guerre lasse avant même le premier feu, je lui ai dit d'entrer. Aussi sans gêne que le docteur Klamm, le sculpteur a filé au grenier et s'est assis sur mon vélo pour étudier l'oiseau.

- Pink pink pink, a crié le merle en griffant le grillage de sa cage.

Je n'avais jamais entendu l'oiseau s'égosiller. Je craignais qu'il se blesse en se débattant. A pas de loup, en retenant ma respiration, je me suis approché de la cage et le merle s'est calmé. Son chuck chuck joliment flûté m'a rempli de bonheur. Le sculpteur, plus cramoisi qu'une pivoine, outragé dans sa noble fonction d'artiste, est parti en me disant d'une voix de fausset qu'il en savait assez pour faire son travail. J'étais vraiment au comble de la joie. Cet oiseau montrait un caractère hors du vulgaire, une âme de conquérant. Il saurait plaire à Catherine et elle le lui rendrait bien.

 

 

 

 

 

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 16:22

C'était une soirée doucement tranquille, sous un hangar dans une ferme à l'abandon. Un ancien copain de Catherine fêtait son anniversaire et l'alcool commençait à empâter les langues. Quelqu'un jouait des airs mous sur une guitare désaccordée. Un jeune boutonneux essayait de battre la mesure, de chanter, mais il manquait d'entrain. L'ennui, c'était sûr, allait nous cueillir aux mâchoires. J'affichais quant à moi un air carrément maussade. Assis sur une chaise branlante, je regardais avec dégoût les restes misérables des côtes de porc que nous avions mangées dans des assiettes en carton. Des mégots mal éteints grésillaient au fond des gobelets de vinasse. Des bouts de pain saucés jonchaient la planche qui servait de table et une tenace odeur de graisse ne m'incitait guère à la sociabilité. J'écoutais plusieurs conversations à la fois sans prendre part à aucune. Elles constituaient un puzzle aussi hétéroclite que le décor du hangar mais en beaucoup moins intéressant. Il y avait là des épaves de machines agricoles dont un antique tracteur John Deere, des pneus usés, des bidons d'huile et un assortiment de matelas douteux sur lesquels un couple se bécotait. J'aurais dû me lever, fumer une cigarette dans le pré devant le hangar et vider encore un verre de picrate.

- On dirait que tu es malade !

Catherine me regardait en faisant toutes sortes de grimaces qui n'ont pas réussi à me faire rire.

- Je hais les anniversaires, ai-je bougonné.

Catherine a voulu s'asseoir sur mes genoux, la chaise a émis une longue plainte désespérée et nous avons failli tomber.

- Pas de doute, tu es malade. Tu vieillis avant l'heure. Il y a une maladie comme ça, où on vieillit prématurément. A quinze ans c'est comme si on en avait soixante-dix. A vingt on est dans le trou.

Et Catherine est partie sans attendre ma réponse. J'ai observé sa beauté de dos. Moins troublante que de face puisque je ne voyais pas ses yeux. Les yeux de Catherine. Alors que nous nous rencontrions plus souvent depuis qu'elle m'avait donné son numéro de téléphone, je ne parvenais toujours pas à définir les infinies variations de gris qui les teintaient. Comment passaient-ils du gris fer au gris d'acier, du gris bleu au gris rosé ? Quelle émotion exprimaient le gris amande et le gris tourterelle ? Mystère !

Un violent coup de tonnerre, suivi d'une averse aussi soudaine qu'inattendue, et je me suis précipité comme les autres invités pour scruter le ciel. Une peau avait crevé au-dessus de nos têtes et il en tombait tout le fiel du monde. Des grêlons se mêlaient au déluge et faisaient exploser les tuiles du hangar. Du verre pilé gémissait au pied des murs. Les lames rouillées d'une faucheuse à cheval jouaient une étrange symphonie métallique. Le couple qui avait usé sa salive en se bécotant craignait d'être décapité par un projectile et pleurnichait.

C'est alors qu'un rire tempétueux, plus assourdissant que toutes les pluies de tous les orages, a jailli du corps de Catherine. A moitié dévêtue, poitrine offerte au ciel déchiré, elle sautait sous l'averse comme un convulsionnaire. Plusieurs personnes ont cru à un jeu pour redonner un peu d'entrain à la soirée et se sont mises à l'applaudir. J'ai couru à ma voiture, attrapé dans le coffre un morceau de bâche de chantier, mais à mon retour Catherine avait disparu. Les invités reprenaient des conversations ordinaires sous le hangar. Ce serait bientôt le moment d'apporter le gâteau d'anniversaire, de déboucher une clairette tiède à goût de bouchon. Les cadeaux suivraient et le récipiendaire prononcerait quelques banalités. Puis, peut-être, on inventerait deux ou trois sottises, histoire de tenir jusqu'à une heure raisonnable, bien après minuit.

- Vous avez vu Catherine ?

- Non.

L'intempérie n'était plus qu'un clapotis au creux des flaques, presque oubliée comme on avait oublié le rire de Catherine. J'étais inquiet. Cette vieille ferme était forcément dangereuse. Un mur pouvait s'écrouler. Un plancher céder. Il y avait peut-être un puits parmi les hautes herbes du pré. Catherine, dans son état, ne verrait pas la margelle. Elle se romprait le cou. J'ai noué la bâche de chantier autour de ma taille, pris une lampe de poche et une bouteille d'eau. J'ignore comment je me suis retrouvé à l'autre bout de la ferme, agenouillé près d'un soupirail. Je n'ai pas eu la sensation du chemin, pourtant envahi de ronces et de gravats. La nuit, pleine du murmure des pierres, m'avait poussé là. Portais-je en moi la hantise enfantine des caves, des cabinets noirs ? Un remuement parmi des éboulis m'a détourné de mes petites introspections. J'ai braqué ma lampe sur un chat sauvage. L'animal dépeçait les restes d'une charogne et creusait un trou dans la terre. Catherine était peut-être pareille à lui. Elle voulait enfouir une fois pour toutes sa mémoire trop douloureuse. J'ai repensé à la femme morte sur la plage de M***, au portrait-robot du tueur dont je n'étais plus certain des ressemblances avec le bonhomme au chien. Je me suis souvenu des premières confidences de Catherine, si lourdes de sous-entendus. Et je me suis dit que je n'avais plus une seconde à perdre. J'ai ouvert la première porte venue, monté un escalier que je n'entendais pas craquer, puis un autre qui m'a conduit dans un grenier.

Le corps de Catherine était allongé sur le plancher. Elle dormait. Sa respiration était ténue mais régulière. J'ai imaginé un fil invisible au-dessus du vide. Fragile et solide à la fois. Qui retiendrait toujours Catherine au bord du précipice. Et j'avais peur, soudain, de le casser. J'ai regardé les ombres du grenier tapies dans les rainures, qu'un rayon de lune débusquait parfois. J'ai guetté un signe sur le visage de Catherine. Une rougeur inédite. Un tremblement des maxillaires. Petite sismographie du chaos endormi. Puis elle a ouvert les yeux d'un seul coup, en grand, paupières figées.

- Ah ! Tu es là ! J'ai froid.

J'ai pris Catherine dans mes bras, je l'ai installée le plus confortablement possible sur la banquette arrière de la voiture et nous sommes partis de la fête comme des voleurs.

- Ce sont les souvenirs qui me donnent froid, a dit Catherine au bout d'un moment. Merci quand même pour la bâche de chantier.

Puis nous avons roulé dans le silence de la nuit. J'ai essayé de me concentrer sur le nouvel emploi que je venais de trouver : livreur de colis, en scooter. Nettement moins fatigant que le déchargement des camions. Et il y avait des avantages. Je voyais un peu comment c'était chez les gens sans me sentir coupable d'espionnage. Les quelques mots que j'échangeais avec eux, désinvoltes ou désabusés, me fournissaient des renseignements supplémentaires. Mais j'échouais toujours à en déduire ce que pouvait être une vie normale.

- Mon oncle s'est pendu dans une ferme, a dit Catherine, ceci explique cela.

J'ai garé la voiture sur un arrêt de bus à l'entrée de la ville. J'ai coupé le moteur, allumé deux cigarettes. J'en ai tendu une à Catherine et nous avons fumé lentement en regardant la circulation. Catherine ne m'a pas demandé pourquoi je m'étais arrêté alors que nous allions bientôt arriver. Je la voyais dans le rétroviseur, roulée en boule sous la bâche de chantier. Ses cheveux, qui cachaient la moitié de son visage, produisaient un étrange contraste de noir et de blanc.

- J'avais douze ans quand tout a commencé. Ma mère m'envoyait souvent chez mon oncle parce que sa vie n'allait pas fort. Il venait de perdre son travail et avait eu des problèmes avec la justice pour conduite en état d'ivresse. Il passait des journées entières enfermé dans sa chambre. Ma mère lui préparait des plats qu'il n'avait plus qu'à faire réchauffer et je lui tenais compagnie une petite heure. Je l'écoutais radoter sur sa jeunesse. Comme il avait de l'humour, je ne m'ennuyais pas trop. Il m'arrivait même de rire. Mon oncle adorait ça. Il disait que j'avais un rire très spécial et me serrait dans ses bras, embrassait mes cheveux. Une belle tendresse qui me manquait à la maison. Ma mère n'était pas très démonstrative. Mon père n'était pas très présent. Alors j'ai pris goût à cette tendresse de mon oncle. Un jour, il m'a embrassée sur la bouche. Mais c'était comme si ses lèvres avaient dérapé. Il s'est excusé. Je suis rentrée à la maison un peu chamboulée. A douze ans, les filles savent déjà des choses sur l'amour. J'ai rien dit à mes parents bien sûr. Ni à personne d'autre. J'aurais dû.

Catherine m'a demandé une cigarette et je lui ai dit avec un rire jaune de ne pas mettre le feu à la bâche de chantier. Nous avons fumé dans un silence de plus en plus lourd. J'ai regardé une pub sur l'abribus. Pour une marque de dentifrice. L'image, qui représentait une jolie femme dont les dents brillaient comme le carrelage d'une salle de bain, n'avait rien d'extraordinaire. Il y en avait partout sur les murs de la ville, qu'on regardait sans s'en apercevoir. Mais dans ce contexte nocturne pour le moins insolite, cette femme de papier me faisait un drôle d'effet. Je me suis imaginé sortant de la voiture pour l'embrasser sur la bouche. J'ai pensé à toutes les idées stupides qui passent par la tête des gens au cours d'une vie et j'ai lâché un nouveau rire jaune, quasiment pisseux.

- Il est tard, ai-je dit platement.

- Oui, a répondu Catherine sur le même ton, mais je suis bien, là.

Puis elle a repris son monologue à l'endroit précis où elle l'avait interrompu, sans hésitation, comme si elle lisait dans un livre l'histoire de quelqu'un d'autre.

- Une semaine après, mon oncle m'embrassait encore sur la bouche en me regardant au fond des yeux. Plus de doute possible. L'acte était délibéré. Il s'est répété de la même façon pendant quelque temps et j'ai laissé faire. Le baiser était agréable. Mais j'étais de plus en plus troublée en rentrant à la maison. Ma mère me reprochait d'être toute rouge. Je lui disais que j'avais couru et ça l'agaçait. Etrangement, elle ne me demandait pas comment allait mon oncle. Elle ne cherchait pas à savoir s'il avait apprécié ce qu'elle avait cuisiné. Il m'a fallu bien des années pour comprendre la vérité. Et encore bien d'autres pour l'admettre. C'est que l'oncle s'est lassé assez vite des baisers chastes. Un jour qu'il avait bu, ses mains se sont retrouvées sous mon pull. Je les ai repoussées bien sûr. J'ai peut-être eu tort. J'ignorais que les hommes aiment que les femmes leur résistent. Mon oncle s'est cru autorisé à aller plus loin. Mais ses caresses avaient perdu leur tendresse. Il les accompagnait de mots qui l'excitaient. J'avais tellement peur que j'ai cessé de me débattre. Je me suis retrouvée à moitié nue sur le canapé. L'oncle respirait difficilement par le nez, devenait tout rouge lui aussi. Ses mains jouaient avec le bout de mes seins et commençaient à descendre plus bas. La sonnerie du téléphone a tout arrêté. J'en ai profité pour me rhabiller et partir. A la maison, ma mère m'a dit que j'avais l'air d'un épouvantail. Mon père, lui, toujours plongé dans ses études, ne m'a même pas regardée. Je me suis longtemps demandé s'il avait vraiment conscience d'avoir une fille. J'ai filé dans ma chambre et j'ai enfoui ma tête dans mon oreiller. Je n'ai pas pleuré. J'ai un souvenir très net de cette absence de larmes. Elle m'a effrayé autant que ce que j'avais subi. J'ai senti un grand vide partout en moi, et autour de moi, c'était aussi du vide que je sentais. Deux jours après, j'ai eu mal au ventre. Du sang a coulé entre mes jambes. Mes premières règles. Ma mère a été presque gentille. Elle m'a dit de faire attention.

 

 

 

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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 11:24

Dans quelques jours, les travaux de mon réduit seront terminés. Vraiment, toute comparaison avec un placard est indigne, voire malhonnête. J'ai installé un WC équipé d'un sanibroyeur top silence et un lave-mains suspendu dont la céramique noir anthracite produit le meilleur effet. Ces menues commodités m'éviteront bien des tracas nocturnes. Descendre l'escalier des combles à moitié endormi pour aller aux toilettes constitue une perte de temps et je risque de me casser une jambe. Comment pédaler sur mon vélo d'appartement avec une jambe dans le plâtre ? Comment atteindre l'objectif de cent kilomètres par jour que je me suis fixé ?

Le docteur Klamm m'a proposé son aide pour emménager mais j'ai refusé. Ses critiques infondées, ses jugements péremptoires m'indisposent. Et il n'aime pas Catherine. Je le lui ai dit.

- Je vois bien que vous ne l'aimez pas. Quand je vous ai raconté les malheurs qu'elle a eus avec son oncle, vous m'avez coupé plusieurs fois pour changer de sujet.

- Parlez-en avec l'oiseau.

- Vous vous moquez. L'oiseau ne peut rien pour moi.

- Mettez-le ailleurs que dans le jardin. Trouvez un endroit où vous le verrez plus souvent. Caressez-le de temps en temps et posez-lui les questions qui vous passent par la tête. Il ne répondra pas à toutes, évidemment. Et pas tout de suite. C'est un oiseau qui réfléchit.

Et le docteur Klamm, soudain pompeux car je l'avais vexé, a parlé des objets confidents. Il est très satisfait d'avoir inventé cette expression, objet confident, et envisage d'écrire un mémoire sur le sujet, mais à sa façon, uniquement à sa façon, à cent mille milles de la quincaillerie psychologique.

- On ne choisit pas un objet confident. C'est lui qui vous choisit. Il est tout le contraire des ours en peluche gnangnan à qui les gosses arrachent les yeux après avoir confessé leurs péchés véniels. L'ours est un objet convenu qui donne des réponses convenues, décevantes. Aussi, tôt ou tard, les gosses se vengent. Mutilent l'animal et le regardent souffrir.

- Comment pouvez-vous affirmer que l'oiseau m'a choisi ?

- Parce qu'il n'est pas tombé de l'arbre.

- S'il m'a choisi, je ne me suis aperçu de rien. Nous n'avons guère de conversation, lui et moi.

Le docteur Klamm a poursuivi son exposé sur les objets confidents et, malgré mes objections, j'ai fini par y croire. La théorie de l'oiseau confident n'était pas, à tout considérer, plus absurde que celle des avions en papier expulseurs de questions.

Après la séance, je suis allé voir Catherine. La vieille dame qui s'occupait de l'entretien avait changé les fleurs dans les vases, nettoyé les bibelots avec un chiffon doux et aucun mégot ne traînait par terre. J'ai dit à Catherine que ça sentait le propre chez elle et qu'elle me semblait moins agitée que la dernière fois. Puis j'ai parlé de l'oiseau du docteur Klamm.

- Je sais bien que tu t'ennuies toute seule. Je ne viens pas assez souvent, je ne reste pas assez longtemps. Il te faudrait de la compagnie. Qui t'apporterait un peu de joie. Un oiseau par exemple, comme celui du docteur ! Qu'est-ce que tu en penses ? Dis-moi !

- Un oiseau, oui, je serais contente.

Une violente douleur a traversé ma tête de part en part, comme si trop de sang y affluait soudain, et mes oreilles se sont mises à bourdonner. J'ai perdu l'équilibre. Les gravillons de l'allée roulaient dans tous les sens.

- Vous ne vous sentez pas bien, monsieur ?

La vieille dame, penchée sur moi, tapotait mes joues. Quand j'ai repris connaissance, elle m'a aidé à me rasseoir sur le banc.

- Vous n'avez jamais cessé de l'aimer, n'est-ce pas ? Je vous entends parfois lui parler. J'ai vécu la même chose avec mon mari. J'allais le voir tous les jours et je lui racontais ce que je m'étais fait à manger. Si j'avais mis du sel ou du poivre, si j'avais accompagné mon plat de légumes blancs ou de légumes verts. Mon mari a été cuisinier pendant trente ans, alors, forcément, ça l'intéressait. Mais dites-moi, Catherine porte toujours la même robe à fleurs, non ?

J'ai regardé la vieille dame comme si elle avait jailli d'un rêve. Elle a posé sa main sur mon genou, en souriant.

- Une jolie robe en tout cas, de petite fille.

Puis elle s'est rapprochée de moi, a collé sa bouche contre mon oreille qui a aussitôt cessé de bourdonner.

- J'ai entendu ce qu'elle vous a répondu, a-t-elle murmuré, ne soyez pas inquiet, c'est tout à fait normal.

De retour à la maison, j'ai pédalé sur mon vélo d'appartement à toute vitesse. Le défilement des chiffres sur le compteur kilométrique me poussait comme le vent. Je voulais fuir le grand cataclysme qui transperçait mon corps de haut en bas. J'ai fermé les yeux très fort et composé des paysages de forêts avec champignons géants, des paysages de champs couchés sous le soleil, des paysages de rivières où flottaient des chimères éventrées, et, enfin, je me suis retrouvé à marcher sur la Lune. Toute fatigue m'a aussitôt quitté. Toute pensée est devenue légère. Du sable à perte de vue ondulait sous mes semelles. Il m'a porté comme un tapis roulant jusqu'à la mer des Vapeurs où je me suis baigné. Un robot datant des vieilles expéditions américaines dormait contre un rocher. Ses bras n'étaient plus que des moignons rouillés. Son torse caparaçonné de titane avait perdu toute sa puissance. Je me suis allongé sur le sable et je lui ai parlé de sa solitude. Je lui ai demandé s'il pleurait quelquefois, s'il lui arrivait de céder à un sentiment de révolte ou, au contraire, de lancer au ciel un interminable éclat de rire.

Le déraillement de mon vélo a empêché le robot de répondre à mes questions. J'ai ouvert les yeux sur les poutres des combles, les parois de mon réduit et j'ai senti mes jambes se pétrifier. Mon escapade lunaire me rendait mélancolique. A quoi bon voyager si loin si on ne réussit pas à s'affranchir de ce qui nous hante ? N'allais-je pas devenir une vieille machine enrayée, comme le robot ? Je me suis extirpé à grand peine de mon siège de bébé et j'ai eu envie de tout détruire à coups de hache. Mais je sais bien que les barreaux de ma prison se trouvent dans ma mémoire. Une hache ne peut rien contre la mémoire.

 

 

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 13:46

Catherine aimait prendre à l'occasion une voix blanche et y faisait glisser des trémolos à émouvoir une pierre. Mais là, j'ai senti que ce n'était pas du jeu. Ma langue avait la consistance du goudron et mes vertèbres cervicales craquaient.

- J'ai beaucoup réfléchi, a dit Catherine, je te dois des explications. Mais je boirais volontiers du vin.

Le bouchon de la bouteille s'est éjecté du goulot avec un crissement d'os. Les verres sur la table basse du salon me semblaient hostiles. Des reflets noirs traversaient la profondeur du vin, comme des vipères.

- Le porc qui s'est pendu était mon oncle.

Je me suis précipité sur mon paquet de cigarettes et mon briquet.

- Il m'a violée pendant mon enfance.

Catherine a bu d'un trait son verre de vin. Il n'y avait plus de gris dans ses pupilles dilatées. Il n'y avait plus de rouge sur ses lèvres. La révélation était telle qu'aucune parole ne pouvait s'ouvrir un chemin. Mais le silence coulait mal, devenait lui-même presque douloureux. Que pouvais-je bien dire à Catherine ? Quels mots lui tendre pour lui porter secours ? Nous avons fumé plusieurs cigarettes à la suite, bu encore du vin et Catherine s'est lancée à corps perdu dans son histoire.

- Mon oncle habitait pas loin de chez nous. Il venait souvent manger à la maison. Je l'aimais bien. Il me faisait sauter sur ses genoux et racontait des blagues qui amusaient mon père. Je n'y comprenais rien mais je riais aussi, pour lui faire plaisir. Ma mère m'avait donné la consigne. Sois gentille avec ton oncle, sa vie n'a pas toujours été facile. Le jour de mes dix ans, il m'a dit que désormais j'étais trop grande pour sauter sur ses genoux puisque je devenais une vraie demoiselle. Et il a ri avec un air entendu. Tout le monde a ri. Nous étions à table comme une famille heureuse. J'ai soufflé les bougies du gâteau d'anniversaire, un gâteau au chocolat noir avec de la chantilly, et mon père m'a consenti une demi-flûte de champagne. Comme je n'avais jamais bu d'alcool, je suis devenue toute rouge. Mon oncle m'a taquinée. La tête toute rouge et le reste tout blanc, qu'il disait en rigolant. Il s'est penché vers ma mère, a murmuré à son oreille et elle aussi est devenue toute rouge. Mon père a été pris d'une quinte de toux si forte qu'il a quitté la table. Il n'était plus exactement le même quand il est revenu au bout de quelques minutes. Son rire sonnait faux. Il m'a regardée plusieurs fois et c'était bizarre. J'ai dit que j'avais mangé trop de dessert et je suis montée dans ma chambre. Je me suis observée dans la glace. Mon oncle avait raison. Je devenais une vraie demoiselle. Mes seins poussaient. Ce n'était pas une découverte bien sûr. A l'école, entre filles, les seins qui poussent occupaient souvent nos conversations à la récré. On s'amusait à comparer les poitrines des maîtresses. On rigolait bêtement. Mais je m'éloigne. Je voudrais pas t'ennuyer.

- Tu m'ennuies pas du tout, au contraire, ai-je dit, je sais que les lignes droites ne sont pas toujours les chemins les plus courts.

Catherine, soulagée sans doute d'évoquer des souvenirs plus gais, s'est détendue. Ses lèvres ont repris des couleurs. Une légère teinte grise scintillait de nouveau à ses pupilles.

- J'ai faim, a-t-elle dit.

J'ai cassé quatre oeufs dans une poêle et j'ai ouvert une autre bouteille de vin. Il n'y avait plus de reflets obscurs au fond des verres. Mes vertèbres cervicales s'emboîtaient normalement.

- Je suis ravie d'être là avec toi, a dit Catherine. Tu me crois ?

- Pas du tout, ai-je répondu en riant.

- Méchant ! Je savais bien que j'étais tombée sur un croquemitaine.

Les oeufs au plat ont interrompu notre dialogue fleur bleue et nous avons bu la deuxième bouteille avec un bel entrain.

- A ton tour ! a proposé Catherine. Raconte-moi un souvenir gai, de quand t'avais dix ans.

Je n'avais guère l'habitude de confier les récits de mon enfance. Je ne savais pas par quel bout la prendre et raconter un souvenir d'école me laissait complètement froid.

- J'ai grandi à la campagne près d'une rivière, ai-je commencé, mais c'est difficile de trier le gai du triste. J'étais un gosse rêveur, plus rêveur que les autres. Et quand on rêve tout se mélange. Alors un souvenir gai je sais pas. C'est que ma situation était spéciale. J'ai été élevé par des paysans bourrus qui vivaient comme au dix-neuvième siècle. Une dame âgée toujours en noir et son fils qui avait fait plusieurs guerres dans des pays lointains. Ils n'étaient pas mes parents. Seulement des gardiens. D'autres enfants dans le village étaient comme moi. Ils ne connaissaient pas leurs parents. Je les évitais. Ils m'évitaient aussi. Nous sentions, instinctivement, que nous n'aurions pas su nous parler. Je préférais la compagnie du fils du facteur. J'allais jouer de temps en temps chez lui et sa mère, une femme à la mode de la ville, était assez gentille. Ils m'ont appris le mille bornes. J'étais maladroit au début parce que je ne savais même pas qu'il existait des jeux de cartes. Quant au code de la route j'en avais aucune idée. Double handicap pour moi. Jouer au mille bornes si on fait pas la différence entre un feu vert et un feu rouge, c'est l'accident à tous les carrefours. Je perdais la plupart du temps. Mais je rentrais content à la maison. Pour la collation. On disait comme ça à la campagne. Le mot "goûter" était réservé aux riches. Des tas de mots étaient réservés aux riches. Je m'en suis rendu compte bien plus tard. "Grande musique" par exemple. La vieille dame et son fils en causaient avec mépris de la grande musique. Eux, ce qu'ils aimaient, c'était l'accordéon. Moi pas tellement. Je trouvais que l'instrument était gros et qu'il avait trop de boutons. J'aimais mieux le violon. Plus élégant. Qui représentait un monde inconnu. La femme de l'instituteur venait en jouer à la salle des fêtes deux ou trois fois l'an. De la musique en vrai, en chair et en os, on avait même pas idée de ce que ça nous faisait. J'ai essayé d'en causer à la maison mais j'ai été vite rabroué. Le temps manquait pour dire des émotions. Avec tout l'ouvrage qu'il y avait. "Ouvrage", encore un mot qui n'appartenait qu'à eux. Je dis eux parce qu'au fil des années j'ai soupçonné l'existence d'univers plus larges, plus joyeux et j'ai marqué ma différence en me retirant de leur monde. Il y avait eux et il y avait moi. Mais ce n'est pas gai comme souvenir.

- Moi non plus ça l'était pas, a dit Catherine d'une voix qui cachait mal son émotion, mais on peut pas demander à quelqu'un de parler d'un souvenir triste.

Et nous avons ri. Et tous les mots que nous n'étions pas parvenus à dire se sont envolés avec ce rire. Nous avons fini la bouteille de vin puis nous sommes passés au jardin. Catherine était un peu éméchée. Elle s'est allongée sur l'herbe et a compté les étoiles dans le ciel.

- J'aime pas les étoiles, a-t-elle dit en faisant la moue.

- On peut les regarder à la jumelle si tu veux, ai-je proposé.

- J'aime pas les jumelles non plus.

Catherine m'a dit que son oncle en avait une paire mais qu'il ne s'en servait pas pour admirer le firmament ou les fonds sous-marins. Je n'ai pas posé de questions. Je me suis mis aussi à compter les étoiles, j'ai mentionné le passage d'un avion, imaginé qu'il traverserait bientôt l'Atlantique et Catherine m'a interrompu d'un geste sec.

- Je lis en toi comme dans un livre, je te l'ai déjà dit, non ? Qu'est-ce que tu fais avec tes jumelles ?

Je n'ai pas cherché à mentir. J'avais effectivement le sentiment que Catherine, à ce moment-là, lisait en moi comme dans un livre et même entre les lignes. Je lui ai parlé du vieux bonhomme que nous avions croisé dans le parc avec son chien. J'ai avoué mon forfait, décrit le chien trop gourmand de boulettes de viandes et les rotondités de la femme obèse.

Catherine a longuement fumé une cigarette, regardé les volutes qui nappaient la nuit de ouate, soupiré. Un nouvel avion est passé dans le ciel. Son ventre argenté ressemblait à celui d'un poisson. Il allait se fendre par le milieu et tous les voyageurs nous tomberaient dessus. On en retrouverait partout dans la ville, certains empalés sur les clochers des églises, d'autres accrochés à des antennes de télévision et ce serait l'événement du siècle, répandu à longs jets d'encre dans toutes les feuilles de chou. J'étais si occupé à développer mon scénario de série B que je n'ai pas compris tout de suite les paroles de Catherine.

- La gendarmerie a diffusé un portrait-robot du tueur, a-t-elle répété. Tu l'as vu ?

- Je croyais l'affaire classée.

- Non. Et il s'agit bien d'un meurtre. Un viol puis un meurtre. On aurait pu la sauver.

- Tu sais bien que non. Il y avait déjà pas mal de monde sur la plage quand tu as entendu crier. Parmi d'autres cris et le fracas des vagues. Même avec des jumelles...

- Ne parle plus jamais de tes jumelles, a dit froidement Catherine. Va voir le portrait-robot demain et appelle-moi.

- J'ai pas ton numéro.

- Je sais. Le voilà.

Je suis resté un temps infini à tourner retourner dans mes mains le bout de papier où Catherine avait écrit son téléphone. Elle m'avait confié le calvaire de son enfance et voilà qu'une série de dix chiffres reléguait l'horreur au dernier plan. Eussé-je gagné une fortune au loto que je n'aurais pas été plus joyeux, plus excité, plus angoissé, ballotté sans cesse d'une rive à l'autre des sentiments.

Le lendemain, au commissariat le plus proche, je découvrais que le portrait du tueur avait des ressemblances avec le bonhomme au chien.

 

 

 

 

 

 

 

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