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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 11:43

J'ai pédalé pendant une heure sur mon vélo d'appartement. Je me suis appliqué à faire des mouvements découplés, presque lents, comme si je me promenais sous une frondaison au coeur de l'été. Désormais, je me sens bien dans mes jambes et dans ma tête. Il m'arrive encore de fabriquer des avions en papier mais je ne m'en sers plus pour éloigner les questions inutiles. Seul le plaisir de les regarder voler m'intéresse. L'un d'eux, doté d'un nez mieux profilé et porté par un courant favorable, a tenu trente secondes en l'air. Une petite éternité d'ondulations, de boucles esquissées, d'angles dressés contre le ciel. Puis, délicatement, après un large virage d'approche, il s'est posé à l'endroit où j'ai enterré le merle Chuck Chuck.

La mort de l'oiseau a été une étape décisive dans la mise au clair de mon existence. Je n'ai pas pleuré quand je l'ai découvert. J'ai replié ses ailes le long de son corps, lissé quelques plumes ébouriffées, et j'ai appelé le docteur Klamm. Je ne suis plus son patient car il a cessé d'exercer mais, à l'occasion, nous aimons nous rencontrer autour d'un verre dans un café. Nous avons des conversations ordinaires sur la marche bancale du monde et les menus potins de la ville. Il nous arrive même de rire, à la façon des copains de chambrée lorsque nous échangeons des plaisanteries scabreuses. En revanche, nous ne parlons jamais de Catherine. J'évite d'y faire allusion. D'ailleurs, je vais de moins en moins souvent la voir. Deux fois l'an, peut-être trois, je lui apporte un bouquet de fleurs des champs, j'enlève ici ou là quelque mauvaise herbe, j'égalise à la main le gravier, et, au bout de la minute de silence réglementaire, je m'en retourne.

Je n'ai cependant pas acquis le détachement qui m'aiderait à me déprendre vraiment d'elle. Je ne l'ai pas vue morte comme j'ai vu l'oiseau mort. Je n'ai pas assisté à son enterrement puisque j'étais dans un coma profond à la suite de l'accident. Et je me perds toujours en conjectures à propos du drame qu'elle a vécu avec son oncle. Il y a tellement de trous dans cette histoire que les éléments connus sont difficiles à rassembler. Je me dis que toutes les vies sont pareilles, incohérentes à force d'être trouées. Je me dis qu'il est vain d'essayer de les raccommoder mais je m'obstine quand même. Il m'arrive d'aller jusqu'à M***, sur la plage, près du blockhaus. Je regarde mes pieds s'enfoncer dans le sable sec, marquer leurs empreintes sur le sable mouillé. Je quête le soutien de l'horizon, de la rumeur des vagues, de l'ondoiement des bateaux. Je m'assois sur la marche de l'escalier où j'ai rencontré Catherine et qu'elle m'a volé mon briquet. Je bois des verres de vin à la terrasse où nous avions bu. J'écoute les murmures du vent parmi les ajoncs. Des bribes de phrases émergent à la surface de ma mémoire mais elles ne s'y maintiennent pas, rejoignent aussitôt les fonds obscurs de ma conscience. Il faudrait les noter sur un carnet, jouer avec elles comme avec les pièces d'un puzzle, chercher une vérité qu'elles ne détiennent peut-être pas. Quant à la lettre de l'oncle, j'en ignore jusqu'au premier mot puisque Catherine n'a pas eu le temps de m'en faire part. Comment s'est-il adressé à sa nièce ? A-t-il écrit, tout simplement, "ma chère Catherine" ou "ma petite fille" ? A-t-il utilisé un surnom affectueux qu'ils étaient seuls à connaître, dont il la gratifiait au plus fort de l'intimité ? J'ai imaginé plusieurs débuts de lettres que j'ai déchirés car tout s'y mélange. Catherine n'a pas vu son oncle mort. Je ne l'ai pas vue morte et nous n'avons pas vu la femme morte sur la plage de M***. Les trois affaires, classées depuis longtemps par la police, se résument à un visage qui les contient toutes. Une espèce de portrait robot de la mort. Il faudrait pouvoir le dessiner, esquisser des lignes où se verrait tout à la fois l'indéfini et le défini. C'est au-dessus de mes moyens. Le docteur Klamm saurait peut-être mais je n'ose pas lui demander. Je ne m'adresserai pas davantage au sculpteur qui a exécuté la copie du merle Chuck Chuck. L'individu est trop prétentieux. Comment réussir une oeuvre pareille sans humilité ? Alors, quand je me promène dans la ville, il m'arrive de chercher des figures qui pourraient lui correspondre. Mais je ne retombe pas dans le piège des filatures stériles. J'ai acheté un appareil photo miniature pour être le plus discret possible et je prends quelques images. J'en ai une dizaine dans mon réduit. Uniquement des femmes. Des brunes ou des blondes au front dégagé, le regard droit. Elles ont une quarantaine d'années et leurs rides ressemblent à des coutures estompées, dont les liens pourraient lâcher sans qu'on s'en aperçoive. J'aime leur parler avant de m'endormir, de petits riens sans importance, jetés négligemment dans la parole. Elles connaissent ainsi mes tribulations de manutentionnaire et de livreur de colis. Elles savent toutes les difficultés qui ont jalonné la construction de mon réduit, l'installation du siège de bébé sur le vélo d'appartement. J'ai l'impression qu'elles se moquent de moi. Elles doivent se dire que j'ai un grain, que je suis un homme à tout jamais incurable. Je n'en prends pas ombrage. Des femmes qui incarnent le visage de la mort ne sauraient s'abaisser à des malveillances étriquées. Elles ont forcément une intuition profonde des mécanismes les plus enfouis de la vie. A ce titre, elles sont très attentives à mon récit du bonhomme au chien. Leurs yeux brasillent davantage. Leur front bas se couvre de plis douteux. Leur mâchoire, pour un peu, claquerait comme une serrure. C'est que la présence du portrait de la femme obèse dans la chambre du vieux les dépasse. Elles trouvent qu'il manque de réalité, ou qu'il s'agit d'une réalité que j'aurais collée sur une autre. Je leur oppose que je n'avais aucune raison de me livrer à un jeu aussi stupide mais elles refusent de me croire. Il faudrait que je puisse entendre ce qu'elles disent vraiment lorsqu'elles confrontent leur point de vue. Mais elles ne parlent pas à haute voix quand je suis réveillé. Comment faire alors ? Brancher un dictaphone sur ma table de nuit ? J'y ai réfléchi. Espionner ainsi leurs pensées est une idée séduisante. Le docteur Klamm, qui n'a rien perdu de son originalité, m'apporterait son soutien. Nous viderions quelque bouteille d'alcool fort et, de chimère en chimère, il inviterait la mort à passer aux aveux. Ses paroles seraient gravées sur un disque et l'humanité connaîtrait enfin ce qu'elle cherche depuis l'origine. Si incurable que je sois, la perspective d'une telle révélation me pétrifie. D'autant que la mort ne se contenterait pas de propos généraux. Partant du principe qu'elle sait toute chose en ce monde, elle parlerait aussi de Catherine. Rien de ce qui s'est passé entre elle et son oncle ne resterait dans l'ombre. Un jour, le facteur sonnerait chez moi et me tendrait une enveloppe sans adresse d'expéditeur. J'en comprendrais aussitôt la provenance. J'en devinerais aussitôt le contenu. J'essaierais d'oublier la lettre dans un coin improbable de la cuisine ou du garage, je pédalerais jusqu'au bout de la fatigue sur mon vélo d'appartement mais, peu à peu, un lent et long poison infiltrerait chacune de mes veines. Le poison de la vérité toute nue. Je ne veux pas que la vérité me tue. Je suis un homme normal maintenant. J'ai cessé de me terrer des semaines entières dans mon réduit. Parfois, je redécouvre le plaisir de mon vrai lit dans ma vraie chambre. Les draps ont jauni mais ils sont propres. Je les vaporise d'un extrait de lavande avant de me coucher. Je n'aimerais pas qu'ils dégagent des odeurs trop anciennes. J'en profite aussi pour laver mon corps à fond. J'utilise une brosse dont le manche incurvé permet de nettoyer les endroits habituellement hors d'atteinte. Je vérifie dans la glace chaque centimètre carré de peau. Si je ne suis pas sûr d'avoir ôté de moi toutes les saletés je procède à un nouveau nettoyage des endroits suspects. Puis je mets mon peignoir. Il était déjà usé quand j'ai connu Catherine. Alors, évidemment, il ne tient plus qu'à un fil. Au moindre geste mal contrôlé, la déchirure serait irréparable. J'ignore comment je réagirais. Voilà encore une question à poser à la mort. Je l'enregistrerais sur le dictaphone et les dix femmes auraient d'interminables conciliabules pour élaborer une réponse satisfaisante. Mais je n'ai pas de dictaphone. Je veux demeurer un homme normal le plus longtemps possible. J'ai même envisagé d'enlever de mon réduit les images de ces femmes qui en savent trop. Je l'ai dit au docteur Klamm. Il a émis deux ou trois borborygmes dédaigneux, s'est gratté sans pudeur le nombril et m'a demandé en minaudant où j'en étais de mon vieux projet de faire l'amour une fois par semaine. Les grands espaces vitrés du bar où nous étions à boire encore se sont mis à tournoyer dans mon esprit. Etrange kaléidoscope de la mémoire. Des mots sont venus sur mes lèvres mais j'avais la sensation que quelqu'un d'autre parlait à ma place.

- C'était un bar qui ressemblait à celui-ci, avec des vitres biseautées qui multipliaient les visages à l'infini. Une femme que j'avais suivie buvait une bière avec une paille. Elle n'avait aucun trait commun avec Catherine. Rien dans son attitude n'évoquait une morte qui serait revenue me hanter. Cependant, elle exerçait sur moi un magnétisme si puissant que je ne savais plus que je la suivais. Mon corps était aussi fragile que de la mousse. Je ne sentais plus mes jambes d'avoir trop arpenté les rues. Mon crâne, en revanche, s'était ouvert comme une trappe et mon cerveau se répandait dans l'air confiné du bar. Il voyait tout ce qu'il y avait à voir. Il entendait tout ce qu'il y avait à entendre. J'étais malade d'une hypertrophie de la perception et elle allait me tuer. Mes mains se sont précipitées à mes tempes soudain injectées de sang. J'ai crié. La femme s'est arrêtée de boire, a réajusté les pans de sa robe, rectifié le bleu de ses paupières, et mes yeux l'ont vue disparaître derrière une porte capitonnée. J'ai aussitôt compris à qui elle me faisait penser. Il fallait que je la rattrape. Vous savez pourquoi, bien sûr. Vous le savez depuis le début.

Le docteur Klamm, rompu à toutes les pirouettes, aguerri à tous les ridicules, a étouffé un sanglot dans son poing mou.

- Elle attendait un enfant, n'est-ce pas ? C'était insupportable pour vous.

Le docteur Klamm s'est ressaisi et m'a proposé une promenade en voiture qui nous a conduits jusqu'à M***. Nous n'avons pas parlé pendant le trajet. C'était inutile car nous devinions ce qui allait se passer. Si Catherine était encore de ce monde elle le devinerait aussi. La connaissance intime de l'horreur confère sur le genre humain une lucidité qui refuse de fermer les yeux, quitte à sombrer dans une folie dévorante. Nous nous sommes garés à côté d'un camion dont la remorque grillagée aurait pu transporter des animaux mais c'était du foin qu'il y avait dedans. Nous ne sommes pas sortis tout de suite de la voiture. Nous avons écouté la mer que nous ne voyions pas encore. J'ai fumé une cigarette comme si c'était la dernière. J'ai regardé les mains du docteur Klamm qui ne lâchaient pas le volant. Ma langue est devenue très sèche et ma gorge s'est hérissée d'épingles. Le grain à l'intérieur de ma tête s'est transformé en caillou. La mort sait bien qu'il continuera à grossir, à durcir. Mon cerveau sera pétrifié comme le pied que Catherine avait trouvé au bord du lac.

- Vous n'étiez pas avec Catherine quand elle a entendu la femme crier dans le blockhaus. Je me trompe ?

- Elle n'a pas crié.

- Répondez à ma question. Etiez-vous oui ou non avec Catherine ?

- Je me promenais.

- Et vous êtes entré dans le blockhaus ?

- Oui.

- Et...

- Oui.

Le docteur Klamm a observé un long silence et démarré la voiture. Je n'ai pas osé dire que c'était dommage de rentrer sans avoir vu la mer. J'ai regardé le camion plein de foin qui s'en allait aussi. Le chauffeur avait une casquette sur laquelle était dessiné un cochon qui riait. Catherine aurait aimé se coiffer d'une casquette aussi cocasse. Quant à la femme qui buvait sa bière avec une paille, je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps de lui demander.

Finalement j'achèterai quand même un dictaphone. L'homme normal que je suis devenu peut bien s'offrir une fantaisie. La mort n'y verra aucun inconvénient. Et j'ai tant de questions à lui poser. Oui. Tant.

 

 

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 13:03

Notre dernier jour dans le chalet au bord du lac a été plus court que prévu. Catherine s'était pourtant levée de bonne humeur. Les brumes au-dessus de l'eau, la courbure des frondaisons où scintillait le matin l'enchantaient. Nous avons bu du café, fumé des cigarettes et nous nous sommes promenés le long des berges. Les ajoncs, les roseaux, les araignées, désormais familiers, rendaient la réalité plus réelle, plus rassurante. Rien ne pourrait nous arriver de fâcheux. Et le soleil qui montait dans le ciel annonçait du beau temps.

Puis Catherine a voulu visiter la grotte des loups. De nombreux dépliants en faisaient la publicité dans plusieurs langues. On nous en a donné un dès notre arrivée mais Catherine, rétive au boniment touristique, l'a jeté sans un mot. Aussi étais-je très étonné de son empressement.

- Il y aura trois autocars de Japonais, une colonie d'adolescents et autant de mamies aux cheveux violets. Tu n'as pas peur ?

Catherine n'avait pas peur. N'étant jamais entrée dans une grotte, elle ne souhaitait pas rater l'occasion de le faire enfin. Ses yeux papillonnaient, son sourire jouait sur ses lèvres comme un cerceau tordu. J'ai senti un léger point de douleur sous mes côtes flottantes. Ma nuque a émis un grincement de tire-bouchon. Je savais que les grottes disposent d'un pouvoir émotionnel fort et il me semblait contre indiqué pour Catherine. Mais sa résolution était si farouche qu'il était impossible de m'y soustraire. Nous avons roulé pendant une heure, croisé en effet quelques autocars qui revenaient de la visite et j'ai dit qu'il n'y avait pas de Japonais à bord. Des panneaux aux couleurs trop criardes vantaient le caractère absolument unique de la grotte. Un petit musée dans une baraque en rondins expliquait tout ce qu'il fallait savoir sur les loups, photos et témoignages à l'appui. Une buvette proposait aux chalands un lait de louve au miel, à consommer sur place ou à emporter. Une aire de jeux avec balançoires-toboggans-bacs à sable offrait aux plus jeunes visiteurs une attente sécurisée. Bref, la grotte aux loups était un vrai paradis sous terre, et au-dessus c'était pareil.

Avant même d'acheter nos billets, Catherine m'a pris la main et m'a demandé de ne pas la lâcher au prétexte que ses chaussures pouvaient glisser. Mon point de douleur s'est déplacé vers mon estomac, l'a encerclé dans un anneau constricteur mais j'ai choisi de me raconter que j'avais faim. Un guide nous a remis un casque de chantier en nous assurant que le risque d'éboulement était quasi nul et nous a précédés avec une lampe torche. Son discours, émaillé de termes géologiques, sonnait faux. La grotte aurait servi de refuge à toutes sortes d'insurgés au cours de l'histoire, du moyen âge jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Quelques loups, plus ou moins apprivoisés, les auraient protégés. On dit même que l'un d'eux, forcément grand, forcément courageux, se serait sacrifié pour sauver des enfants abandonnés.

J'avais envie de rire mais pas Catherine. Les parois suintantes de la grotte, ses anfractuosités, ses curiosités minérales exacerbaient son imagination. Un simple clapotement se transformait en gargouillis. Une tache plus sombre sur une pierre et elle pensait à du sang. Pour un peu, emportée par l'écho des paroles du guide, elle aurait entendu des coups de feu, senti sur sa peau l'haleine des loups. Quand nous sommes revenus à la lumière du jour, Catherine ne savait plus où elle se trouvait. Le paysage tremblait comme s'il allait s'ouvrir sous ses pieds.

- On s'en va, a-t-elle soufflé d'une voix trop blanche.

Elle a allumé la radio dans la voiture et m'a demandé de me dépêcher car la tête lui tournait. Puis elle n'a plus rien dit. Ce silence, malgré la musique du poste, pesait lourd sur mes poumons. Et mon estomac, pris dans son étau, faisait remonter à ma bouche une odeur de pourriture. J'ai proposé un arrêt dans un café mais Catherine ne pouvait pas m'entendre. Je me suis concentré sur la conduite en essayant de chasser les idées noires qui assiégeaient mon esprit. Nous ferions l'amour dès que nous serions de retour au chalet puis nous ouvririons une bouteille de vin. Nous imaginerions le souvenir de notre séjour dans dix ans, dans vingt ans. Il nous accompagnerait plus longtemps encore car nous saurions l'enjoliver pour qu'il devienne impérissable. Et l'émotion nous emporterait si loin que nous céderions à quelque promesse d'éternité.

Catherine, j'en suis convaincu, a deviné qu'il y avait trop d'eau de rose dans mon film.

- Je n'ai pas tué ma mère, a-t-elle dit en redressant la tête. Elle est morte avant que je le fasse.

J'ai ralenti, éteint la radio, allumé deux cigarettes, et le récit de Catherine m'a submergé de son avant-dernière vague.

- Il n'y a pas de lien apparent avec le suicide de mon oncle. Ni avec les viols. C'était un accident. Je m'en souviens très bien. On venait de finir le repas du soir. Ma mère avait trop bu. C'était de plus en plus souvent qu'elle buvait trop. Et l'alcool la rendait méchante. Elle reprochait à mon père de lui avoir détruit la vie. Tu m'as détruit la vie, qu'elle disait, depuis le début, j'aurais dû partir en courant. Mon père serrait les poings, piquait du nez dans son assiette. Moi, j'avais seize ans. Je me disais que ça pouvait plus durer, que je devais faire quelque chose, mais j'étais plus terrorisée que révoltée. De toute façon, quelle que soit mon attitude, je m'en prenais aussi plein la figure. Des mots très durs, sur comment je m'habillais, comment je me coiffais, comment je travaillais mal au collège et que j'allais rater mes études. Evidemment, plus le ton montait plus il était question de sexe. Ma mère devenait carrément ordurière. J'étais bonne qu'à écarter les cuisses et je finirais sur le trottoir. Une fois, je lui ai dit que c'était elle la putain, une putain frustrée. Elle m'a sauté dessus. Mon père a réussi à nous séparer et il a passé plus d'une heure à la calmer. Moi, comme toujours, je me suis débrouillée toute seule. La haine peut avoir du bon. J'inventais des tas de scénarios pour que ma mère crève et j'allais mieux. Je pensais surtout au poison. Quelques gouttes de quelque chose dans le café du matin, capables de foudroyer n'importe qui en deux minutes. Deux minutes de convulsions atroces pendant lesquelles je dirais tout. La réalité a été plus radicale que mon imagination. Ma mère s'est levée de table en renversant sa chaise, nous a regardés comme si c'était elle qui allait nous tuer puis elle est montée à l'étage. Mon père n'a pas bougé. Moi non plus. Nous étions incapables de parler, incapables d'échanger un regard. Un quart d'heure plus tard, ma mère est apparue en haut de l'escalier. Son visage ne conservait aucune trace de violence. Sa poitrine se soulevait à un rythme régulier. Et elle a glissé. Je ne sais pas comment. Sa tête a sauté comme un bilboquet sur les marches en pierre. Elle est morte une heure après à l'hôpital.

Nous n'avons pas fait l'amour à notre retour au chalet. Catherine répétait qu'elle voulait se remplir le ventre et ça la faisait rire. Nous avons mangé des pâtes avec beaucoup de beurre, croqué des pommes trop vertes, fumé la moitié d'un paquet de cigarettes. Nous avons bu de l'eau au robinet de l'évier qui débordait de vaisselle sale. Catherine n'a pas reparlé de sa mère. Comme si l'ingestion de la nourriture dressait un barrage contre sa mémoire.

Et il s'est mis à pleuvoir. Un fracas immédiat sous un ciel sans nuage ni vent. Les gens couraient dans tous les sens pour s'abriter. Des cris fusaient. Une vieille dame, derrière sa fenêtre, passait au crible ses souvenirs d'averses. D'où venait cette pluie qu'aucun nuage n'avait annoncée ? Catherine s'est serrée contre moi et j'ai pensé à la soirée d'anniversaire dans la ferme abandonnée. J'avais comparé le ciel à une peau qui se déchire d'un coup. C'était la même chose, là. Une peau chargée de toutes les humeurs noires du monde pétait comme une vesse dont l'odeur nous hanterait toujours. Catherine s'est détachée de moi, a écouté le vacarme sur les tuiles du chalet, regardé la boue qui dévalait les caniveaux et j'ai compris qu'elle voulait partir. Le déchaînement climatique lui était insupportable. Les raisons en étaient si évidentes que je ne me suis pas opposé à ce départ précipité. Une heure plus tard, presque joyeuse malgré la pluie, Catherine s'installait au volant de la voiture. J'étais inquiet, à l'affût du moindre affaissement de la chaussée sur les bas côtés, des branches cassées au détour des virages, mais je n'ai rien dit. Au bout d'une dizaine de kilomètres sans heurts, je me suis détendu. La route, plus large, mieux entretenue, était moins dangereuse. Le glissement des essuie-glaces sur le pare-brise, réglé avec une précision quasi atomique, achevait de me rassurer.

Catherine conduisait prudemment et commentait le défilé du paysage. Elle aimait telle maison isolée sur une colline, tel pont qui avait jadis accueilli une voie de chemin de fer, remarquait des cocasseries dans les noms des villages qui lui inspiraient des jeux de mots enfantins. Bercé par le ronronnement du moteur, je ne me suis pas aperçu tout de suite qu'elle avait changé de ton et de sujet. La vague ultime de son récit resterait à tout jamais impossible à compléter.

- Je les ai entendus dire qu'il fallait reconnaître le corps et je suis montée dans la voiture avec mes parents. Ma mère fuyait mon regard. Mon père baissait la tête. Les flics parlaient à voix basse de leurs histoires de commissariat. La routine. La mort aussi banale qu'un repas au restaurant. Il s'est pendu. C'est tout ce qu'ils ont dit. J'ai voulu poser des questions mais ils m'ont répondu qu'on verrait après. J'ai pensé au dernier rapport que j'avais eu avec mon oncle et aux lettres qu'il m'envoyait. Je me suis souvenue du plaisir qui se mélangeait à la répugnance. Au moment de franchir le seuil de la morgue, je n'ai pas pu. Le plus vieux des flics m'a tenu compagnie et m'a offert une cigarette. Il a dit que je ne risquais plus rien puis, sans transition, que la journée serait chaude. Dix minutes plus tard, nous étions dans le bureau d'un inspecteur. Il se grattait souvent l'oreille. Il a dit que nous serions interrogés séparément et une de ses collègues est venue me chercher. Elle aurait pu être ma grande soeur. D'ailleurs, elle ne causait pas comme un flic, plutôt comme un éducateur. Elle faisait attention à ses mots. Gardait sur son visage un sourire très mesuré. Elle m'a même demandé si je souhaitais boire un coca. Une grande soeur, vraiment, ou une jeune mère attentionnée. Elle m'a dit que la police ouvrait systématiquement une enquête en cas de suicide et que je n'avais pas à m'inquiéter. Puis elle m'a causé de la lettre trouvée à côté du corps. Une espèce de confession, a-t-elle précisé, qui vous est adressée. Son regard est entré si doucement dans le mien que j'ai failli pleurer. Alors j'ai dit que oui, je voulais bien un coca. A presque seize ans, je redevenais une toute petite fille.

Catherine s'est arrêtée de parler pour reprendre sa respiration. Nous roulions maintenant sur une nationale dont le revêtement venait d'être refait et le paysage encore mouillé semblait revigoré. Tout allait bien. Catherine ne déraillerait pas. Le soleil qui pointait à l'horizon ne le permettrait pas.

- Ils n'ont pas voulu me donner la lettre. Ils m'ont raconté que mon oncle regrettait de m'avoir fait du mal mais qu'il ne s'était pas suicidé à cause de ça. Il avait d'autres problèmes, depuis longtemps. La police le connaissait. La justice aussi. Je suis restée avec ces indications floues jusqu'à mes dix-huit ans. Ils ont eu tort. Tous les gens que j'ai vus après ont eu tort. Quand la moitié de la vérité manque, on l'invente. J'ai commencé à le faire pendant l'enterrement. J'ai imaginé le corps que je n'avais pas vu. J'ai grossi les marques autour du cou. J'ai cherché dans des livres des descriptions de strangulation. Je n'en ai pas trouvé. Mes cauchemars ont pris le relais. Des nuées de capricornes dévoraient le cadavre et se jetaient sur moi. Je me réveillais en criant. Mon père, qui était insomniaque, m'entendait. Il collait parfois son oreille à la porte de ma chambre mais il n'a jamais ouvert. Il ne pouvait rien ouvrir de toute façon, pas même ses bras. Aujourd'hui, je le juge moins sévèrement qu'avant. Je le vois deux fois par an dans l'appartement qu'il a acheté après avoir vendu la maison. Il me demande toujours si je veux quelque chose et je lui réponds toujours non. A la rigueur, j'accepte un verre d'eau si j'ai la gorge trop sèche. Je reste une petite heure que j'ai bien du mal à rendre un peu vivante. Je lui parle de mes amours. Je dis comme ça, mes amours. Il sait que mon prof de gym poète du dimanche est parti. Il sait aussi que tu existes. Un père normal poserait des questions. Quel âge il a ? Quel boulot il fait ? Quels projets d'avenir on a ? Un père normal dirait deux ou trois bricoles sur sa vie à lui sans qu'on ait à lui demander. Mais ses mots sont comme ses bras, incapables de s'ouvrir. Il a toujours été comme ça. Quand j'ai enfin eu la lettre de mon oncle, j'ai exigé qu'il la lise devant moi. J'étais persuadée qu'il ne cacherait pas son émotion. Il allait forcément pleurer, me demander pardon de n'avoir rien soupçonné. C'est que la lettre était terrible. Même les phrases les plus tendres l'étaient. Mon oncle m'écrivait comme à une petite fille qu'il n'avait pas su protéger puis la violence revenait sous sa plume. Meurtrière. Je pense qu'il aurait fini par me tuer. Sans le vouloir vraiment. Mon père a été incapable de lire la lettre jusqu'au bout. Je l'ai fait à sa place, à haute voix, en détachant bien chaque syllabe, et j'ai eu l'idée de l'apprendre. Je m'installais sur mon lit, devant l'armoire à glace, et je répétais comme au théâtre. Je peux te la dire si tu veux. Le décor s'y prête. Il fait beau.

Catherine a respiré profondément, redressé la tête dans une posture dont le jeu m'effrayait. La fixité de son profil manquait d'aplomb. Les commissures de ses lèvres étaient trop pincées. J'ai même eu peur des arbres le long de la route.

- Tu me la diras quand nous serons rentrés, ai-je dit en essayant d'être naturel, on ouvrira une bouteille et ce sera plus facile pour toi.

Catherine n'a pas eu le temps de me répondre. Je n'ai pas eu le temps de comprendre ce qui se passait. La voiture a freiné, tangué, mordu le bas-côté, freiné encore, puis s'est déportée sur la gauche. Le choc a été implacable. Les camions n'aiment pas qu'on leur barre le chemin. Trou noir immédiat. J'en suis sorti six mois plus tard. Des images d'arbres qui marchent ont commencé à me hanter. Le jour comme la nuit. Au point que je refusais de me promener dans le parc de l'hôpital. Un psychologue a cru bon de me dire la vérité. Le responsable de l'accident était un hérisson. Catherine a tout fait pour l'éviter. Y compris mourir. Avec les mots de sa lettre dans la bouche. J'ignore ce qu'est devenu le hérisson.

 

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 13:02

Notre dernier jour dans le chalet au bord du lac a été plus court que prévu. Catherine s'était pourtant levée de bonne humeur. Les brumes au-dessus de l'eau, la courbure des frondaisons où scintillait le matin l'enchantaient. Nous avons bu du café, fumé des cigarettes et nous nous sommes promenés le long des berges. Les ajoncs, les roseaux, les araignées, désormais familiers, rendaient la réalité plus réelle, plus rassurante. Rien ne pourrait nous arriver de fâcheux. Et le soleil qui montait dans le ciel annonçait du beau temps.

Puis Catherine a voulu visiter la grotte des loups. De nombreux dépliants en faisaient la publicité dans plusieurs langues. On nous en a donné un dès notre arrivée mais Catherine, rétive au boniment touristique, l'a jeté sans un mot. Aussi étais-je très étonné de son empressement.

- Il y aura trois autocars de Japonais, une colonie d'adolescents et autant de mamies aux cheveux violets. Tu n'as pas peur ?

Catherine n'avait pas peur. N'étant jamais entrée dans une grotte, elle ne souhaitait pas rater l'occasion de le faire enfin. Ses yeux papillonnaient, son sourire jouait sur ses lèvres comme un cerceau tordu. J'ai senti un léger point de douleur sous mes côtes flottantes. Ma nuque a émis un grincement de tire-bouchon. Je savais que les grottes disposent d'un pouvoir émotionnel fort et il me semblait contre indiqué pour Catherine. Mais sa résolution était si farouche qu'il était impossible de m'y soustraire. Nous avons roulé pendant une heure, croisé en effet quelques autocars qui revenaient de la visite et j'ai dit qu'il n'y avait pas de Japonais à bord. Des panneaux aux couleurs trop criardes vantaient le caractère absolument unique de la grotte. Un petit musée dans une baraque en rondins expliquait tout ce qu'il fallait savoir sur les loups, photos et témoignages à l'appui. Une buvette proposait aux chalands un lait de louve au miel, à consommer sur place ou à emporter. Une aire de jeux avec balançoires-toboggans-bacs à sable offrait aux plus jeunes visiteurs une attente sécurisée. Bref, la grotte aux loups était un vrai paradis sous terre, et au-dessus c'était pareil.

Avant même d'acheter nos billets, Catherine m'a pris la main et m'a demandé de ne pas la lâcher au prétexte que ses chaussures pouvaient glisser. Mon point de douleur s'est déplacé vers mon estomac, l'a encerclé dans un anneau constricteur mais j'ai choisi de me raconter que j'avais faim. Un guide nous a remis un casque de chantier en nous assurant que le risque d'éboulement était quasi nul et nous a précédés avec une lampe torche. Son discours, émaillé de termes géologiques, sonnait faux. La grotte aurait servi de refuge à toutes sortes d'insurgés au cours de l'histoire, du moyen âge jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Quelques loups, plus ou moins apprivoisés, les auraient protégés. On dit même que l'un d'eux, forcément grand, forcément courageux, se serait sacrifié pour sauver des enfants abandonnés.

J'avais envie de rire mais pas Catherine. Les parois suintantes de la grotte, ses anfractuosités, ses curiosités minérales exacerbaient son imagination. Un simple clapotement se transformait en gargouillis. Une tache plus sombre sur une pierre et elle pensait à du sang. Pour un peu, emportée par l'écho des paroles du guide, elle aurait entendu des coups de feu, senti sur sa peau l'haleine des loups. Quand nous sommes revenus à la lumière du jour, Catherine ne savait plus où elle se trouvait. Le paysage tremblait comme s'il allait s'ouvrir sous ses pieds.

- On s'en va, a-t-elle soufflé d'une voix trop blanche.

Elle a allumé la radio dans la voiture et m'a demandé de me dépêcher car la tête lui tournait. Puis elle n'a plus rien dit. Ce silence, malgré la musique du poste, pesait lourd sur mes poumons. Et mon estomac, pris dans son étau, faisait remonter à ma bouche une odeur de pourriture. J'ai proposé un arrêt dans un café mais Catherine ne pouvait pas m'entendre. Je me suis concentré sur la conduite en essayant de chasser les idées noires qui assiégeaient mon esprit. Nous ferions l'amour dès que nous serions de retour au chalet puis nous ouvririons une bouteille de vin. Nous imaginerions le souvenir de notre séjour dans dix ans, dans vingt ans. Il nous accompagnerait plus longtemps encore car nous saurions l'enjoliver pour qu'il devienne impérissable. Et l'émotion nous emporterait si loin que nous céderions à quelque promesse d'éternité.

Catherine, j'en suis convaincu, a deviné qu'il y avait trop d'eau de rose dans mon film.

- Je n'ai pas tué ma mère, a-t-elle dit en redressant la tête. Elle est morte avant que je le fasse.

J'ai ralenti, éteint la radio, allumé deux cigarettes, et le récit de Catherine m'a submergé de son avant-dernière vague.

- Il n'y a pas de lien apparent avec le suicide de mon oncle. Ni avec les viols. C'était un accident. Je m'en souviens très bien. On venait de finir le repas du soir. Ma mère avait trop bu. C'était de plus en plus souvent qu'elle buvait trop. Et l'alcool la rendait méchante. Elle reprochait à mon père de lui avoir détruit la vie. Tu m'as détruit la vie, qu'elle disait, depuis le début, j'aurais dû partir en courant. Mon père serrait les poings, piquait du nez dans son assiette. Moi, j'avais seize ans. Je me disais que ça pouvait plus durer, que je devais faire quelque chose, mais j'étais plus terrorisée que révoltée. De toute façon, quelle que soit mon attitude, je m'en prenais aussi plein la figure. Des mots très durs, sur comment je m'habillais, comment je me coiffais, comment je travaillais mal au collège et que j'allais rater mes études. Evidemment, plus le ton montait plus il était question de sexe. Ma mère devenait carrément ordurière. J'étais bonne qu'à écarter les cuisses et je finirais sur le trottoir. Une fois, je lui ai dit que c'était elle la putain, une putain frustrée. Elle m'a sauté dessus. Mon père a réussi à nous séparer et il a passé plus d'une heure à la calmer. Moi, comme toujours, je me suis débrouillée toute seule. La haine peut avoir du bon. J'inventais des tas de scénarios pour que ma mère crève et j'allais mieux. Je pensais surtout au poison. Quelques gouttes de quelque chose dans le café du matin, capables de foudroyer n'importe qui en deux minutes. Deux minutes de convulsions atroces pendant lesquelles je dirais tout. La réalité a été plus radicale que mon imagination. Ma mère s'est levée de table en renversant sa chaise, nous a regardés comme si c'était elle qui allait nous tuer puis elle est montée à l'étage. Mon père n'a pas bougé. Moi non plus. Nous étions incapables de parler, incapables d'échanger un regard. Un quart d'heure plus tard, ma mère est apparue en haut de l'escalier. Son visage ne conservait aucune trace de violence. Sa poitrine se soulevait à un rythme régulier. Et elle a glissé. Je ne sais pas comment. Sa tête a sauté comme un bilboquet sur les marches en pierre. Elle est morte une heure après à l'hôpital.

Nous n'avons pas fait l'amour à notre retour au chalet. Catherine répétait qu'elle voulait se remplir le ventre et ça la faisait rire. Nous avons mangé des pâtes avec beaucoup de beurre, croqué des pommes trop vertes, fumé la moitié d'un paquet de cigarettes. Nous avons bu de l'eau au robinet de l'évier qui débordait de vaisselle sale. Catherine n'a pas reparlé de sa mère. Comme si l'ingestion de la nourriture dressait un barrage contre sa mémoire.

Et il s'est mis à pleuvoir. Un fracas immédiat sous un ciel sans nuage ni vent. Les gens couraient dans tous les sens pour s'abriter. Des cris fusaient. Une vieille dame, derrière sa fenêtre, passait au crible ses souvenirs d'averses. D'où venait cette pluie qu'aucun nuage n'avait annoncée ? Catherine s'est serrée contre moi et j'ai pensé à la soirée d'anniversaire dans la ferme abandonnée. J'avais comparé le ciel à une peau qui se déchire d'un coup. C'était la même chose, là. Une peau chargée de toutes les humeurs noires du monde pétait comme une vesse dont l'odeur nous hanterait toujours. Catherine s'est détachée de moi, a écouté le vacarme sur les tuiles du chalet, regardé la boue qui dévalait les caniveaux et j'ai compris qu'elle voulait partir. Le déchaînement climatique lui était insupportable. Les raisons en étaient si évidentes que je ne me suis pas opposé à ce départ précipité. Une heure plus tard, presque joyeuse malgré la pluie, Catherine s'installait au volant de la voiture. J'étais inquiet, à l'affût du moindre affaissement de la chaussée sur les bas côtés, des branches cassées au détour des virages, mais je n'ai rien dit. Au bout d'une dizaine de kilomètres sans heurts, je me suis détendu. La route, plus large, mieux entretenue, était moins dangereuse. Le glissement des essuie-glaces sur le pare-brise, réglé avec une précision quasi atomique, achevait de me rassurer.

Catherine conduisait prudemment et commentait le défilé du paysage. Elle aimait telle maison isolée sur une colline, tel pont qui avait jadis accueilli une voie de chemin de fer, remarquait des cocasseries dans les noms des villages qui lui inspiraient des jeux de mots enfantins. Bercé par le ronronnement du moteur, je ne me suis pas aperçu tout de suite qu'elle avait changé de ton et de sujet. La vague ultime de son récit resterait à tout jamais impossible à compléter.

- Je les ai entendus dire qu'il fallait reconnaître le corps et je suis montée dans la voiture avec mes parents. Ma mère fuyait mon regard. Mon père baissait la tête. Les flics parlaient à voix basse de leurs histoires de commissariat. La routine. La mort aussi banale qu'un repas au restaurant. Il s'est pendu. C'est tout ce qu'ils ont dit. J'ai voulu poser des questions mais ils m'ont répondu qu'on verrait après. J'ai pensé au dernier rapport que j'avais eu avec mon oncle et aux lettres qu'il m'envoyait. Je me suis souvenue du plaisir qui se mélangeait à la répugnance. Au moment de franchir le seuil de la morgue, je n'ai pas pu. Le plus vieux des flics m'a tenu compagnie et m'a offert une cigarette. Il a dit que je ne risquais plus rien puis, sans transition, que la journée serait chaude. Dix minutes plus tard, nous étions dans le bureau d'un inspecteur. Il se grattait souvent l'oreille. Il a dit que nous serions interrogés séparément et une de ses collègues est venue me chercher. Elle aurait pu être ma grande soeur. D'ailleurs, elle ne causait pas comme un flic, plutôt comme un éducateur. Elle faisait attention à ses mots. Gardait sur son visage un sourire très mesuré. Elle m'a même demandé si je souhaitais boire un coca. Une grande soeur, vraiment, ou une jeune mère attentionnée. Elle m'a dit que la police ouvrait systématiquement une enquête en cas de suicide et que je n'avais pas à m'inquiéter. Puis elle m'a causé de la lettre trouvée à côté du corps. Une espèce de confession, a-t-elle précisé, qui vous est adressée. Son regard est entré si doucement dans le mien que j'ai failli pleurer. Alors j'ai dit que oui, je voulais bien un coca. A presque seize ans, je redevenais une toute petite fille.

Catherine s'est arrêtée de parler pour reprendre sa respiration. Nous roulions maintenant sur une nationale dont le revêtement venait d'être refait et le paysage encore mouillé semblait revigoré. Tout allait bien. Catherine ne déraillerait pas. Le soleil qui pointait à l'horizon ne le permettrait pas.

- Ils n'ont pas voulu me donner la lettre. Ils m'ont raconté que mon oncle regrettait de m'avoir fait du mal mais qu'il ne s'était pas suicidé à cause de ça. Il avait d'autres problèmes, depuis longtemps. La police le connaissait. La justice aussi. Je suis restée avec ces indications floues jusqu'à mes dix-huit ans. Ils ont eu tort. Tous les gens que j'ai vus après ont eu tort. Quand la moitié de la vérité manque, on l'invente. J'ai commencé à le faire pendant l'enterrement. J'ai imaginé le corps que je n'avais pas vu. J'ai grossi les marques autour du cou. J'ai cherché dans des livres des descriptions de strangulation. Je n'en ai pas trouvé. Mes cauchemars ont pris le relais. Des nuées de capricornes dévoraient le cadavre et se jetaient sur moi. Je me réveillais en criant. Mon père, qui était insomniaque, m'entendait. Il collait parfois son oreille à la porte de ma chambre mais il n'a jamais ouvert. Il ne pouvait rien ouvrir de toute façon, pas même ses bras. Aujourd'hui, je le juge moins sévèrement qu'avant. Je le vois deux fois par an dans l'appartement qu'il a acheté après avoir vendu la maison. Il me demande toujours si je veux quelque chose et je lui réponds toujours non. A la rigueur, j'accepte un verre d'eau si j'ai la gorge trop sèche. Je reste une petite heure que j'ai bien du mal à rendre un peu vivante. Je lui parle de mes amours. Je dis comme ça, mes amours. Il sait que mon prof de gym poète du dimanche est parti. Il sait aussi que tu existes. Un père normal poserait des questions. Quel âge il a ? Quel boulot il fait ? Quels projets d'avenir on a ? Un père normal dirait deux ou trois bricoles sur sa vie à lui sans qu'on ait à lui demander. Mais ses mots sont comme ses bras, incapables de s'ouvrir. Il a toujours été comme ça. Quand j'ai enfin eu la lettre de mon oncle, j'ai exigé qu'il la lise devant moi. J'étais persuadée qu'il ne cacherait pas son émotion. Il allait forcément pleurer, me demander pardon de n'avoir rien soupçonné. C'est que la lettre était terrible. Même les phrases les plus tendres l'étaient. Mon oncle m'écrivait comme à une petite fille qu'il n'avait pas su protéger puis la violence revenait sous sa plume. Meurtrière. Je pense qu'il aurait fini par me tuer. Sans le vouloir vraiment. Mon père a été incapable de lire la lettre jusqu'au bout. Je l'ai fait à sa place, à haute voix, en détachant bien chaque syllabe, et j'ai eu l'idée de l'apprendre. Je m'installais sur mon lit, devant l'armoire à glace, et je répétais comme au théâtre. Je peux te la dire si tu veux. Le décor s'y prête. Il fait beau.

Catherine a respiré profondément, redressé la tête dans une posture dont le jeu m'effrayait. La fixité de son profil manquait d'aplomb. Les commissures de ses lèvres étaient trop pincées. J'ai même eu peur des arbres le long de la route.

- Tu me la diras quand nous serons rentrés, ai-je dit en essayant d'être naturel, on ouvrira une bouteille et ce sera plus facile pour toi.

Catherine n'a pas eu le temps de me répondre. Je n'ai pas eu le temps de comprendre ce qui se passait. La voiture a freiné, tangué, mordu le bas-côté, freiné encore, puis s'est déportée sur la gauche. Le choc a été implacable. Les camions n'aiment pas qu'on leur barre le chemin. Trou noir immédiat. J'en suis sorti six mois plus tard. Des images d'arbres qui marchent ont commencé à me hanter. Le jour comme la nuit. Au point que je refusais de me promener dans le parc de l'hôpital. Un psychologue a cru bon de me dire la vérité. Le responsable de l'accident était un hérisson. Catherine a tout fait pour l'éviter. Y compris mourir. Avec les mots de sa lettre dans la bouche. J'ignore ce qu'est devenu le hérisson.

 

 

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 11:42

Depuis quelques séances, le docteur Klamm ne joue plus avec des agates pour me signifier que notre entretien est clos. Il utilise un appeau qui imite le chant du cygne.

- Le chant du cygne n'est pas l'antichambre de la mort, il n'est jamais le plus beau. Vous l'avez compris, évidemment. Car vous serez bientôt guéri.

Mon cou s'est aussitôt replié dans mes épaules à la façon d'une fourche télescopique. J'ai ressenti une vive douleur aux clavicules qui s'est diffusée partout dans mon squelette. Je me suis dit que si mon corps tout entier devait subir le même sort, la guérison me vaudrait d'être un homme aussi plat qu'une galette. Je n'aimais pas du tout cette perspective. A ma connaissance, aucun homme-galette n'était parvenu à vivre selon ses désirs.

- Nous continuerons à nous voir, s'est empressé d'ajouter le docteur Klamm pour me détendre. Vous m'enseignerez l'art des filatures. Vous en faites encore, n'est-ce pas ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Je n'en ai plus besoin.

- Racontez quand même.

Mon cou a retrouvé sa longueur normale et j'ai parlé pendant une heure d'une femme au front balafré. Elle ressemblait à celle que j'avais remarquée dans un film catastrophe mais rien de mystérieux, a priori, n'émanait d'elle. L'actrice portait un body en aluminium étincelant sous les projecteurs alors qu'une simple jupe de coton l'habillait dans la lumière du jour. De plus, son dos un peu voûté, son pas traînant ne correspondaient pas à l'image de quelqu'un qui allait sauver le monde. J'avais affaire à une personne dépressive comme il en existe tant et la balafre elle-même était d'une triste banalité. Cette femme était peut-être tombée d'une échelle alors qu'elle tapissait un mur. Ou elle avait glissé sur un trottoir et heurté le garde-boue d'une moto. Dans les deux cas, la blessure ne laisserait aucune trace.

Je m'apprêtais à renoncer à la filature quand un hérisson a traversé la rue. Il n'y avait pas de jardin public dans les parages. L'animal s'était probablement échappé d'une boutique spécialisée dans les insectivores à piquants. Mais je n'en voyais pas à l'entour. De toute évidence, c'était de ma mémoire que surgissait le hérisson et je me suis mis à courir pour rattraper la femme qui avait pris trop d'avance. Elle se promenait au hasard des rues, entrait dans des magasins où elle n'achetait rien, sans jamais s'arrêter, réglée comme un manège. Tant et si bien que je me suis demandé si elle existait vraiment. Je l'ai doublée, j'ai touché au passage la lanière de son sac à main, senti son parfum, puis, me retournant comme si j'avais perdu quelque chose, je l'ai regardée. Cette femme, je n'en doutais plus, était aussi réelle que moi. La balafre sur son front n'avait rien d'un artifice de cinéma. L'espace d'une seconde, j'ai imaginé qu'une robe à fleurs dansait devant mes yeux. Des pneus ont crissé. La ville s'est transformée en forêt et j'ai failli tomber. La femme a changé de trottoir, s'est mise à marcher plus vite. Je devais me ressaisir de toute urgence si je ne voulais pas la perdre de vue. Endiguer les débordements de ma mémoire. J'ai allumé une cigarette, regardé comme un curieux ordinaire quelques immeubles et mes jambes, de nouveau sûres, ont pu me porter. La femme avait retrouvé un pas régulier qui, j'en étais de plus en plus convaincu, ne la menait nulle part. Là était peut-être son mystère, qu'elle ne chercherait jamais à élucider. Elle marchait comme ça depuis son enfance, dans une conscience floue de l'espace et du temps qui lui permettait de mieux se concentrer sur elle-même pour mieux se dissoudre. J'en déduisais qu'elle n'avait fait aucune mauvaise chute d'une échelle ou sur un trottoir. Cette balafre, qu'elle aurait pu atténuer d'un trait de poudre, racontait toute une histoire, et je voulais la connaître. Mais comment l'aborder pour lui parler ? Alors que je l'avais effrayée. Par quels mots ouvrir une conversation qui ne tourne pas court ?

Je n'ai pas eu le loisir d'approfondir la question. La femme venait de sonner à une porte et avait déjà disparu. Toutes mes conjectures sur les fondements obscurs de la marche s'effondraient. Je ne savais plus quelle attitude adopter. J'ai observé la porte, son embrasure, ses gonds. Elle n'était pas une illusion. Elle s'inscrivait logiquement dans une façade de trois étages où il y avait des fenêtres et des balcons. Des plaques en cuivre indiquaient quelques professions libérales, médecin ou avocat. Un peu à l'écart, un simple bristol sous plastique annonçait un club de rencontres. C'est là que j'ai sonné, sans réfléchir. Un interphone m'a demandé si j'avais rendez-vous. J'ai dit que je souhaitais parler à la femme qui avait une balafre sur le front. L'interphone m'a répondu que les employés de la maison ne recevaient pas de visite pendant les heures de travail mais qu'il pouvait transmettre un message si j'étais de la famille. Cette précision m'a tellement déconcerté que j'ai bafouillé. L'interphone a marqué un temps d'arrêt pendant lequel le hérisson a retraversé ma mémoire. De nouveau, la ville se changeait en une forêt dont les arbres tombaient comme un jeu de quilles. Leurs racines arrachées produisaient des bruits de succion qui se propageaient dans ma mâchoire et résonnaient sous mon crâne. J'ai dû m'agripper au chambranle de la porte. Un passant m'a demandé si j'étais malade, a ajouté qu'il y avait justement un médecin là où je me trouvais mais ses mots se sont mélangés à ceux de l'interphone. Je ne savais plus quelle voix s'adressait à moi, ni même si elle s'adressait à quelqu'un en particulier. J'ai rassuré comme j'ai pu le passant inquiet et je suis allé m'asseoir à la terrasse d'un café sur le trottoir d'en face. Ma tête était surchargée de bourdonnements de toutes sortes, à tel point que je ne me suis pas entendu commander une bière. Le sens de ma filature m'apparaissait de plus en plus improbable. J'ignorais à quelle heure la femme finirait son travail. Combien de temps devrais-je attendre ? Et pour quoi faire ?

J'ai bu une autre bière puis une autre encore. J'ai fumé plusieurs cigarettes en tirant trop fort sur le filtre. Malgré les bruits de la circulation, le grésillement de la mousse et du tabac chuchotaient à mes oreilles. Une note feutrée qui n'exprimait ni joie ni peine mais insistante comme si elle voulait me dire quelque chose. Et j'ai pensé à Catherine, à tout ce qui nous était arrivé. Le souvenir ne me consumait plus avec la même ardeur. La femme au front balafré n'en était pas une résurgence. Catherine marchait d'un pas plus déterminé, la tête haute et le regard fier. Son corps demeurait dans une tension qui électrisait sa robe à fleurs. Non, vraiment, la comparaison n'était pas tenable. Et cependant je continuais à faire le guetteur. Dès que quelqu'un sortait de la maison mon coeur battait plus vite.

- Et le hérisson ? a soufflé le docteur Klamm.

Mais ce n'était jamais elle. Je me suis dit que la maison possédait une autre issue. La femme était déjà partie et je ne la reverrais jamais. J'ai demandé au serveur s'il la connaissait. Le ton de ma voix a dû lui paraître bizarre car il a répondu évasivement. Il croyait qu'elle était coiffeuse à domicile. Il ne savait pas si elle habitait le quartier. Pour donner le change, il s'est répandu en banalités sur les difficultés à communiquer dans les villes. Alors je lui ai parlé de la balafre. Il m'a regardé comme si j'avais proféré une obscénité, s'est dépêché de nettoyer une tache sur une table voisine et s'est réfugié derrière son comptoir. Si j'avais employé le mot cicatrice, moins effrayant, j'aurais peut-être obtenu quelques renseignements. J'étais un détective de seconde catégorie. Le vieux bonhomme au chien me l'avait dit. Mieux valait rentrer et travailler. La chaîne de mon vélo d'appartement grinçait horriblement. Un accroc dans le grillage de la cage de Chuck Chuck s'agrandissait tous les jours un peu plus et l'oiseau finirait par se blesser. Même mon réduit commençait à pâtir de mes négligences. L'étagère multi rangements perdait des vis. Le sanibroyeur top silence était de moins en moins discret, se prenait pour un dindon en colère. Quant au jardin, j'évitais d'y penser. Il faudrait tout couper, tout raser, puis replanter.

- Vous ne voulez vraiment pas me parler du hérisson ? a insisté le docteur Klamm.

J'ai répété le mot hérisson comme s'il appartenait tout à coup à une langue étrangère et tout ce que j'ai dit ensuite m'a fait la même impression. Je ne comprenais plus rien à mon récit qui s'enlisait. Les lieux n'avaient plus de contours précis, les personnages de noms propres.

- Le hérisson, ai-je répété encore. Oui, bien sûr, le hérisson. Là, c'était un hérisson mais ça aurait pu être n'importe quoi d'autre. Une feuille d'arbre, un enjoliveur, un bourdon, un éclat plus vif sur le bitume aussi bien.

- Continuez.

- Ma filature ne vous intéresse plus ?

Le docteur Klamm a sorti son appeau puis s'est ravisé, m'a encouragé à poursuivre d'un signe de la main. Alors que le temps réglementaire de la séance était dépassé depuis longtemps. J'ai rassemblé tant bien que mal mes mots éparpillés. J'ai réussi à les contenir dans des phrases à peu près claires.

- Je ne sais plus combien d'heures je suis resté à la terrasse du café. La bière me piquait la bouche et j'avais des suées. Le serveur gardait l'oeil sur moi. J'ai commandé un double whisky et je lui ai laissé un pourboire. Je ne regardais plus tellement la maison. Je me demandais si c'était la bonne. J'ai eu envie d'aller vérifier mais je n'ai pas pu me lever. J'ai palpé mes jambes, en haut en bas. Elles étaient molles comme des poupées de chiffons. En tirant dessus elles se seraient décrochées du bassin. Je me suis dit qu'il valait mieux attendre et j'ai commencé à classer les gens qui passaient. Les joyeux d'un côté, les tristes de l'autre. Les lents et les rapides. J'ai essayé d'établir des recoupements mais aucun n'était satisfaisant. Alors je me suis intéressé aux gros. Uniquement à eux. Oui, oui, on en a déjà parlé. Etre gros, c'est une histoire de peau qui frotte, qui envahit l'esprit. Les gros sont nus même quand ils sont habillés.

Le docteur Klamm m'a coulé un regard morne, s'est gratté la joue. Il se souvenait de la mésaventure subie par son postérieur encastré dans mon siège de bébé et, malgré son humour, le souvenir du souvenir ne l'emballait pas. J'ai laissé tomber les gros pour mieux reprendre le fil de mon récit.

- Lorsque j'ai retrouvé l'usage de mes jambes, je suis allé sonner à la maison et l'interphone m'a ouvert sans poser de questions. J'ai visité les couloirs des étages, remarqué des plantes dans des pots, quelques gravures dans des cadres. Je me suis dit que c'était une maison normale pour des gens normaux. La déception devait se lire sur mon visage. J'ai croisé quelqu'un à qui j'ai demandé si une femme avec cicatrice sur le front. Je n'ai pas fini ma phrase. La personne a grommelé troisième étage porte six et j'y suis allé. Ce n'était pas le moment de reculer. J'ai calé mes pieds sur le paillasson, prêté l'oreille aux petits bruits de l'intérieur. J'ai entendu de l'eau glisser contre une surface en inox. La puissance du jet indiquait un bac à douche plutôt qu'un évier. Un autre que moi aurait imaginé les gestes intimes de la femme à sa toilette, avant qu'elle n'aille rejoindre au club de rencontres un vieux quidam. A la vérité, cette eau m'effrayait et je savais pourquoi. Elle inondait déjà mon esprit de vagues puissantes qui me conduiraient sur la plage de M***. Je refusais de retourner là-bas. Il y avait trop de cadavres dans la mémoire du sable. J'ai quitté la maison en courant et je me suis juré d'abandonner mes filatures. J'ai détruit mes jumelles. Oublié cette femme qui porte la balafre d'une autre. Mais je n'ai rien pu faire contre le hérisson.

 

 

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 11:03

J'avais demandé à mon patron de m'accorder une semaine de congé supplémentaire car je voulais veiller au mieux sur Catherine dont la santé continuait à décliner. Mes prétentions lui ont paru d'autant plus excessives que je devenais de moins en moins performant dans mon travail. Quelques clients mécontents avaient déjà téléphoné. L'un d'eux avait rapporté que je m'étais introduit de force dans son salon pour prendre des photos. Alors que je n'avais pas d'appareil sur moi, seulement mes jumelles. Je n'ai pas cherché à me défendre. J'ai dit à mon patron tout le mal qui m'est passé par la tête et il m'a octroyé un congé définitif.

Le lendemain, sur le coup de midi et par temps clair, la R5 prenait le chemin de la montagne. La perspective de rouler pendant deux cent cinquante kilomètres enchantait Catherine.

- Mes parents n'étaient pas des voyageurs, a-t-elle dit en guise d'explication.

J'ai pensé que moi non plus je n'avais pas beaucoup voyagé quand j'étais enfant mais je ne souhaitais pas m'aventurer sur le terrain des pères et des mères. Catherine avait vraiment besoin de repos et je comptais sur l'effet revigorant de l'air montagnard pour dissiper les souvenirs empoisonnés.

Nous avons loué pendant quinze jours un petit chalet au bord d'un lac situé à mille mètres d'altitude sans que jamais le moindre nuage vienne assombrir notre joie. Nous étions, enfin, un vrai couple d'amoureux, et cela nous faisait rire. Le matin, quand la brume s'était retirée, nous nous promenions au bord du lac. Nous regardions les ajoncs, les roseaux, les araignées qui traçaient des cercles à la surface de l'eau. Nous ramassions parfois des cailloux dont la forme avait retenu notre attention et Catherine envisageait de les peindre pour les exposer dans une vitrine. Elle en a trouvé un qui ressemblait à un pied dans un soulier verni. Des plis tout autour de la cheville évoquaient une chaussette usée. Nous nous sommes raconté que ce pied avait dû beaucoup marcher et que, en ayant marre, il s'était détaché du corps qui lui infligeait ce supplice. Catherine a dit qu'un pied ne se promène jamais seul et qu'il fallait chercher l'autre. Si nous le trouvions, il n'était pas impossible de découvrir les jambes, le tronc, les bras, la tête qui reconstitueraient le corps d'un errant pétrifié. Notre quête a bien sûr échoué mais nous n'en avons pas pris ombrage. La joie devait absolument rester à nos côtés.

L'après-midi, nous nous installions dans des fauteuils à bascule et nous observions la vie des autres chalets. Il n'y avait là aucune agitation inutile, aucun bruit de trop qui aurait meurtri nos oreilles. Les voitures des résidents étaient reléguées sur des parkings de terre à chaque bout du village. Les gens respectaient l'interdiction de la musique forte et savaient parler sans crier. Les enfants modéraient d'eux-mêmes les excès de leurs jeux. Tant de calme finissait par nous endormir mais, au réveil, nos forces régénérées aiguisaient nos sens. Nous prenions plaisir à les satisfaire et la lenteur du paysage déteignait sur nos gestes. Les mots mêmes de l'amour, parfois râpeux sinon brutaux, avaient ici les parfums fleur bleue de l'adolescence. Lorsque nous étions rassasiés de nos corps, nous dévorions à belles dents des sandwichs jambon-beurre et nous visitions les environs en voiture. Catherine, dont le teint reprenait peu à peu des couleurs, avait les yeux partout, s'extasiait des grandeurs du paysage comme des petits rien aperçus çà et là. Un simple rideau à une fenêtre pouvait l'émouvoir. Une cheminée coiffée d'un chapeau de zinc lui faisait regretter de n'avoir pas emporté d'appareil-photo.

Invariablement, ces promenades nous donnaient soif. Nous jetions notre dévolu sur les bistrots les plus rustiques et nous y buvions un vin si consistant qu'il nous tenait une fois sur deux lieu de repas. Catherine, alors, rêvait tout haut.

- Je suis bien ici. Je pourrais y vivre jusqu'à la fin de mes jours sans jamais m'ennuyer. L'hiver, je regarderais la neige tomber, recouvrir les choses une à une. Et toi ?

- Quoi, moi ?

- Tu aimerais regarder la neige tomber ? Tu aimerais la regarder avec moi ?

L'enthousiasme de Catherine me semblait si extraordinaire que je ne voulais en aucun cas le tempérer par des propos trop raisonnables. Je lui répondais que je n'avais pas tellement de souvenirs de neige et que ce serait l'occasion d'en constituer.

- Des souvenirs qui ne seraient qu'à nous, m'empressais-je d'ajouter.

Et Catherine, plus sensible au vin bu à deux mille mètres d'altitude qu'à celui dégusté en plaine, me sommait d'en inventer car, disait-elle, elle voulait rire jusqu'à plus soif. De sottise en sottise, nous arrivions ainsi au bord de la nuit, fatigués certes mais ravis. Nous retrouvions nos fauteuils devant notre chalet et je n'étais pas loin de partager le sentiment de Catherine. Vivre ici jusqu'à mon souffle ultime, dans un espace qui mettrait le temps entre parenthèses. Plus de passé lourd à porter, plus de futur épuisant à imaginer, et le présent lui-même ne serait plus un poids mort sur ma conscience. Pendant que Catherine se laissait couler dans le sommeil, je m'amusais à compter les étoiles. J'étais content quand je dépassais le nombre vingt car j'imaginais des étendues qui me délivraient de mes piétinements philosophiques sur la durée du temps. Bref, je rêvais. Tant et si bien qu'il m'arrivait de compter à haute voix. Au point de réveiller Catherine.

- Tu comptes les moutons ?

- Non, les étoiles.

- Les moutons sont plus nombreux que les étoiles.

- Tu as vérifié ?

Catherine a haussé les épaules et s'est enfermée dans un silence boudeur. J'ai deviné qu'il ne fallait pas la déranger. J'ai continué à compter les étoiles dans ma tête mais le coeur n'y était plus. A quoi bon se mesurer à l'innombrable ? Il ne me viendrait pas à l'idée de compter des confettis ou des gouttes d'eau. J'ai soupiré. J'ai regardé Catherine. Son corps avait l'immobilité d'une chose et je me suis dit qu'elle pourrait disparaître d'un coup, absorbée par les bras de son fauteuil. Qu'allions-nous devenir ? Comment soigner une obsession qui me semblait de plus en plus incurable ? D'autant que les nouvelles pistes de la gendarmerie à M*** ne donnaient rien. Tôt ou tard, l'enquête serait abandonnée et Catherine ne saurait pas guérir. Son oncle, même après sa mort, continuerait à la détruire. J'ai pris sa main dans la mienne et je l'ai posée sur mon genou. Son corps a retrouvé un peu de chaleur. Ses yeux gris se sont teintés d'un peu de bleu.

- J'aime pas les étoiles, a murmuré Catherine, je te l'ai déjà dit.

- Ni le chocolat.

- Tu te souviens que j'aime pas le chocolat mais pour les étoiles tu as oublié.

Le ton de Catherine était si catégorique que je n'ai pas voulu mentir. J'ai attendu comme attendent parfois les médecins des âmes, le regard perdu dans le vague et l'air inspiré. Des mots qui n'avaient jamais été prononcés allaient sortir enfin, j'en étais persuadé, des mots qui sentiraient peut-être aussi mauvais que des dents nécrosées de l'intérieur, mais sur lesquels je fondais mes derniers espoirs.

- J'aime pas les étoiles parce que c'est comme ça, a dit Catherine un peu trop vite. Aucun rapport avec mon oncle. Désolée de te détromper. Les gens qui n'aiment pas les étoiles sont plus nombreux que tu le crois. Le problème, c'est que j'aime pas ne pas aimer. C'est pareil pour le chocolat d'ailleurs.

- Il suffit d'apprendre, ça ne doit pas être tellement compliqué.

Catherine n'a pas répondu. Ses yeux se sont fermés dans un tremblement de paupières qui m'a donné froid partout. La nuit me semblait soudain hostile. Les palpitations des roseaux le long des berges du lac annonçaient de sourdes menaces. Mais de quelles profondeurs surgiraient-elles ? J'ai fumé, à grandes bouffées, plusieurs cigarettes à la suite. J'ai regardé le bout rouge au contact du tabac, fait des ronds avec, décrit des huit, tracé des courbes. Leurs lueurs s'effaçaient aussitôt qu'elles apparaissaient et je me suis dit que la vie était comme ça. Quoi qu'on fasse pour essayer de la retenir. Puis j'ai pensé à notre départ dans deux jours. Je devrais retourner à l'ANPE. Courber l'échine sous les commentaires acrimonieux de la conseillère. M'adapter aux exigences d'un nouveau patron et d'un nouvel emploi. Empêcher Catherine de sombrer définitivement dans un monde où personne ne pourrait jamais la rejoindre. Et si elle mourait ? Là, dans son fauteuil. Les yeux fermés. Peut-on mourir rien qu'en fermant les yeux ? En les fermant avec une obstination telle que la mort est obligée de venir ?

Je suis resté près d'une heure à imaginer la mort de Catherine. L'instant du passage. Accompagné peut-être par un remuement plus grand des roseaux sur les berges. Une mort sans visage qui sort de l'eau. La nuit gomme les traits du paysage. Le silence n'a jamais été aussi dur. La mort avance d'un pas décidé jusqu'au fauteuil de Catherine. Regarde pendant quelques minutes le corps qu'elle va prendre. Je la regarde aussi. Et si, à la dernière seconde, elle choisissait de m'emporter moi ? J'essaie de crier pour la faire fuir mais aucun son ne jaillit de ma bouche. J'allume mon briquet. J'agite la flamme dans tous les sens. Vainement. La mort n'a pas peur du feu.

Le grincement d'un volet dans le chalet voisin m'emporte tout à coup loin de Catherine. La mort ne sort plus d'un lac mais d'une rivière aux flots épais. Elle traverse un pré d'herbes couchées où grouillent toutes sortes d'insectes à pinces. Elle franchit un fossé gorgé d'eau croupie et pousse la grille d'une maison. Elle n'hésite pas. Elle connaît le chemin. Elle est déjà venue plusieurs fois. Pour des vieux décidément trop usés, des enfants atteints de mauvaises fièvres. Elle monte l'escalier qui mène aux chambres, ouvre une porte. Le lit est juste en face, avec un énorme édredon rouge. C'est le corps de droite qui est au plus mal. Quinze ans d'âge mais il en paraît cent. Une maladie dont personne n'a jamais entendu parler. Qui n'est peut-être pas de ce monde. Le médecin le répète à qui veut l'entendre. Elle n'est pas de ce monde. La mort sourit.

- Arrête avec ton briquet. Tu fais une drôle de tête.

Je n'ai pas reconnu tout de suite la voix de Catherine. J'ai regardé le lac et les roseaux, le chalet et le ciel. J'ai mis du temps à réaliser qu'il n'y avait pas d'accroc dans le paysage. Catherine a rapproché son fauteuil du mien et a caressé ma joue. Les fleurs de sa robe ont scintillé sous la lune. J'ai cherché quelque chose d'amusant à dore mais je n'ai rien trouvé. J'ai rangé mon briquet dans ma poche.

- Ne t'inquiète pas, a dit Catherine, je vais apprendre à les aimer, les étoiles. Mais tu fais vraiment une drôle de tête. On dirait que tu as vu un monstre. Il y en a dans les sous-bois. Quand ils ont trop faim, ils se jettent sur un chalet et hop, c'est fini.

Je n'ai pas répondu. Il nous restait un jour pour que Catherine aime les étoiles. Peut-être que tout alors serait différent. Oui. Peut-être.

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 10:29

Ce matin de bonne heure, alors que j'émergeais tout juste d'un sommeil poisseux, un livreur m'a remis un siège de bébé de la part du docteur Klamm. Avec un message à sa façon, écrit directement sur l'emballage : "Mon fondement garde en mémoire sa désincarcération à la scie électrique et a le plaisir de vous remercier."

Plus large que le précédent, capitonné recto verso, ce nouveau siège possède une housse anti-frottements qui diminue de soixante-quinze pour cent l'inconfort de la transpiration. Je l'ai aussitôt installé, surveillé de près par le merle Chuck Chuck qui avait du mal à cacher son impatience. En un seul coup de pédale, mon vélo d'appartement a réagi comme un mustang. Une avalanche de chiffres a déferlé sur le compteur et une tornade magnétique a fait disparaître mon réduit. Les solives des combles transformées en allumettes se sont envolées en parsemant mon chemin de mille et un feux de paille. In extremis, Chuck Chuck a sauté sur le guidon car il ne voulait pas manquer cette prometteuse aventure.

Nous nous sommes retrouvés quasi instantanément sur la Lune, sans éprouver la moindre fatigue. Le siège de bébé du docteur Klamm avait des pouvoirs magiques tels que les tapis volants des légendes faisaient figure de paillasson.

- Qu'est-ce que tu en penses ? ai-je demandé à Chuck Chuck.

L'oiseau, assez renfrogné depuis que Catherine a décrété qu'il était mieux chez moi que chez elle, a eu un haussement d'ailes dédaigneux. Ma question ne l'intéressait pas. J'ai donné un coup de pédale rageur et le vélo s'est posé au bord de la mer des Vapeurs. Allais-je y revoir le robot déglingué que j'avais interrogé sur la solitude ? Comment le consoler s'il venait à se plaindre ? Existe-t-il des mots et des gestes adaptés à une situation pareille ? Les robots sont probablement aussi imprévisibles que les humains dès lors qu'ils expriment leurs émotions. Le métal, comme la chair, a ses réactions propres. Et je serais, encore une fois, bien désemparé.

Les pink pink de Chuck Chuck ayant coupé court à toute comparaison, nous avons exploré les environs. Le paysage manquait tellement d'étrangeté que j'ai commencé à m'inquiéter. La plage de sable faisait des creux et des bosses comme toutes les plages de sable. Les vagues n'émettaient aucun bruit de ventouse lunaire en s'abattant. La chanson du vent était tristement banale. J'ai alors observé le ciel, mesuré la vitesse des nuages, évalué en conséquence la durabilité de leurs formes. Je n'y ai pas découvert le détail insolite qui m'aurait rassuré sur notre destination. J'ai voulu rentrer.

Mais le merle Chuck Chuck m'a opposé un refus catégorique. Il s'est envolé derrière une dune en vociférant des chapelets de pink pink qui déploraient ma mentalité de pantouflard. J'ai marché sur le rivage, indifférent à la rumeur si ordinaire de l'océan, et mon corps a lentement disparu. Ma peau s'est détachée de moi comme on quitte un vêtement trop ample. Mes chairs à nu ne saignaient pas. Mes organes puis mes os se sont défaits sans déchirure. La marche devenait de plus en plus légère sur le sable et j'en distinguais chaque mouvement avec une acuité accrue. Pour voir ainsi mieux, entendre mieux, sentir mieux alors que mon enveloppe charnelle s'était dissoute, il fallait que nous ayons découvert un monde où les lois naturelles connues ne s'appliquaient pas. La perspective de jouir enfin d'une liberté sans frein m'exaltait. Aurais-je encore besoin de mon vélo d'appartement puisque je m'étais affranchi de toute matière ?

L'irruption de Chuck Chuck avec une capsule de boisson gazeuse dans le bec a effacé d'un trait mes rêves d'esprit pur. Mon corps a retrouvé sa gangue de chair armée d'os. J'ai vacillé sous son poids et, incapable de me déplacer, j'ai pleuré. Chuck Chuck a caressé ma joue du bout de l'aile, a lancé quelques trilles qu'il espérait joyeux, s'est mis à sautiller en forçant sur le ridicule.

- Ce n'est pas tout, criaillait-il, et pour un peu il aurait pleuré aussi.

Je n'étais, en effet, pas au bout de mon désenchantement. J'avais compris que la capsule de boisson gazeuse ne provenait pas d'un bistrot galactique mais je n'aurais en aucun cas imaginé que le vélo m'avait transporté sur la plage de M***, à deux kilomètres seulement du blockhaus. J'ai poussé un soupir à émouvoir tous les éléments du ciel et de la terre. J'ai soulevé comme j'ai pu mes jambes de plomb. J'ai traîné le vélo d'appartement par le guidon, sous le regard alarmé de l'oiseau, et je me suis avancé vers le blockhaus qui grossissait comme un reproche. Ses flancs s'étaient creusés au fil des marées. L'arceau de l'entrée menaçait de s'effondrer. Des inscriptions fraîchement bombées prouvaient cependant que l'endroit était toujours visité. Je suis resté les bras ballants sans pouvoir prendre une décision. Tout aussi embarrassé que moi, Chuck Chuck ne savait plus où mettre ses ailes qui ressemblaient à des chiffons ébouriffés. Le vent soufflait plus fort depuis quelques minutes et nous ne nous en étions pas aperçus. Il s'est mis à pleuvoir. Un éclair a zébré le ciel. Une brèche s'est ouverte dans le blockhaus. Une bouche tordue, édentée, dont les lèvres extensibles allaient nous aspirer, dont les chicots nous broieraient ensuite. Et, si nous parvenions à leur échapper, le blockhaus se transformerait en un monstre au jarret puissant pour nous rattraper.

- Quelqu'un a crié. J'en suis sûr.

- Non, a hurlé Chuck Chuck , c'est ta mémoire qui a crié.

J'ai pédalé avec l'énergie d'un possédé dans tous les sens mais le blockhaus nous barrait toujours le passage. C'était la fin du voyage. Le vélo ne me conduirait plus jamais qu'à moi-même. Mais qui étais-je donc, là, tenant un guidon dans une main et de l'autre caressant un oiseau affolé ? Allais-je enfin distinguer le vrai du faux dans l'histoire de ma vie ? Et que deviendrais-je, une fois cette distinction établie ? Pourrais-je vivre comme avant dans mon réduit, à entretenir des rêves éveillés ? Me rendrais-je comme avant à la consultation du docteur Klamm ? Qu'est-ce que je voulais, au juste ? Et voulais-je seulement quelque chose ?

C'est alors que Catherine est apparue sur le rivage, tendue vers le fil de l'horizon de l'autre côté de la mer. La pluie, qui tombait de plus en plus fort, ne semblait pas l'atteindre. Ses cheveux restaient secs. Aucune humidité ne plaquait contre son corps les fleurs de sa robe. J'ai compris que plusieurs pans de la réalité se mélangeaient comme un puzzle impossible. Ils s'inséraient convenablement dans l'unité de l'espace mais pas dans celle du temps. L'image de Catherine provenait d'un autre moment que j'échouais à discerner. Un moment sans pluie et marqué par des cris dans le secteur du blockhaus.

J'ai abandonné le vélo, repoussé l'oiseau de plus en plus effrayé, puis je me suis mis à courir. Le vent peu à peu s'est retiré. Une lézarde s'est ouverte au coeur du ciel. Un trait de blanc sur l'immensité du noir. J'ai appelé Catherine, doucement, j'ai touché sa robe à fleurs, mais elle ne s'est pas retournée. Rien ne pouvait la distraire de ce qu'elle regardait de l'autre côté de la mer. Qu'y avait-il donc à voir que je ne voyais pas ?

- Je peux te prêter mes yeux, a proposé le merle Chuck Chuck, les miens n'ont pas peur.

Sans attendre mon assentiment, il s'est juché sur ma tête, a fixé l'horizon et les premières images ont traversé mon esprit. Des champs de blé, des routes perdues, un bois de peupliers où suintait une terre de marais. Aucun bruit. Aucun mouvement dans les branches. Puis, soudain, le flanc d'un coteau est apparu. Un enfant s'y tenait debout au milieu de hautes herbes. Immobile, le visage blanc, les lèvres fermées.

J'ai senti dans mon corps une force qui le tirait en arrière et j'ai réalisé que j'étais l'enfant du coteau. Je savais quelles images allaient maintenant apparaître. Je me suis débattu. J'ai supplié Chuck Chuck d'interrompre le film. Mais c'était trop tard. Les herbes ont commencé à grossir sous le zoom trop puissant de ma mémoire et une mante religieuse a glissé le long d'une tige. Puis une autre. Et encore une autre. En quelques secondes, le coteau s'est rempli de mantes religieuses dont les yeux globuleux me dévoraient déjà. Leurs pattes, qu'elles frottaient avec appétit, ressemblaient à des ciseaux de cuisine. L'enfant du coteau est tombé, évanoui peut-être, et je suis tombé aussi. Le film était fini. Catherine avait quitté le rivage de la plage de M***. Je n'avais plus rien à contempler. Chuck Chuck m'a donné des coups de bec sur le menton et j'ai apprécié de retrouver mon réduit. J'ai compté une à une les solives des combles. Ces solives qui avaient éclaté comme des allumettes et venaient de se reconstituer. La réalité, peut-être, est ainsi, à se faire et à se défaire, comme la mer, sans arrêt. Mais pourquoi avais-je revu les images les plus terribles de mon enfance ? Quel rapport pouvait bien les lier à Catherine ? Il faudrait en parler au docteur Klamm.

- Ce n'est pas la peine, a dit Chuck Chuck. Je sais ce qui s'est passé.

L'oiseau, aussi ravi que moi d'être de retour à la maison, s'amusait à sautiller sur le vélo dont la roue tournait à vide, penchait insolemment la tête.

- C'est vraiment simple, a-t-il repris en imitant le ton professoral du docteur Klamm. Les mantes religieuses ne sont qu'un écran de fumée. Je suis convaincu qu'elles t'ont fait très peur quand tu étais petit mais ce n'est pas de cette peur-là qu'il s'agit.

Je n'ai pas voulu en savoir davantage. J'ai chassé l'oiseau des combles et je me suis enfermé à clé dans mon réduit. J'ai pensé aux travaux que je pourrais encore effectuer car un chantier est toujours à reprendre. J'ai visité mentalement les travées des magasins de bricolage où je m'approvisionne. Et j'ai fumé toute la matinée. Un nuage bleuté a bercé mon corps qui a fini par s'endormir. Les nuages bleutés sont très efficaces contre la peur.

 

 

 

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 20:49

Il devait être trois heures de l'après-midi. J'avais encore pas mal de colis à livrer et je voulais me dépêcher. L'impression que j'étais moins efficace dans mon travail m'obsédait au point de commettre des imprudences. J'avais éraflé le garde boue avant de mon scooter en slalomant parmi les embouteillages. Mes collègues l'avaient forcément remarqué. Certains s'en réjouissaient peut-être. Et, à la première occasion...

Un sifflement m'a fait sursauter. Le patron m'appelait depuis le box où il compulsait des factures avec la comptable.

- Téléphone, a-t-il dit sans lever le nez de la paperasse.

J'ai tout de suite compris qu'il ne s'agissait pas d'un client mécontent. J'ai regardé le fil tire-bouchonné du téléphone comme s'il allait m'étrangler. J'ai porté l'écouteur à mes oreilles en guettant la tignasse de la comptable où perlait un peu de sueur sous la lumière du box.

- C'est moi. Je suis à M***. Viens.

J'étais si bouleversé que je n'ai pas attendu la réponse de mon patron. J'ai pris la R5 et j'ai roulé sans rien voir ni du paysage ni du temps. L'un et l'autre restant suspendus dans une dimension si étrangère que je n'y aurais jamais accès.

Catherine était blottie contre le blockhaus. Elle tremblait de froid dans sa robe à fleurs malgré le soleil de mai. Je lui ai frotté le dos pour la réchauffer et nous sommes allés boire des cafés à la terrasse du bar de plage où nous avions prolongé notre première rencontre. Je n'osais pas la regarder car j'avais peur de ses yeux. Ils me semblaient avoir gonflé au point d'envahir son visage. D'anciennes images qui dormaient au fond de ses rétines s'étaient réveillées et les globes oculaires ne pouvaient plus contenir leurs mouvements. J'ai pensé à des tiroirs trop pleins de vieilles photos, qui débordent quand on les ouvre. J'ai fait semblant d'écouter les vagues claquer sur le sable, de m'intéresser à la course d'un chien aux prises avec un bâton. Nous n'avions pas encore parlé. Je me sentais obligé de rompre le silence autrement que par des banalités. Le désordre mental de Catherine, même si je m'y étais habitué, me paraissait plus grave, plus menaçant. Ne risquait-il pas de nous engloutir tous les deux si je me trompais de mots ?

- Tu as vu quelque chose, ai-je hasardé.

- Quelqu'un, a soufflé Catherine.

Et elle a eu un geste du bras en direction du blockhaus. Lent. Fatigué. Il y avait dans cette lenteur et cette fatigue une douleur qui la dépassait, qui incarnait l'humanité perdue dans la nuit, condamnée aux tâtons sur un chemin dérobé.

- On y va, ai-je dit d'une voix sourde et en baissant les yeux.

Le blockhaus me paraissait soudain appartenir à un univers hésitant, dont l'horizon ne marchait pas droit. Les tessons qui en crénelaient la hauteur s'effritaient dans la lumière. Le vent les traversait sans bruit. Tout autour, les baigneurs avaient la même inconsistance. Ils pouvaient disparaître à leur insu et nous étions pareils à eux. Nos corps, nos pensées, avalés par le sable, ne laisseraient aucune trace, aucune mémoire. Involontairement, je me suis retourné pour voir si Catherine me suivait toujours.

- Mon oncle, a-t-elle dit.

Je n'étais pas sûr d'avoir bien entendu. Des enfants qui jouaient au ballon criaient et il m'a semblé, juste au moment où Catherine a dit ça, qu'ils se sont mis à crier plus fort. Le vent, aussi, sifflait davantage en s'écorchant aux tessons. Je me suis arrêté. J'ai serré Catherine contre moi. Je me suis caché dans ses cheveux.

- Tu sais que c'est impossible.

- Je l'ai pas vu mort.

Le coeur de Catherine battait au ralenti. Il résonnait dans sa poitrine comme dans une caisse vide. J'ai eu le pressentiment qu'il ne fallait pas s'approcher plus du blockhaus. J'ai conduit Catherine à l'écart et nous nous sommes assis, un peu hébétés. Nous avons fumé plusieurs cigarettes en rejetant bruyamment la fumée. Catherine a posé son menton sur ses genoux et plus rien ne bougeait en elle.

- Non, je l'ai pas vu mort, a-t-elle répété. Ma mère a pas voulu que je le voie parce que j'étais trop jeune.

- Tu as peut-être vu quelqu'un qui lui ressemble. Il y a des tas de gens qui se ressemblent dans le monde.

- Il m'a regardée comme s'il me reconnaissait. Il avait un sourire bizarre, presque méchant.

- Qu'est-ce qu'il faisait ?

- Je sais pas. Il se promenait sur la plage.

- En maillot de bain ?

- Non. Il avait une chemise blanche et des bottes de pêcheur. Les pans de la chemise volaient derrière lui.

- Tu te souviens quand c'était ?

Catherine n'a pas répondu. A fermé les yeux. Mes questions lui étaient insupportables. Je ne savais pas quoi faire. La moindre erreur de ma part pouvait déclencher une nouvelle crise. J'ai décidé d'attendre. Je me suis allongé et j'ai regardé la banderole publicitaire qu'un avion promenait dans le ciel. J'ai imaginé une panne de moteur. L'avion tombait comme une pierre. Le réservoir explosait. Les débris éclataient dans tous les sens, fauchaient des parasols, des planches de surf, des glacières bourrées de saucissons et de mauvais vin. La plupart des gens fuyaient en hurlant. D'autres, plaqués au sol, se bouchaient les oreilles. Indifférente à la catastrophe, une femme restait debout, les yeux fixés sur l'appareil. Quand le pilote s'est extrait du cockpit, couvert de sang, elle s'est ruée sur lui pour le griffer au visage. L'homme a ricané. Puis il a disparu. Et toutes les traces du drame ont disparu en même temps que lui. La plage bourdonnait de nouveau sous le soleil. Les parasols frémissaient à peine. Les planches de surf glissaient sans à-coup sur les vagues. Dans les gobelets en plastique, le vin avait presque bon goût. Il ne s'était rien passé. Ni maintenant ni avant. Seule la femme demeurait immobile. Elle regardait le vide qu'elle avait peuplé de ses chimères. Elle essayait de les attraper avec ses yeux qui tournoyaient dans leur orbite.

- A quoi tu penses ? a demandé Catherine.

- A un avion qui s'écrase.

- Mon oncle ressemblait beaucoup à mon père, a continué Catherine. Alors qu'il était le frère de ma mère. C'était d'autant plus compliqué.

J'ai hoché la tête un peu sèchement. Je pressentais que d'autres révélations me seraient faites mais je ne voulais pas les entendre là, sous cet horizon qui persistait à aller de travers.

Pendant le trajet du retour, Catherine n'a pas desserré les dents. Même sa robe à fleurs paraissait crispée. J'ai renoncé à allumer la radio. Je n'ai pas fumé non plus. Je me concentrais uniquement sur la conduite. Je me disais que si je relâchais mon attention nous aurions un accident. Mon scénario de catastrophe aérienne me hantait encore. J'y voyais comme une prémonition, d'autant que le regard de Catherine se posait souvent sur le volant. Mais c'était peut-être mes mains qu'elle regardait. Il n'y avait aucune raison que je m'inquiète. De fait, nous sommes arrivés à la maison sains et saufs. Catherine a aussitôt filé dans la salle de bain. Deviendrait-elle comme sa mère, qui se nettoyait le corps avec un tampon jex pour ôter les taches de son ? Finirait-elle par en mourir ?

J'ai chassé cette perspective en ouvrant une bouteille de vin. Le soir commençait à tomber sur le jardin. Je n'avais pas tondu depuis ma rencontre avec le bonhomme au chien dans sa maison. Des feuilles de l'hiver dernier croupissaient encore sous les arbustes et l'humidité du sol tardait à s'évaporer. J'ai pensé que le cerveau de Catherine devait se trouver dans un état pareil. Des couches d'humus tellement collées entre elles que le sang circulait mal. Des caillots se formeraient et elle perdrait définitivement la raison.

- Tu aurais pu m'attendre pour boire, a dit Catherine en sortant de la salle de bain, toute propre, toute parfumée.

Et nous avons ri comme rient les vieux couples insouciants. Nous avons fait l'amour sans fureur, tout en finissant la bouteille de vin. La tête me tournait un peu mais je me sentais bien. J'ai dit à Catherine que j'aurais bientôt une semaine de congé et que nous pourrions louer un chalet à la montagne, au bord d'un lac. Il y avait de jolies promenades à faire dans la région, sans qu'on ait trop à marcher. Je connaissais un restaurant où les touristes n'allaient pas, où nous serions tranquilles.

Catherine m'écoutait comme si je racontais un voyage fabuleux. Toutes les nuances du gris luisaient dans son regard. Ses cheveux ondulaient d'un plaisir qu'elle n'avait jamais pris.

Puis, tout à coup, elle s'est évanouie.

Une heure après, le médecin que j'avais appelé me disait que Catherine n'avait pas mangé depuis plusieurs jours, que ce n'était pas la première fois et qu'il fallait veiller sur elle.

 

 

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 14:12

Le docteur Klamm a voulu revoir toutes les pièces de la maison y compris le désordre du garage. Armé d'une canne dont l'extrémité évoquait plutôt un pic à glace, il a harponné ça et là quelques avions en papier défraîchi et chaque prise le faisait roucouler de satisfaction. Il a émis en revanche de sérieuses réserves sur mon réduit qu'il ne pouvait s'empêcher de comparer à un placard.

- Vous me parlez de votre tentation des combles, a-t-il maugréé, mais c'est ambigu. Vous hésitez trop souvent entre le vide et le plein. Votre vie part dans tous les sens et n'en rencontre aucun. Vous ne tiendrez pas longtemps à cause de la fatigue. Je serais même tenté de dire que c'est un comble, n'est-ce pas. Mais bon, à retourner les mots comme des chaussettes, on s'épuise tout pareil.

Puis, malgré l'étroitesse du siège de bébé, il s'est installé sur mon vélo d'appartement et s'est mis à pédaler en arrière avec l'ardeur d'un forcené. Le symbole me semblait si grossier que j'ai ricané. Le rétropédalage dans les univers opaques de l'enfance ne menait qu'à l'enlisement. Le docteur Klamm le savait bien. Ne brocardait-il pas à longueur de phrases le charabia des psychologies ordinaires ! Je devais donc chercher ailleurs les raisons de son action. D'autant qu'il s'entêtait de telle manière que plusieurs veines se mettaient à gonfler le long de son cou.

- Catherine ne serait pas contente si elle vous voyait, ai-je dit, elle n'a pas envie que vous fassiez un infarctus.

Le docteur Klamm s'est arrêté de pédaler mais n'a pas pu descendre du vélo car le siège de bébé restait collé à ses fesses comme un coquillage. Il fallait de toute évidence employer les grands moyens pour l'en libérer. Le siège de bébé ayant été moulé dans un bloc de plastique particulièrement résistant, une simple pince coupante ne ferait pas l'affaire. J'ai jeté mon dévolu sur une scie électrique en expliquant au docteur Klamm qu'il suffisait d'entamer la couche supérieure du siège. Il n'aurait ensuite qu'à gigoter pour qu'elle se casse toute seule.

- Vous serez comme le poussin qui fracture la coquille de son oeuf, ai-je dit en faisant le malin.

Le docteur Klamm a regardé les dents de la scie et ses yeux se sont aussitôt fermés. A quoi a-t-il bien pu penser en cet instant crucial, aussi ridicule que dangereux ? Les situations comiques n'expriment-elles pas autant la solitude humaine que les situations tragiques ? Le docteur Klamm m'aurait-il répondu que ces questions étaient si vaines qu'elles ne méritaient même pas d'être évacuées par des avions en papier ? En tout cas, il a fait preuve d'un joli courage. Il n'a pas tremblé quand la scie a commencé à mordre dans le siège de bébé. Il ne s'est pas inquiété de l'odeur de plastique brûlé qui se répandait déjà. Et il a suivi mes instructions. En quelques remuements du postérieur il s'est dégagé et m'a chaleureusement serré la main. Je lui ai proposé d'ouvrir une bouteille de vin qui fêterait ce happy end. Nous sommes descendus au salon où nous avons passé tout l'après-midi. D'autres bouteilles ont été ouvertes sans que jamais nous fussions ivres. Nous avons beaucoup parlé de Catherine.

- Vous êtes vraiment persuadé qu'elle a couru à côté de vous dans la rue ? Si c'est la vérité, rien ne m'empêche de penser qu'elle est assise avec nous sur le canapé. Elle peut même participer à notre conversation. Qu'est-ce que vous en dites ?

- Peut-être qu'elle attend !

- Attendre quoi ?

- Je ne sais pas. On n'a pas besoin de savoir ce qu'on attend pour attendre. Des tas de gens font ça tous les jours, dans toutes sortes de situations, sans souffrir.

Le docteur Klamm a fait la moue. Les philosophies alambiquées ne l'avaient jamais conduit nulle part.

- Je suis un homme du concret, a-t-il dit. Vos idées sans objet ne m'intéressent pas. Buvons plutôt un autre verre.

- Mais Catherine n'est pas une idée ! ai-je crié.

Le docteur Klamm s'est posté devant la baie vitrée et a observé le jardin en se grattant le ventre. Je n'y avais pas travaillé depuis plusieurs mois. Les ronces livraient bataille aux chardons, le lierre étranglait les arbustes qui jaunissaient, des champignons difformes infiltraient les écorces. La terre, par endroits, se soulevait sous la pression d'un bouillonnement interne, alors qu'ailleurs elle s'affaissait, comme si elle avait trop longtemps reposé sur du vide.

- Vous devez avoir une multitude d'insectes ? a demandé le docteur Klamm. Des vers de terre, des scolopendres, des araignées, des chenilles processionnaires, des cloportes, des rampants et des grimpants qui grouillent.

- Vous n'êtes pas là pour me parler de bestioles.

Le docteur Klamm a poussé un grognement dubitatif. Il est revenu s'asseoir et nous avons bu en silence. Puis, apercevant mes jumelles sur une étagère, il a bondi pour les attraper. Il les a longuement essuyées avec le revers de sa veste et s'est amusé à les braquer un peu partout dans le salon. Je me suis empressé d'allumer une cigarette en me faisant le plus petit possible sur le canapé. Mais je savais bien que je ne pourrais pas échapper aux remarques du docteur Klamm.

- Je suis sûr que Catherine n'aimait pas que vous ayez des jumelles. Je me trompe ? Hum ! Je n'ai pas de rendez-vous avant ce soir. Racontez-moi tout, vous vous sentirez mieux après. Mais attention, hein, ne m'embrouillez pas avec des détails inutiles.

La figure du docteur Klamm était soudain si sévère que je n'ai pas essayé de jouer au plus fin. Tout ce que j'allais dire serait à tout jamais gravé dans sa mémoire. La moindre parole floue se verrait décortiquée et, si nécessaire, un feu roulant de questions saurait accoucher de la vérité. Alors, je suis passé à des aveux complets comme si j'étais sur le gril dans un commissariat. Les faits, rien que les faits. Parmi toutes mes filatures, celle du vieux bonhomme au chien amateur de barres parallèles a passionné le docteur Klamm car elle était de loin la plus aboutie. Mon intrusion avait mis à jour une étrangeté à laquelle j'appartenais totalement et je devais, selon lui, l'élucider davantage, surtout le portrait de la femme obèse.

- Etes-vous certain d'avoir bien vu ? Les photos sont trompeuses, parfois. On peut confondre.

- Confondre quoi ?

Les yeux du docteur Klamm clignotaient soudain comme des lots de foire. Il prenait visiblement un plaisir fou à me mettre sur la sellette.

- Je ne sais pas, a-t-il minaudé, il y a tellement de choses qu'on peut confondre. La vie et la mort ne sont-elles pas elles-mêmes des objets de confusion ?

Je suis resté silencieux pendant de longues minutes. J'ai repassé scène après scène le film de mon intrusion chez le vieux bonhomme au chien. J'ai poussé la porte de la chambre, observé le lit impeccablement fait, levé les yeux au mur où était accroché le portrait. Je me suis souvenu des cheveux épais, du regard mélancolique. Mais c'était là des notations si vagues que je ne suis pas parvenu à retrouver l'ensemble du visage. De même, je n'avais aucune idée de la posture de la femme, ni des habits qu'elle portait. Etait-il possible que ses yeux seuls et ses cheveux serrés aient focalisé ma fascination ? Au point de confondre ce portrait avec un autre ? Autant que je me souvienne, je n'ai jamais fréquenté intimement des personnes obèses accablées de tristesse et d'une chevelure trop lourde.

- Les gros m'ont toujours fait peur, ai-je lâché tout à trac. Ils ont trop de peau.

Le docteur Klamm, qui n'appartient pas loin s'en faut à la catégorie des maigres, a levé un sourcil, puis l'autre.

- Trop de peau, a-t-il répété. Comment peut-on avoir trop de peau ? Diriez-vous que moi, docteur Klamm, j'ai trop de peau ?

Je n'ai pas répondu. Je me suis engouffré dans un nouveau silence et des images de gros se sont mises à boucher ma mémoire. Des gros sous la douche en train de se savonner, des gros étendus sur une pelouse et lisant un journal, des gros essoufflés d'avoir couru, des petits gros et des gros gros, renfrognés, bougons, hostiles, ou débonnaires, affables et prêts à tout pour aider leurs congénères.

Puis j'ai pensé à ma mère. Ma bouche s'est arrondie et mes muscles se sont figés. Que venait donc faire ma mère au milieu de ces images de gros ? Les sous-entendus du docteur Klamm ne me conduisaient-ils pas à opérer des rapprochements fallacieux ?

- Non, ai-je crié, ma mère n'est pas grosse. Elle ne l'a jamais été.

Le docteur Klamm s'est levé avec une infinie lenteur et m'a adressé un sourire infiniment long. Je ne l'ai pas entendu partir de la maison. J'ai regardé ma peau. Je l'ai pincée. J'en ai traqué les vrais plis et les faux plis. Puis, alors que je m'endormais, j'ai pensé aux insectes du jardin, qui rampaient. Ils ne tarderaient pas à pénétrer dans le salon. Ils encercleraient le canapé pour m'empêcher de fuir puis, le moment venu, sur un signal du chef, ce serait l'assaut, la curée. Avoir trop de peau est une aubaine pour les insectes.

 

 

 

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 09:04

J'ai rarement vu autant de monde chez Catherine. Le docteur Klamm et la vieille dame chargée de l'entretien s'étaient assis sur des chaises en plastique et j'occupais le banc. Le sculpteur, debout, agité, trop bavard, présentait son interprétation du merle Chuck Chuck. L'oiseau était taillé dans le meilleur bois d'ébène de Madagascar, celui-là même dont on fait encore aujourd'hui les hautbois. Il ne faisait donc aucun doute qu'une fois apprivoisé le merle produirait le chant le plus mélodieux, le plus envoûtant, capable de soigner les mélancolies les plus sévères, de redonner des couleurs un peu vives au quotidien délavé.

Le docteur Klamm, qui avait d'un point de vue thérapeutique des idées très originales en matière d'oiseaux, commençait à s'agacer. La vieille dame en revanche, un bouquet de roses rouges à la main, écoutait le sculpteur sans impatience. Quant à moi, je m'étais déjà rongé les ongles et entamais avec inquiétude mes cuticules. Catherine n'avait encore rien dit et je n'aimais vraiment pas ça. Ses pupilles étaient trop fixes, son menton trop crispé. Tout à l'ivresse de son discours, de ses gestes comme des moulins à vent, le sculpteur ne voyait que son génie éclatant à la face du monde entier, rêvait d'une gloire inversement proportionnelle à sa médiocrité.

- Je ne suis pas un artiste animalier, vous l'aurez compris. Je n'imite pas la nature. Je trouve sa transcendance. Et cette transcendance, élargie à la dimension réelle et subjective du temps, incarne la grande tragédie de la vie au coeur de l'univers.

La chaise du docteur Klamm, en équilibre instable, a grincé. Un pétale de rose est tombé, a coiffé de son chapeau pourpre une fourmi égarée. La vieille dame s'est penchée pour le ramasser au moment où je crachais un gros morceau de peau arraché à mon pouce. Et la colère de Catherine a débordé.

- La transcendance ? Vous osez me parler de transcendance ? C'est stupide. Encore un gadget pour les naïfs, ou les illuminés. Et puis il est complètement nul cet oiseau.

Le sculpteur, dérangé dans son emphase, a réagi comme une mécanique détraquée. Ses membres, ses muscles, ses articulations se sont disloqués. Sa poitrine a émis des râles de vieux soufflet. Sa voix s'est enrayée. La vieille dame l'a guidé jusqu'au au banc, lui a caressé la joue pour l'apaiser et plus personne ne s'est occupé de lui. Le docteur Klamm, incapable de cacher sa jubilation, tressautait déjà, allait se jeter dans une grandiloquence tout aussi ridicule mais Catherine y a coupé court.

- Je n'ai rien à faire d'un oiseau en bois. C'est l'autre que je veux, le vrai, a-t-elle dit en plongeant ses yeux gris dans les miens.

- Je ne comprends pas, a objecté piteusement le docteur Klamm, vous étiez d'accord sur le principe. Ma théorie des objets confidents semblait vous séduire.

- Je veux l'oiseau vivant. Vivant.

Encore une fois, je ne savais pas comment me soustraire à la volonté de Catherine. Bien entraîné à la course grâce aux kilomètres avalés sur mon vélo d'appartement, j'ai galopé chez moi sans m'apercevoir du chemin. Catherine courait à mes côtés. C'était la première fois qu'elle le faisait depuis qu'elle habitait à l'autre bout de la ville mais je ne m'en suis pas étonné. Je me réjouissais au contraire qu'elle veuille de nouveau se déplacer. Notre histoire trouverait un second souffle qui nous rajeunirait et j'étais convaincu qu'il saurait soulever des montagnes.

- Je suis tellement heureux, ai-je murmuré en allongeant mes dernières foulées.

- Moi aussi, a répondu Catherine dans un élan de tendresse. Courir dans ton sillage me fait du bien. Je me sens tellement légère. Après tout ce temps.

Le merle Chuck Chuck, hélas, ne partageait pas ma béatitude. Dès que j'ai commencé à descendre l'escalier avec sa cage sous un bras et un sachet de graines label plus sous l'autre, ses pink pink m'ont déchiré les oreilles. Je m'imaginais mal retraverser la ville au pas de course accompagné d'un raffut pareil. L'oiseau risquait de s'étouffer. Catherine ne pourrait jamais me pardonner. J'ai donc décidé de prendre la voiture. Ma R5 végétait au garage dans un état de saleté irrémédiable. Les pneus ressemblaient à des concombres en voie de décomposition. Le phare avant-gauche était cassé, la plaque d'immatriculation illisible et le pare-brise présentait des zébrures qui pouvaient se transformer en guillotine. Comment démarrer dans ces conditions ? Que dire à la police en cas de contrôle pour éviter une condamnation sans appel à la ferraille, avec un merle hurleur sur la banquette ? Et Catherine, si impulsive, saurait-elle adopter le profil bas nécessaire ?

Après quelques rots du pot d'échappement dont les vibrations hachaient menu toutes nos chairs, le moteur s'est mis à éternuer mais ne s'est pas éteint. La vie qui circulait dans les pistons, les bielles, les tuyaux et les durites, n'en était pas moins fragile. Crier victoire alors même que nous n'étions pas encore sortis du garage aurait été de l'inconscience. Le merle Chuck Chuck était aussi pessimiste que moi. Etalé au fond de sa cage, il avait rabattu ses ailes sur ses yeux et restait immobile, muet de terreur.

J'ai demandé à Catherine si elle pensait que nous arriverions à bon port et je me suis rendu compte qu'elle n'était plus là. Comment avait-elle pu partir sans que je m'en aperçoive ? Elle est montée dans la voiture pourtant, a attaché sa ceinture de sécurité. Elle a fait une remarque sur le mauvais état du véhicule. Mais laquelle au juste ? Les mots se brouillent dans mon esprit. Je ne me souviens pas de ce que j'ai répondu. N'empêche ! Elle était là, à mes côtés, puis, en une seconde, envolée ! Comment retrouver cette seconde ? Comment, à partir de cette seconde, se souvenir de celles d'avant, qui expliqueraient, peut-être, ce qui s'est passé dans l'esprit de Catherine pour qu'elle s'en aille sans un mot ?

Je suis resté avec ces questions pendant tout le trajet, tant et si bien que j'ai été surpris d'arriver à bon port. Le docteur Klamm et la vieille dame n'étaient plus là. L'oiseau d'ébène gisait sur le banc, cou coupé. Catherine a eu un long sourire quand elle a vu Chuck Chuck. Elle m'a demandé d'ouvrir la cage, tout doucement pour que l'oiseau n'ait pas peur. Des trilles guillerets sont montés dans l'air et j'ai vu bouger des étamines sur la robe à fleurs. Bientôt, c'était certain, Catherine viendrait chez moi comme autrefois et j'achèterais un deuxième vélo d'appartement.

 

 

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 14:11

La gendarmerie de M*** venait de lancer un nouvel appel à témoins à la télévision car elle pensait détenir de nouvelles pistes. La famille de la victime, cuisinée à petits feux par les journalistes, s'égarait dans une douleur démonstrative qu'on repasserait en boucle toute la journée. Le père et la mère notamment, mains jointes comme à l'église, disaient qu'ils ne feraient jamais le deuil de leur fille puisque l'assassin courait toujours.

Catherine est venue me chercher à mon travail et m'a poussé dans une voiture de location dont elle a pris le volant sans un mot. Je n'ai pas posé de questions. Tout en regardant les panneaux sur l'autoroute, je me suis fabriqué un film. Mon patron, qui tenait à moi autant qu'à la prunelle de ses yeux tellement j'excellais à distribuer des colis, téléphonait à la police car une femme habillée d'une robe à fleurs venait de m'enlever. Des motards, toutes sirènes hurlantes, nous prenaient déjà en chasse. Ma ravisseuse conduisait à cent cinquante à l'heure sur la bande d'arrêt d'urgence et me tenait en joue avec un pistolet à eau. Des tics nerveux déformaient son visage. Ses cheveux avaient d'étranges soubresauts, comme si chaque mèche était mue par un ressort. Le paysage, malmené par la vitesse, menaçait de dérailler à tout instant. Mon esprit perdait les pédales. A quoi bon kidnapper un livreur de colis ? Il y avait sans doute erreur sur la personne. Jamais je ne pourrais payer la rançon qu'on exigerait pour ma libération.

- Il y a erreur sur la personne, ai-je dit.

- Hein ? Qu'est-ce que tu racontes ?

J'ai mis de longues minutes à revenir dans le réel. J'ai regardé Catherine, qui en effet conduisait beaucoup trop vite, comme si elle était en fuite, et nous avons éclaté de rire. Un rire franc qui nous a rappelé le jour de notre rencontre quand nous écoutions des bêtises à la radio, après que Catherine m'eut volé mon briquet sur la plage de M***.

Puis je me suis rembruni. J'ai demandé à Catherine de rouler plus lentement et elle a poussé un long soupir.

- Je suis sûre qu'on peut faire quelque chose mais tu traînes toujours des pieds, a-t-elle dit d'un ton très déterminé.

Une heure plus tard, nous nous garions devant la gendarmerie de M***. Les portières de la voiture ont émis un bruit métallique et j'ai eu peur. Un nouveau film commençait, un film pour de vrai celui-là, sans pistolet à eau ni éclats de rire. Catherine, malgré son obstination à vouloir témoigner, n'en menait pas plus large que moi.

- Pourquoi avoir attendu si longtemps ? a demandé l'officier qui nous a reçus dans son bureau.

J'ai regardé Catherine qui m'a regardé. Nos lèvres ont bougé mais aucun son n'en est sorti. L'officier a eu un petit sourire en coin et nous a offert une cigarette.

- On n'est sûrs de rien, ai-je fini par dire en avalant ma salive.

- C'est plutôt bon signe, a répondu l'officier. Les témoignages péremptoires, on s'en méfie.

Et Catherine, encouragée par un nouveau sourire, s'est lancée dans un récit confus. Elle revivait avec une telle intensité le cri qu'elle avait entendu dans le blockhaus que le gendarme ne l'a pas interrompue. Il fronçait parfois les sourcils, prenait son stylo, le reposait, et j'ai compris qu'il n'accordait aucun crédit à ce que racontait Catherine. De fait, il ne m'a pas demandé si je souhaitais ajouter quelque chose. Il a sorti un classeur qui contenait les photos d'une vingtaine de suspects et nous l'avons feuilleté plusieurs fois. Les visages de papier glacé nous ont paru beaucoup plus nombreux à force de défiler mais, à la fin, ils n'en formaient qu'un seul. Tous ces yeux, si différents qu'ils soient, tous ces fronts, ces nez, dissemblables pourtant, se fondaient en un seul regard, une seule attitude. Nous avions devant nous une figure emblématique du genre humain qui n'exprimait aucun sentiment de l'existence. Comment, dans ces conditions, discerner la culpabilité de l'innocence ?

Nous nous sommes trémoussés sur nos chaises. Catherine a ouvert son sac pour attraper son paquet de cigarette puis a renoncé à fumer.

- Il y en a un qui ressemble à un de mes voisins, ai-je fini par dire, mais ça ne peut pas être lui le coupable. C'est un vieux bonhomme qui vit avec son chien. Un solitaire.

L'officier de gendarmerie n'a pas insisté. Il a noté nos coordonnées au cas où un détail nous reviendrait à l'esprit et nous a souhaité un bon retour.

- Je savais bien que c'était inutile, ai-je bougonné en montant dans la voiture.

Catherine a démarré en douceur mais je présumais qu'elle ne tarderait pas à manifester son mécontentement. J'ai allumé la radio. J'ai regardé les rues de M*** qui se vidaient presque mécaniquement, comme si toute conscience humaine disparaissait des habitants avec les premières ombres du soir. Le ronron du moteur, les bavardages de la radio m'ont peu à peu plongé dans un état semi comateux. Je devenais moi aussi une mécanique aveugle. Livrée à un chemin que je ne maîtriserais jamais. Et je me suis souvenu des cochons dans la bétaillère, de leur tête qui hochait, de leur regard injecté de sang. J'ai imaginé l'arrivée de la bétaillère à l'abattoir. Elle se gare le long d'un quai de déchargement. Des employés aux gestes précis déverrouillent les hayons latéraux. Un haut-parleur diffuse une musique douce qui apaise les bêtes. Elles se dirigent sans qu'on les pousse vers un couloir dont la lumière est rassurante. Une truie cherche à folâtrer. Une autre renifle une odeur suspecte dans les rainures du carrelage, amorce un demi-tour mais le troupeau l'emporte. Il n'y a pas de désordre. Le trafic de la mort est fluide, quasi silencieux. Le couloir débouche sur une salle immense où d'autres employés tout aussi méthodiques tuent les cochons d'une décharge électrique en plein crâne. Le premier coup est toujours le bon. Les cris sont rares. Un système de colliers suspendus à une rampe coulissante permet l'évacuation des corps dont on brûle la peau à température idoine. Ensuite, des jets d'eau très concentrés et des brosses procèdent au nettoyage. Les cochons sont alors livrés à l'inspection sanitaire. Les vétérinaires portent des combinaisons stériles comme dans les blocs opératoires. Ils ne sont jamais en contact direct avec les bêtes. L'examen, réalisé par des machines portatives bourrées de gadgets technologiques, dure vingt secondes. Un tampon violet indique s'il est réussi. S'il ne l'est pas, les machines émettent un bip d'alerte et les vétérinaires appuient sur un bouton qui détourne les cochons recalés de la rampe coulissante. Il s'agit là d'une procédure très exceptionnelle car les élevages porcins subissent des contrôles rigoureux.

Un violent coup de frein a arrêté mes songes macabres. La voiture s'est mise à tanguer comme une savonnette, a mordu en un feulement tragique le bas côté et le volant, plus affolé qu'une toupie, branlait dangereusement sur son axe. Catherine a cependant rétabli l'équilibre et je me demande encore aujourd'hui comment cela a pu être possible.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? ai-je crié.

- Rien, a répondu froidement Catherine, il s'est rien passé. Pourquoi voudrais-tu qu'il se passe quelque chose ?

- On aurait pu avoir un accident.

- Je voulais vérifier l'état des freins. Voilà.

Je n'ai pas insisté. Catherine risquait d'exploser au moindre dérapage verbal et la voiture, cette fois-ci, se fracasserait contre un arbre sans espoir de rémission. D'un autre côté, le silence dans lequel nous nous étions barricadés ne pouvait pas reprendre. Je devais de toute urgence trouver un sujet de conversation qui ne ferait pas d'histoires, dont les mots rouleraient tranquillement jusqu'à notre retour.

Une piscine municipale encore ouverte malgré l'heure tardive m'a dispensé de chercher plus longtemps. Le visage de Catherine s'est éclairé et sa robe à fleurs a frémi de plaisir. Je savais que nous allions nous baigner en slip car nous n'avions pas nos maillots de bain mais je m'en fichais. Le maître-nageur sur son perchoir nous a à peine remarqués. Catherine s'est fougueusement jetée à l'eau cependant que, plus timoré, je descendais un à un les degrés de l'échelle du grand bassin. Après m'être aspergé le dos et le cou, je me suis lancé dans une brasse laborieuse pas trop loin du bord puis j'ai fait la planche. L'eau chuintait à mes oreilles, détendait mes muscles. Ma journée de livreur avait été rude et mon enrôlement dans l'expédition à la gendarmerie de M*** encore davantage. Pour un peu, je me serais endormi. Mes pensées flottaient comme des coquilles vides à la surface de ma conscience. Les néons du plafond les accompagnaient de leur lumière poudreuse. J'ai dérivé sans m'en apercevoir jusqu'au milieu de la piscine et je me suis raconté que mon corps se transformait en île. J'envisageais déjà les papillons qui viendraient butiner mes fleurs, les parades amoureuses des oiseaux dans mes branches, et j'ai rigolé tout seul. Catherine m'a rejoint après avoir fait plusieurs longueurs de bassin. Ses cuisses ont pris mon torse en étau mais je n'ai pas sombré. Je lui ai dit que je me prenais pour une île et elle a ri aussi. Penser à des sottises nous faisait du bien. Une annonce au micro y a hélas mis un terme. La piscine fermait. Comme nous n'avions pas non plus de serviette pour nous essuyer, nous nous sommes séchés les cheveux en utilisant la soufflerie de la voiture et nous avons continué à rigoler. Catherine disait qu'elle avait bien de la chance de posséder une île de mon gabarit. Elle avait hâte que nous soyons rentrés pour me le prouver. Puis elle a parlé de son prof de gym. De ses coups de cafard. De ses pannes sexuelles. De leur séparation qu'elle ne regrettait pas.

- Peut-être qu'il est en train de t'écrire des poèmes d'amour ? Il a acheté du papier parfumé à la violette et, toutes les nuits, fiévreusement, comme s'il avait quinze ans...

Catherine n'a pas apprécié mon humour. Ses yeux ont torpillé les miens avec une telle violence que j'ai bafouillé des excuses. Nous avons fait semblant d'écouter la musique à la radio. Nous avons fumé, trop vite, des cigarettes au goût de plomb et Catherine m'a quasiment poussé de la voiture quand elle s'est garée devant chez moi. Le lendemain, alors que je sortais mon scooter pour aller livrer mes colis, elle est arrivée la mine défaite et les cheveux en vrac. Elle n'avait pas dormi de la nuit. Elle avait bu une bouteille de vin en becquetant cinq cents grammes de cacahuètes. J'ai préparé en quatrième vitesse un café corsé, ouvert avec les dents un paquet de madeleines périmées puis, pendant deux heures, j'ai écouté Catherine sans oser l'interrompre.

- J'ai toujours soupçonné ma mère d'être au courant pour mon oncle, a-t-elle commencé. Un jour, j'en ai eu la preuve. Mon oncle avait pris l'habitude de m'envoyer des petits mots avec des petits dessins qu'il griffonnait dans les marges. J'étais contente quand ma mère m'annonçait que j'avais reçu du courrier. Je m'en vantais auprès de mes copines au collège qui, elles, n'en recevaient pas. Ces lettres faisaient de moi une grande avant l'heure, enrobée de mystère. Au début, elles étaient si innocentes que je les montrais volontiers à mes parents. Puis j'ai arrêté. Les mots et les dessins de mon oncle devenaient de plus en plus suggestifs. Un mois avant son suicide, ils étaient carrément pornographiques. De fait, ils correspondaient à ce que nous vivions. Mon oncle avait perdu toute retenue. En un an j'étais devenue une vraie jeune fille. Je savais prendre du plaisir et en donner. Mais je supportais d'autant plus mal d'en avoir conscience. J'ai voulu me confier à mon père. J'ai envisagé de m'adresser à l'infirmière du collège. J'ai même cherché les coordonnées d'une gynécologue en me disant qu'une personne que je ne connaissais pas saurait mieux m'aider. Les forces m'ont manqué au dernier moment. Comment dévoiler à treize ans un secret qui vous coupe en deux ? Oui, c'était exactement ça. Coupée en deux. Entre la jouissance et la honte il n'y avait que le vide et j'étais dans ce vide. D'une certaine façon il m'a permis de ne pas mourir. Puis j'ai reçu la dernière lettre de mon oncle. Ma mère me l'a donnée bien après le passage du facteur. J'ai observé le dos de l'enveloppe avec une loupe. J'ai constaté que les pliures du papier avaient été dérangées. Mon oncle avait dû décacheter sa lettre pour y ajouter ou enlever quelque chose. Mais ce n'était pas la première fois que ma mère me remettait mon courrier en retard. Il suffisait de comparer cette enveloppe avec d'autres, de vérifier comment les lettres se dépliaient et se repliaient. Peu à peu, l'épouvantable vérité m'est apparue. Ma mère était complice du crime que subissait sa fille. Il fallait qu'elle meure.

 

 

 

 

 

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