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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 14:20

L'enfance des lignes jointes entre les pierres. Dans les corridors où veillent les chats. Sur les dalles infinies des pas perdus. Marcher dessus t'effraie encore. Le ciel tomberait et ce serait ta faute. Tu allèges ta faim pour alléger ta marche. Tu cherches en toi une impossible transparence. Qui lèverait tous les mystères. L'amour dans le lit de la mort. Leur odeur de suint sur la peau. Une durée si lourde que j'en perds mes mains.

*

Tu as reçu en baptême le nom d'un oncle mort. La guerre l'a pris dans des forêts lointaines où sa dépouille n'a pas de lieu. Ton corps a grandi avec cette absence. Une mémoire sans décor pour y planter des mots. Tu as volé la langue refusée par la mère et le père. Sur la neige des rues vides. Dans l'étrave des bateaux de l'autre côté de la mer. Dans les ombres du brouillard où sifflaient tes poumons. Vivre quand même parmi les soeurs aveugles. Marcher avec le nom du disparu. Tenir le silence.

*

Tu ne sais pas quand tu t'es perdue. Tes lèvres ont des rondeurs de papillon qui s'affole. Les mots ne tiennent plus debout ton histoire. Elle appartient à d'autres corps, du père et de la mère, d'inconnus avant eux, égarés comme tu t'égares. Une voix, mais d'oùvient-elle, te dit qu'il "faut beaucoup de mémoire pour refouler le passé". Tes yeux, soudain, cherchent mes mains coupées, le creux de mes os au creux du lit. Je ne suis pas cette voix. Je suis un cheval dans les plaines aux herbes rases. Loin de nos tumeurs au fond de la maison. A l'abri des oiseaux de plomb. Je gagne de vitesse le train des yeux noirs où j'ai pleuré. J'attends la foudre du soleil.


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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:02

Une photo à l'orée d'une clairière dans la présence du noir. Des hommes et des femmes pour étancher la soif du poème. Comment cette image est-elle revenue nous chercher ? Au détour de quels mots s'est-elle invitée à notre table ? Le souvenir apporte à tes lèvres un peu de joie. Ces visages ensemble sont une caresse. Tu sens monter en toi la paix du sang. Demain, d'autres images viendront. Avec leur couteau.

*

C'était demain. Ton corps dans l'étau de cette incantation. Une heure ancienne te revient, qui préfigure ta fin. La mémoire dormante réveille des mots que tu croyais partis. Pont et bateau. Chemins de fer. Terrils et jardins. Ciel noir. Un long rire tremblant creuse encore ta fatigue. Epingle à ton sang des veines rompues. C'était demain. Ce sera hier. Le temps brouillé des souvenirs et comment marcher avec si le chemin nous dérobe.

*

Les grands yeux noirs dans la ville morte ont défait mon visage et ma voix. Je ne les cherche plus sous mes paupières. J'efface autour d'eux la porcelaine du thé et les fenêtres couchées à la brume. Le souvenir dépose encore au fond du souvenir un peu de sel aussitôt disparu. Comment oublier ce qui n'a pas eu lieu ?


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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 21:08

Tu viens d'entrer dans un temps de murs blancs, avec le vide pour durée. Tu dois puiser en toi l'eau et le pain, le sel et le sucre. Sauver ton corps couché sous la lumière où ta mère t'a brûlé. Retrouver la mesure du sang et de la peau. Loin des signes rongeurs d'enfance. Par la fenêtre fermée, un petit rectangle de toits et de voitures joue comme un paysage.

*

Un oiseau lent dans un jardin et la torpeur t'y conduit. Tu cherches aux ramures immobiles la même durée. Tu comprends l'instant fragile de l'abeille et l'aplomb du mur par-delà les haies. Tu ne sais pas, dans ton corps, ce qui s'en va en premier de toi, ce qui pourrait tenir au bout de ta fatigue. Vivre ou mourir. Nous allons toujours de l'un à l'autre, aec ce qui nous reste du poème. Notre maison de papier.

*

Les îles, encore, nous reviennent avec leur sable rond. Les ombres des marcheurs y ont le grain des heures sans présence. L'horizon est un souffle accordé à ce que nous cherchons de léger en nous. Une voile au loin claque dans le souvenir. Visible et invisible au fort de la houle. Une ligne de lumière et rien d'autre. Pour nous tenir.

*

Tu prends le temps de la nuit aux mots. Quelques vieilles silhouettes traversent tes yeux. Le jour les ferait pleurer. La nuit protège leurs larmes sur la marge du papier. Une fièvre, dis-tu, te mène au silence rouge d'une cigarette. Tes mains courent au devant des phrases. Loin du rond de la lampe, une goutte d'eau dans l'évier te tient en alerte. C'est maintenant que la langue se joue. Tu la dépouilles. Tu la couches en toi. Et les silhouettes désignent des visages perdus. Une soeur. Un père. Un amant. Saisir leur instant fragile à la lisière de l'aube. Parler encore et encore de la neige et du sable. Disparaître enfin sous tes paupières, quand l'évier se tait.

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 13:57

Tu te souviens des lapreuils bondissants que nous avons inventés. Une histoire d'enfants de trois ans pour tenir avec le monde qui nous tombait des mains.

*

Encore un landau dans le crissement des feuilles tombées. Son empreinte aussitôt disparue à nos yeux. Une mère. Un enfant. Pour un peu de lait ou un peu d'eau au bout du repos, avec les regard des saules et des oiseaux. Nous n'entrons pas dans la composition de cette lenteur. Qui nous dissout.

*

Un rêve de guerre traque tes yeux battus quand tu te réveilles. Ses ombres épuisent tes jambes dans la tourbe du jardin et le café prend le goût des dents creuses. Aucun soldat n'y chancelle au bord du vide. Aucune mitraille dont tu pourrais te saisir pour continuer le jour avec nos mots. Le ciel reste debout par-dessus les toits, dans un soleil plat. Seule une rumeur sourd et mes mains coupées la laissent gronder en tes plaies. C'est la mort qui étouffe un cri, là où ton ventre ne saignera plus jamais.

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 13:07

Ton cerveau maigrit. La peur te prend dans ce manque de coulures invisibles. Tu vois l'évidement de tes bras et de tes jambes, tu caresses les grains sur ta peau devenue sèche d'avoir trop pleuré. Mais comment mesurer au jour le jour ce que la mort arrache à ta mémoire ? Dans combien de temps l'éther où tes souvenirs n'auront plus d'apparence ? Il nous faudra marcher encore et encore, avec nos paraboles de neige et de sable, avec ce que nous mettons au coeur de nos lisières, pour toucher de nos corps l'horizon du chemin.

*

Plus tard, quand de mauvais regrets détourneront nos pensées calmes, nous relirons ces mots qui nous ont tracés. Nos corps plus longs à suivre les heures n'en reconnaîtront pas toute la mémoire. Nous dirons que quelqu'un d'autre, à qui la langue aura échappé comme elle nous échappe, aurait pu les écrire à notre place, courbé sur des jours trop vides. La rondeur d'un bol bleu et d'un fruit sur un coin de table rassemblera alors nos vieux vertiges. Et nous nous coucherons dans ce que nous savons de notre fatigue, en lisière des nuits où les visages sont sans visage.

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 18:09

De grands yeux noirs passent dans une ville morte. Une cloche sonne. Un arbre pend. Des sillages de bateaux donnent à l'eau des frissons lents. Mes mains ne peuvent rien saisir. Ces yeux tout luisants de futur ne sont pas de mon histoire. Ils vont dans une durée impossible à rejoindre. Je reste coi entre nos murs où l'amour luit encore avec le partage des oiseaux.

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Tuer le temps. Ces quelques mots pour désigner l'ennui, la crainte d'être avec soi dans la torpeur. Tuer le temps par les grandes journées vides écrasées de chaleur, les soirées molles devant le désastre d'un écran. Nous n'avons jamais eu ce désir meurtrier. Nous apprivoisons depuis toujours les silences au coeur de la durée. Avec le poème.

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Les grands yeux noirs encore, dans les longues heures des partances. Quand l'air figé abolit tout espace et toute durée. Je les revois sous le poème à venir. Ils ne guident pas ma main entre les mots. Ils sont d'une contrée sans abordage. Je les regarde s'évanouir comme s'évanouit le visage de la violoncelliste. Je te retrouve dans la marche, abreuvé de nos pas qui vont jusqu'à nos rires, jusqu'à nos larmes.

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Pourquoi tant de solitude, parfois, dans les pas d'un homme qui marche ? Le silence n'en est pas l'émoi. L'errance ne parle pas aux maisons penchées, aux jardins illisibles. C'est l'absence de durée où le corps disparaît, qui nous étreint.

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 12:18

Cinquante ans après, tu parles encore de la mort de ton chien dans la neige. Qu'avais-tu donc fait de mal pour mériter ce malheur ? Tu te souviens des traces de sang que tu avais suivies jusqu'à lui. Un chemin que tu refais sans cesse, goutte à goutte, quand ton coeur bat de travers.

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La ville depuis dix ans est un remuement de terre et de trous. Comme un cri ouvert qui pourrait nous figer dans sa glaise. Avec tout ce qu'il y a de vieux restes sans mémoire. Des os et des tessons, des fragments d'étoffes ou de grès. Nous ignorons dans quelle langue ils se trouvent, qui nous rapprocherait de leur durée. Un peu de mélancolie fait battre nos paupières. Nous creusons notre corps comme on creuse la ville. Et rien ne le remplira jamais, nos larmes sont trop sèches, nos silences trop vides.

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Tu me demandes parfois comment c'était les courtilières. Tu fermes les yeux pour que ma mémoire revienne. Les mots que je vais dire te font déjà frissonner. Avec leurs mâchoires.

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Comment aurions-nous pu grandir puisque nous ne sommes pas encore nés ?

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Un pont désormais embrasse les deux rives du fleuve, là où il n'y avait qu'un brouillon de paysage. Nous irons appuyer ce qui nous reste de mémoire au nouveau parapet. Nous inventerons comme nous l'avons toujours fait des cris d'oiseaux dans la lumière basse du jour.

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 17:18

Nous n'avons jamais su ce qui nous tient, qui aurait pu tout aussi bien défaire notre chemin. Nous avons les gestes assez fragiles pour accueillir le silence des questions.

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Nous ne connaissions pas les visages de la mort mais nous devinions leur présence. Dans les crissements de la neige quand ta mère pesait trop lourd sur ta poitrine. Dans les rumeurs vertes du fleuve quand j'allais lui conter mes solitudes.

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Le rêve au matin bat encore sur tes paupières. C'est le même depuis toujours, qui creuse dans ton sang. Tu aimes penser qu'il te survivra, à l'affût d'une proie nouvelle.

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Tu n'étais pas née quand tu as fait ton premier voyage. Le bruit de la voiture du père te berçait dans le ventre de ta mère. Tu n'aurais pas dû en revenir. Elle te l'a dit. A huit ans, tu étais en âge de comprendre. A quoi bon faire tant de manières, avec cette histoire.

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Nous avons souvent couru avec le vent le long des frondaisons d'aiguilles sèches. Eprouvé la fatigue des oiseaux trop lourds à l'horizon. Frémi d'être là, encore.

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