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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 17:18

Nous n'avons jamais su ce qui nous tient, qui aurait pu tout aussi bien défaire notre chemin. Nous avons les gestes assez fragiles pour accueillir le silence des questions.

*

Nous ne connaissions pas les visages de la mort mais nous devinions leur présence. Dans les crissements de la neige quand ta mère pesait trop lourd sur ta poitrine. Dans les rumeurs vertes du fleuve quand j'allais lui conter mes solitudes.

*

Le rêve au matin bat encore sur tes paupières. C'est le même depuis toujours, qui creuse dans ton sang. Tu aimes penser qu'il te survivra, à l'affût d'une proie nouvelle.

*

Tu n'étais pas née quand tu as fait ton premier voyage. Le bruit de la voiture du père te berçait dans le ventre de ta mère. Tu n'aurais pas dû en revenir. Elle te l'a dit. A huit ans, tu étais en âge de comprendre. A quoi bon faire tant de manières, avec cette histoire.

*

Nous avons souvent couru avec le vent le long des frondaisons d'aiguilles sèches. Eprouvé la fatigue des oiseaux trop lourds à l'horizon. Frémi d'être là, encore.

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 15:37

Le 15 septembre 1961, j'allais sur mes six ans. Je n'avais guère plus la conscience d'être que le chat de la maison. Apprendre à lire, à écrire, à compter, je ne savais pas ce que cela voulait dire. M'en avait-on seulement touché un mot ?

Une seule image me reste de mon premier jour d'école. Il va être neuf heures. Je suis debout contre une table dans la classe vide. Une femme entre, vient parler à l'homme à son bureau. Elle n'est pas habillée de noir ou de gris comme les paysannes. Elle porte un vêtement coloré, vert peut-être, avec des ronds blancs dessinés dessus. Elle a l'air joyeux. Elle me dit bonjour et s'en retourne.

Pendant cinq ans, je vais vivre dans cette classe unique une grande partie de mon enfance. La plupart des souvenirs que j'en garde sont des reconstitutions à partir d'éléments simples. La bague de l'homme par exemple. Elle provenait d'un boulon qu'il avait dérobé dans un camp de travail où les Allemands l'avaient tenu prisonnier. J'imagine l'infini travail de patience pour creuser le nickel, le limer, le patiner, à la lueur d'un lumignon que les gardiens ne pouvaient pas voir.

Et c'est ainsi que me reviennent en mémoire les leçons d'histoire que l'homme racontait comme des histoires. Des chevauchées, des cliquetis de sabre et des têtes roulant dans la cendre, des mots de courage ou d'espérance et peu importait qu'ils aient été vraiment dits.

La voix de l'homme se faisait plus grave quand il parlait de la guerre de quatorze. Puis de celle de quarante. Elle prolongeait les paroles que j'entendais parfois à la maison, sans les comprendre. Je devinais à peine que les Boches étaient les méchants. J'ignorais le sens du maquis, dont on causait encore presque tout bas. Ma conscience de chat s'en ouvrait davantage au mystère de toute chose.

Aujourd'hui, à bientôt soixante ans, j'ai souvent le sentiment de demeurer encore dans cet état de conscience floue. C'est peut-être lui qui m'a poussé vers l'écriture. Le cocon des mots me protégeait même quand je les mettais à nu. L'homme m'a donné à lire des volumes recouverts de vieux kraft, étiquetés à l'encre violette. Comme un cadeau. Sans devoir qui aurait pu me rebuter.

L'homme savait partager ce qu'il aimait. Tout simplement. Comme un héros ordinaire dans le labeur du jour. Je lui dis merci.

 

 

 

 

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 12:18

L'homme était aussi organisateur de voyages. Aux beaux jours, il offrait à tout le village une excursion en car de tourisme. C'est ainsi que je me souviens de la Bretagne et du Périgord. Des châteaux, des sites archéologiques se succédaient comme des cartes postales devenues vraies, dont on rapportait à la maison un peu de la lumière mystérieuse.

Certains habitants n'avaient jamais voyagé. Le chef-lieu de canton, où se trouvaient le vétérinaire et le mécanicien des machines agricoles, constituait la fin du monde connu. Dépasser les limites du département, regarder d'autres semailles, d'autres races de vaches ou de moutons suscitait des étonnements dignes des grandes découvertes. La mode n'étant pas encore venue de photographier à tout-va les paysages, les mots se chargeaient d'en entretenir le souvenir, le soir autour du souper.

Assis à l'avant du car, l'homme devenait commentateur pour ceux qui étaient à portée de sa voix. Les mots encore. Les plus simples. Pour voir au travers du visible une réalité plus vaste.

A sept ans, le spectacle de l'océan me submergea. Me suis-je éloigné de plus d'un mètre des jupes de ma grand-mère ? Ai-je trempé mes pieds dans l'eau comme tant d'autres, qui poussaient des cris en s'arrosant ? Et que pensait l'homme de sa joyeuse troupe ? Fidèle à Pierre Loti dont il aimait les livres, il contemplait sans doute l'immensité du ciel et de l'eau, du sable.

Parfois, quand le programme était plus ambitieux, le voyage durait deux jours. Coucher ailleurs que dans son lit faisait partie de l'aventure. Les ombres de la nuit ne parlaient pas la même langue. Les craquements du vieux bois ne partageaient pas les mêmes secrets. Le lendemain au petit-déjeuner, les paroles comme les corps manquaient de certitudes.

Encore une visite, d'un musée ou d'un panorama admiré depuis quelque rempart, et il fallait rentrer. Les plus hardis des passagers chantaient au fond du bus le répertoire des belles amours. Une grivoiserie pouvait fuser, que la décence aussitôt censurait. Il y avait des enfants. Il y avait l'homme aussi, dont on craignait la désapprobation.

Sa silhouette, qui s'était un peu tassée, reprenait toute sa hauteur alors que nous retrouvions la place du village. Je n'en devinais pas la fatigue. Comment aurais-je pu savoir qu'il était un homme comme les autres, moi qui grandissait sans père à mes côtés ?

 

 

 

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 12:36

(René Fontroubade, qui fut mon maître du CP au CM2 à l'école d'Ambérac en Charente, vient de mourir à l'âge de 92 ans. Il a vécu jusqu'à ses derniers moments dans sa maison, avec ses livres, ses arbres et sa serre, et totalement lucide. Instituteur du village pendant 32 ans, secrétaire de mairie pendant 40 et maire le temps d'un mandat qu'il n'a pas souhaité renouveler, il était aussi projectionniste de cinéma, auteur dans la revue d'histoire du pays d'Aigre, entomologiste pour le bien-être de ses élèves et... joueur de billes pendant les récréations. Il aimait particulièrement les écrivains du début du XXème siècle, qu'on ne lit plus guère : Anatole France, Roger Martin du Gard, Jules Romains, André Gide et Romain Rolland. C'est en pensant à ce dernier que j'intitule cette petite série de textes Un héros ordinaire car il disait [qu'un héros est un homme qui fait ce qu'il peut].) 

 

 

 

A la fin des années soixante encore, je le voyais pousser sa carriole jusqu'à la salle des fêtes du village. Dedans, deux boîtes plates en carton bouilli. Des rivets dont le chrome s'était terni renforçaient tant bien que mal les coins usés par les voyages. L'homme et la carriole formaient un convoi presque vacillant, comme s'ils peinaient à s'installer dans un présent déjà menacé par toutes sortes de modernités.

Un sourire, une solide poignée de mains, et une conversation naissait. L'homme me demandait comment ça allait pour moi au collège. Je répondais en bafouillant que je me débrouillais mais que, évidemment, je restais fâché avec les mathématiques. C'était la grande époque des ensembles, des bijections, des schémas sagittaux. L'homme grommelait. Il était bien placé pour savoir que tout ce qui touchait aux maths me donnait des boutons.

Puis il parlait d'autre chose. Du village qui se mourait à petits feux malgré les maisons neuves qu'on commençait à construire. Des mentalités paysannes figées dans les habitudes. Et de l'avenir aussi. Il y croyait. Son métier peut-être, ou l'amour qu'il portait à ses arbres, faisait de lui un optimiste. Au bout d'une dizaine de minutes, un échange de sourires marquait la fin de notre entretien.

L'homme arrêtait encore une fois sa carriole, prenait des nouvelles d'une vieille qui se relevait d'une mauvaise maladie, donnait des conseils à qui en demandait, pour une lettre le plus souvent, à la sécurité sociale ou à la préfecture, et regardait sa montre. Comme d'habitude il avait trop bavardé. Il fallait qu'il se sauve. De l'ouvrage l'attendait.

La séance de cinéma était prévue pour le lendemain. Il fallait dérouler l'écran et en vérifier l'état avant de le suspendre au mur. Soumettre l'appareil de projection à une inspection minutieuse. Tester les branchements électriques et les ampoules. L'homme, enfin, sortait les bobines de leur boîte. De la taille d'une roue de voiture, elles exigeaient un maniement très précautionneux. Le film pouvait se rompre en cas de trop forte tension. Là encore, un travail de précision horlogère s'imposait.

L'homme, heureusement, n'avait jamais manqué de patience.

 

 

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 11:43

J'ai pédalé pendant une heure sur mon vélo d'appartement. Je me suis appliqué à faire des mouvements découplés, presque lents, comme si je me promenais sous une frondaison au coeur de l'été. Désormais, je me sens bien dans mes jambes et dans ma tête. Il m'arrive encore de fabriquer des avions en papier mais je ne m'en sers plus pour éloigner les questions inutiles. Seul le plaisir de les regarder voler m'intéresse. L'un d'eux, doté d'un nez mieux profilé et porté par un courant favorable, a tenu trente secondes en l'air. Une petite éternité d'ondulations, de boucles esquissées, d'angles dressés contre le ciel. Puis, délicatement, après un large virage d'approche, il s'est posé à l'endroit où j'ai enterré le merle Chuck Chuck.

La mort de l'oiseau a été une étape décisive dans la mise au clair de mon existence. Je n'ai pas pleuré quand je l'ai découvert. J'ai replié ses ailes le long de son corps, lissé quelques plumes ébouriffées, et j'ai appelé le docteur Klamm. Je ne suis plus son patient car il a cessé d'exercer mais, à l'occasion, nous aimons nous rencontrer autour d'un verre dans un café. Nous avons des conversations ordinaires sur la marche bancale du monde et les menus potins de la ville. Il nous arrive même de rire, à la façon des copains de chambrée lorsque nous échangeons des plaisanteries scabreuses. En revanche, nous ne parlons jamais de Catherine. J'évite d'y faire allusion. D'ailleurs, je vais de moins en moins souvent la voir. Deux fois l'an, peut-être trois, je lui apporte un bouquet de fleurs des champs, j'enlève ici ou là quelque mauvaise herbe, j'égalise à la main le gravier, et, au bout de la minute de silence réglementaire, je m'en retourne.

Je n'ai cependant pas acquis le détachement qui m'aiderait à me déprendre vraiment d'elle. Je ne l'ai pas vue morte comme j'ai vu l'oiseau mort. Je n'ai pas assisté à son enterrement puisque j'étais dans un coma profond à la suite de l'accident. Et je me perds toujours en conjectures à propos du drame qu'elle a vécu avec son oncle. Il y a tellement de trous dans cette histoire que les éléments connus sont difficiles à rassembler. Je me dis que toutes les vies sont pareilles, incohérentes à force d'être trouées. Je me dis qu'il est vain d'essayer de les raccommoder mais je m'obstine quand même. Il m'arrive d'aller jusqu'à M***, sur la plage, près du blockhaus. Je regarde mes pieds s'enfoncer dans le sable sec, marquer leurs empreintes sur le sable mouillé. Je quête le soutien de l'horizon, de la rumeur des vagues, de l'ondoiement des bateaux. Je m'assois sur la marche de l'escalier où j'ai rencontré Catherine et qu'elle m'a volé mon briquet. Je bois des verres de vin à la terrasse où nous avions bu. J'écoute les murmures du vent parmi les ajoncs. Des bribes de phrases émergent à la surface de ma mémoire mais elles ne s'y maintiennent pas, rejoignent aussitôt les fonds obscurs de ma conscience. Il faudrait les noter sur un carnet, jouer avec elles comme avec les pièces d'un puzzle, chercher une vérité qu'elles ne détiennent peut-être pas. Quant à la lettre de l'oncle, j'en ignore jusqu'au premier mot puisque Catherine n'a pas eu le temps de m'en faire part. Comment s'est-il adressé à sa nièce ? A-t-il écrit, tout simplement, "ma chère Catherine" ou "ma petite fille" ? A-t-il utilisé un surnom affectueux qu'ils étaient seuls à connaître, dont il la gratifiait au plus fort de l'intimité ? J'ai imaginé plusieurs débuts de lettres que j'ai déchirés car tout s'y mélange. Catherine n'a pas vu son oncle mort. Je ne l'ai pas vue morte et nous n'avons pas vu la femme morte sur la plage de M***. Les trois affaires, classées depuis longtemps par la police, se résument à un visage qui les contient toutes. Une espèce de portrait robot de la mort. Il faudrait pouvoir le dessiner, esquisser des lignes où se verrait tout à la fois l'indéfini et le défini. C'est au-dessus de mes moyens. Le docteur Klamm saurait peut-être mais je n'ose pas lui demander. Je ne m'adresserai pas davantage au sculpteur qui a exécuté la copie du merle Chuck Chuck. L'individu est trop prétentieux. Comment réussir une oeuvre pareille sans humilité ? Alors, quand je me promène dans la ville, il m'arrive de chercher des figures qui pourraient lui correspondre. Mais je ne retombe pas dans le piège des filatures stériles. J'ai acheté un appareil photo miniature pour être le plus discret possible et je prends quelques images. J'en ai une dizaine dans mon réduit. Uniquement des femmes. Des brunes ou des blondes au front dégagé, le regard droit. Elles ont une quarantaine d'années et leurs rides ressemblent à des coutures estompées, dont les liens pourraient lâcher sans qu'on s'en aperçoive. J'aime leur parler avant de m'endormir, de petits riens sans importance, jetés négligemment dans la parole. Elles connaissent ainsi mes tribulations de manutentionnaire et de livreur de colis. Elles savent toutes les difficultés qui ont jalonné la construction de mon réduit, l'installation du siège de bébé sur le vélo d'appartement. J'ai l'impression qu'elles se moquent de moi. Elles doivent se dire que j'ai un grain, que je suis un homme à tout jamais incurable. Je n'en prends pas ombrage. Des femmes qui incarnent le visage de la mort ne sauraient s'abaisser à des malveillances étriquées. Elles ont forcément une intuition profonde des mécanismes les plus enfouis de la vie. A ce titre, elles sont très attentives à mon récit du bonhomme au chien. Leurs yeux brasillent davantage. Leur front bas se couvre de plis douteux. Leur mâchoire, pour un peu, claquerait comme une serrure. C'est que la présence du portrait de la femme obèse dans la chambre du vieux les dépasse. Elles trouvent qu'il manque de réalité, ou qu'il s'agit d'une réalité que j'aurais collée sur une autre. Je leur oppose que je n'avais aucune raison de me livrer à un jeu aussi stupide mais elles refusent de me croire. Il faudrait que je puisse entendre ce qu'elles disent vraiment lorsqu'elles confrontent leur point de vue. Mais elles ne parlent pas à haute voix quand je suis réveillé. Comment faire alors ? Brancher un dictaphone sur ma table de nuit ? J'y ai réfléchi. Espionner ainsi leurs pensées est une idée séduisante. Le docteur Klamm, qui n'a rien perdu de son originalité, m'apporterait son soutien. Nous viderions quelque bouteille d'alcool fort et, de chimère en chimère, il inviterait la mort à passer aux aveux. Ses paroles seraient gravées sur un disque et l'humanité connaîtrait enfin ce qu'elle cherche depuis l'origine. Si incurable que je sois, la perspective d'une telle révélation me pétrifie. D'autant que la mort ne se contenterait pas de propos généraux. Partant du principe qu'elle sait toute chose en ce monde, elle parlerait aussi de Catherine. Rien de ce qui s'est passé entre elle et son oncle ne resterait dans l'ombre. Un jour, le facteur sonnerait chez moi et me tendrait une enveloppe sans adresse d'expéditeur. J'en comprendrais aussitôt la provenance. J'en devinerais aussitôt le contenu. J'essaierais d'oublier la lettre dans un coin improbable de la cuisine ou du garage, je pédalerais jusqu'au bout de la fatigue sur mon vélo d'appartement mais, peu à peu, un lent et long poison infiltrerait chacune de mes veines. Le poison de la vérité toute nue. Je ne veux pas que la vérité me tue. Je suis un homme normal maintenant. J'ai cessé de me terrer des semaines entières dans mon réduit. Parfois, je redécouvre le plaisir de mon vrai lit dans ma vraie chambre. Les draps ont jauni mais ils sont propres. Je les vaporise d'un extrait de lavande avant de me coucher. Je n'aimerais pas qu'ils dégagent des odeurs trop anciennes. J'en profite aussi pour laver mon corps à fond. J'utilise une brosse dont le manche incurvé permet de nettoyer les endroits habituellement hors d'atteinte. Je vérifie dans la glace chaque centimètre carré de peau. Si je ne suis pas sûr d'avoir ôté de moi toutes les saletés je procède à un nouveau nettoyage des endroits suspects. Puis je mets mon peignoir. Il était déjà usé quand j'ai connu Catherine. Alors, évidemment, il ne tient plus qu'à un fil. Au moindre geste mal contrôlé, la déchirure serait irréparable. J'ignore comment je réagirais. Voilà encore une question à poser à la mort. Je l'enregistrerais sur le dictaphone et les dix femmes auraient d'interminables conciliabules pour élaborer une réponse satisfaisante. Mais je n'ai pas de dictaphone. Je veux demeurer un homme normal le plus longtemps possible. J'ai même envisagé d'enlever de mon réduit les images de ces femmes qui en savent trop. Je l'ai dit au docteur Klamm. Il a émis deux ou trois borborygmes dédaigneux, s'est gratté sans pudeur le nombril et m'a demandé en minaudant où j'en étais de mon vieux projet de faire l'amour une fois par semaine. Les grands espaces vitrés du bar où nous étions à boire encore se sont mis à tournoyer dans mon esprit. Etrange kaléidoscope de la mémoire. Des mots sont venus sur mes lèvres mais j'avais la sensation que quelqu'un d'autre parlait à ma place.

- C'était un bar qui ressemblait à celui-ci, avec des vitres biseautées qui multipliaient les visages à l'infini. Une femme que j'avais suivie buvait une bière avec une paille. Elle n'avait aucun trait commun avec Catherine. Rien dans son attitude n'évoquait une morte qui serait revenue me hanter. Cependant, elle exerçait sur moi un magnétisme si puissant que je ne savais plus que je la suivais. Mon corps était aussi fragile que de la mousse. Je ne sentais plus mes jambes d'avoir trop arpenté les rues. Mon crâne, en revanche, s'était ouvert comme une trappe et mon cerveau se répandait dans l'air confiné du bar. Il voyait tout ce qu'il y avait à voir. Il entendait tout ce qu'il y avait à entendre. J'étais malade d'une hypertrophie de la perception et elle allait me tuer. Mes mains se sont précipitées à mes tempes soudain injectées de sang. J'ai crié. La femme s'est arrêtée de boire, a réajusté les pans de sa robe, rectifié le bleu de ses paupières, et mes yeux l'ont vue disparaître derrière une porte capitonnée. J'ai aussitôt compris à qui elle me faisait penser. Il fallait que je la rattrape. Vous savez pourquoi, bien sûr. Vous le savez depuis le début.

Le docteur Klamm, rompu à toutes les pirouettes, aguerri à tous les ridicules, a étouffé un sanglot dans son poing mou.

- Elle attendait un enfant, n'est-ce pas ? C'était insupportable pour vous.

Le docteur Klamm s'est ressaisi et m'a proposé une promenade en voiture qui nous a conduits jusqu'à M***. Nous n'avons pas parlé pendant le trajet. C'était inutile car nous devinions ce qui allait se passer. Si Catherine était encore de ce monde elle le devinerait aussi. La connaissance intime de l'horreur confère sur le genre humain une lucidité qui refuse de fermer les yeux, quitte à sombrer dans une folie dévorante. Nous nous sommes garés à côté d'un camion dont la remorque grillagée aurait pu transporter des animaux mais c'était du foin qu'il y avait dedans. Nous ne sommes pas sortis tout de suite de la voiture. Nous avons écouté la mer que nous ne voyions pas encore. J'ai fumé une cigarette comme si c'était la dernière. J'ai regardé les mains du docteur Klamm qui ne lâchaient pas le volant. Ma langue est devenue très sèche et ma gorge s'est hérissée d'épingles. Le grain à l'intérieur de ma tête s'est transformé en caillou. La mort sait bien qu'il continuera à grossir, à durcir. Mon cerveau sera pétrifié comme le pied que Catherine avait trouvé au bord du lac.

- Vous n'étiez pas avec Catherine quand elle a entendu la femme crier dans le blockhaus. Je me trompe ?

- Elle n'a pas crié.

- Répondez à ma question. Etiez-vous oui ou non avec Catherine ?

- Je me promenais.

- Et vous êtes entré dans le blockhaus ?

- Oui.

- Et...

- Oui.

Le docteur Klamm a observé un long silence et démarré la voiture. Je n'ai pas osé dire que c'était dommage de rentrer sans avoir vu la mer. J'ai regardé le camion plein de foin qui s'en allait aussi. Le chauffeur avait une casquette sur laquelle était dessiné un cochon qui riait. Catherine aurait aimé se coiffer d'une casquette aussi cocasse. Quant à la femme qui buvait sa bière avec une paille, je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps de lui demander.

Finalement j'achèterai quand même un dictaphone. L'homme normal que je suis devenu peut bien s'offrir une fantaisie. La mort n'y verra aucun inconvénient. Et j'ai tant de questions à lui poser. Oui. Tant.

 

 

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 13:03

Notre dernier jour dans le chalet au bord du lac a été plus court que prévu. Catherine s'était pourtant levée de bonne humeur. Les brumes au-dessus de l'eau, la courbure des frondaisons où scintillait le matin l'enchantaient. Nous avons bu du café, fumé des cigarettes et nous nous sommes promenés le long des berges. Les ajoncs, les roseaux, les araignées, désormais familiers, rendaient la réalité plus réelle, plus rassurante. Rien ne pourrait nous arriver de fâcheux. Et le soleil qui montait dans le ciel annonçait du beau temps.

Puis Catherine a voulu visiter la grotte des loups. De nombreux dépliants en faisaient la publicité dans plusieurs langues. On nous en a donné un dès notre arrivée mais Catherine, rétive au boniment touristique, l'a jeté sans un mot. Aussi étais-je très étonné de son empressement.

- Il y aura trois autocars de Japonais, une colonie d'adolescents et autant de mamies aux cheveux violets. Tu n'as pas peur ?

Catherine n'avait pas peur. N'étant jamais entrée dans une grotte, elle ne souhaitait pas rater l'occasion de le faire enfin. Ses yeux papillonnaient, son sourire jouait sur ses lèvres comme un cerceau tordu. J'ai senti un léger point de douleur sous mes côtes flottantes. Ma nuque a émis un grincement de tire-bouchon. Je savais que les grottes disposent d'un pouvoir émotionnel fort et il me semblait contre indiqué pour Catherine. Mais sa résolution était si farouche qu'il était impossible de m'y soustraire. Nous avons roulé pendant une heure, croisé en effet quelques autocars qui revenaient de la visite et j'ai dit qu'il n'y avait pas de Japonais à bord. Des panneaux aux couleurs trop criardes vantaient le caractère absolument unique de la grotte. Un petit musée dans une baraque en rondins expliquait tout ce qu'il fallait savoir sur les loups, photos et témoignages à l'appui. Une buvette proposait aux chalands un lait de louve au miel, à consommer sur place ou à emporter. Une aire de jeux avec balançoires-toboggans-bacs à sable offrait aux plus jeunes visiteurs une attente sécurisée. Bref, la grotte aux loups était un vrai paradis sous terre, et au-dessus c'était pareil.

Avant même d'acheter nos billets, Catherine m'a pris la main et m'a demandé de ne pas la lâcher au prétexte que ses chaussures pouvaient glisser. Mon point de douleur s'est déplacé vers mon estomac, l'a encerclé dans un anneau constricteur mais j'ai choisi de me raconter que j'avais faim. Un guide nous a remis un casque de chantier en nous assurant que le risque d'éboulement était quasi nul et nous a précédés avec une lampe torche. Son discours, émaillé de termes géologiques, sonnait faux. La grotte aurait servi de refuge à toutes sortes d'insurgés au cours de l'histoire, du moyen âge jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Quelques loups, plus ou moins apprivoisés, les auraient protégés. On dit même que l'un d'eux, forcément grand, forcément courageux, se serait sacrifié pour sauver des enfants abandonnés.

J'avais envie de rire mais pas Catherine. Les parois suintantes de la grotte, ses anfractuosités, ses curiosités minérales exacerbaient son imagination. Un simple clapotement se transformait en gargouillis. Une tache plus sombre sur une pierre et elle pensait à du sang. Pour un peu, emportée par l'écho des paroles du guide, elle aurait entendu des coups de feu, senti sur sa peau l'haleine des loups. Quand nous sommes revenus à la lumière du jour, Catherine ne savait plus où elle se trouvait. Le paysage tremblait comme s'il allait s'ouvrir sous ses pieds.

- On s'en va, a-t-elle soufflé d'une voix trop blanche.

Elle a allumé la radio dans la voiture et m'a demandé de me dépêcher car la tête lui tournait. Puis elle n'a plus rien dit. Ce silence, malgré la musique du poste, pesait lourd sur mes poumons. Et mon estomac, pris dans son étau, faisait remonter à ma bouche une odeur de pourriture. J'ai proposé un arrêt dans un café mais Catherine ne pouvait pas m'entendre. Je me suis concentré sur la conduite en essayant de chasser les idées noires qui assiégeaient mon esprit. Nous ferions l'amour dès que nous serions de retour au chalet puis nous ouvririons une bouteille de vin. Nous imaginerions le souvenir de notre séjour dans dix ans, dans vingt ans. Il nous accompagnerait plus longtemps encore car nous saurions l'enjoliver pour qu'il devienne impérissable. Et l'émotion nous emporterait si loin que nous céderions à quelque promesse d'éternité.

Catherine, j'en suis convaincu, a deviné qu'il y avait trop d'eau de rose dans mon film.

- Je n'ai pas tué ma mère, a-t-elle dit en redressant la tête. Elle est morte avant que je le fasse.

J'ai ralenti, éteint la radio, allumé deux cigarettes, et le récit de Catherine m'a submergé de son avant-dernière vague.

- Il n'y a pas de lien apparent avec le suicide de mon oncle. Ni avec les viols. C'était un accident. Je m'en souviens très bien. On venait de finir le repas du soir. Ma mère avait trop bu. C'était de plus en plus souvent qu'elle buvait trop. Et l'alcool la rendait méchante. Elle reprochait à mon père de lui avoir détruit la vie. Tu m'as détruit la vie, qu'elle disait, depuis le début, j'aurais dû partir en courant. Mon père serrait les poings, piquait du nez dans son assiette. Moi, j'avais seize ans. Je me disais que ça pouvait plus durer, que je devais faire quelque chose, mais j'étais plus terrorisée que révoltée. De toute façon, quelle que soit mon attitude, je m'en prenais aussi plein la figure. Des mots très durs, sur comment je m'habillais, comment je me coiffais, comment je travaillais mal au collège et que j'allais rater mes études. Evidemment, plus le ton montait plus il était question de sexe. Ma mère devenait carrément ordurière. J'étais bonne qu'à écarter les cuisses et je finirais sur le trottoir. Une fois, je lui ai dit que c'était elle la putain, une putain frustrée. Elle m'a sauté dessus. Mon père a réussi à nous séparer et il a passé plus d'une heure à la calmer. Moi, comme toujours, je me suis débrouillée toute seule. La haine peut avoir du bon. J'inventais des tas de scénarios pour que ma mère crève et j'allais mieux. Je pensais surtout au poison. Quelques gouttes de quelque chose dans le café du matin, capables de foudroyer n'importe qui en deux minutes. Deux minutes de convulsions atroces pendant lesquelles je dirais tout. La réalité a été plus radicale que mon imagination. Ma mère s'est levée de table en renversant sa chaise, nous a regardés comme si c'était elle qui allait nous tuer puis elle est montée à l'étage. Mon père n'a pas bougé. Moi non plus. Nous étions incapables de parler, incapables d'échanger un regard. Un quart d'heure plus tard, ma mère est apparue en haut de l'escalier. Son visage ne conservait aucune trace de violence. Sa poitrine se soulevait à un rythme régulier. Et elle a glissé. Je ne sais pas comment. Sa tête a sauté comme un bilboquet sur les marches en pierre. Elle est morte une heure après à l'hôpital.

Nous n'avons pas fait l'amour à notre retour au chalet. Catherine répétait qu'elle voulait se remplir le ventre et ça la faisait rire. Nous avons mangé des pâtes avec beaucoup de beurre, croqué des pommes trop vertes, fumé la moitié d'un paquet de cigarettes. Nous avons bu de l'eau au robinet de l'évier qui débordait de vaisselle sale. Catherine n'a pas reparlé de sa mère. Comme si l'ingestion de la nourriture dressait un barrage contre sa mémoire.

Et il s'est mis à pleuvoir. Un fracas immédiat sous un ciel sans nuage ni vent. Les gens couraient dans tous les sens pour s'abriter. Des cris fusaient. Une vieille dame, derrière sa fenêtre, passait au crible ses souvenirs d'averses. D'où venait cette pluie qu'aucun nuage n'avait annoncée ? Catherine s'est serrée contre moi et j'ai pensé à la soirée d'anniversaire dans la ferme abandonnée. J'avais comparé le ciel à une peau qui se déchire d'un coup. C'était la même chose, là. Une peau chargée de toutes les humeurs noires du monde pétait comme une vesse dont l'odeur nous hanterait toujours. Catherine s'est détachée de moi, a écouté le vacarme sur les tuiles du chalet, regardé la boue qui dévalait les caniveaux et j'ai compris qu'elle voulait partir. Le déchaînement climatique lui était insupportable. Les raisons en étaient si évidentes que je ne me suis pas opposé à ce départ précipité. Une heure plus tard, presque joyeuse malgré la pluie, Catherine s'installait au volant de la voiture. J'étais inquiet, à l'affût du moindre affaissement de la chaussée sur les bas côtés, des branches cassées au détour des virages, mais je n'ai rien dit. Au bout d'une dizaine de kilomètres sans heurts, je me suis détendu. La route, plus large, mieux entretenue, était moins dangereuse. Le glissement des essuie-glaces sur le pare-brise, réglé avec une précision quasi atomique, achevait de me rassurer.

Catherine conduisait prudemment et commentait le défilé du paysage. Elle aimait telle maison isolée sur une colline, tel pont qui avait jadis accueilli une voie de chemin de fer, remarquait des cocasseries dans les noms des villages qui lui inspiraient des jeux de mots enfantins. Bercé par le ronronnement du moteur, je ne me suis pas aperçu tout de suite qu'elle avait changé de ton et de sujet. La vague ultime de son récit resterait à tout jamais impossible à compléter.

- Je les ai entendus dire qu'il fallait reconnaître le corps et je suis montée dans la voiture avec mes parents. Ma mère fuyait mon regard. Mon père baissait la tête. Les flics parlaient à voix basse de leurs histoires de commissariat. La routine. La mort aussi banale qu'un repas au restaurant. Il s'est pendu. C'est tout ce qu'ils ont dit. J'ai voulu poser des questions mais ils m'ont répondu qu'on verrait après. J'ai pensé au dernier rapport que j'avais eu avec mon oncle et aux lettres qu'il m'envoyait. Je me suis souvenue du plaisir qui se mélangeait à la répugnance. Au moment de franchir le seuil de la morgue, je n'ai pas pu. Le plus vieux des flics m'a tenu compagnie et m'a offert une cigarette. Il a dit que je ne risquais plus rien puis, sans transition, que la journée serait chaude. Dix minutes plus tard, nous étions dans le bureau d'un inspecteur. Il se grattait souvent l'oreille. Il a dit que nous serions interrogés séparément et une de ses collègues est venue me chercher. Elle aurait pu être ma grande soeur. D'ailleurs, elle ne causait pas comme un flic, plutôt comme un éducateur. Elle faisait attention à ses mots. Gardait sur son visage un sourire très mesuré. Elle m'a même demandé si je souhaitais boire un coca. Une grande soeur, vraiment, ou une jeune mère attentionnée. Elle m'a dit que la police ouvrait systématiquement une enquête en cas de suicide et que je n'avais pas à m'inquiéter. Puis elle m'a causé de la lettre trouvée à côté du corps. Une espèce de confession, a-t-elle précisé, qui vous est adressée. Son regard est entré si doucement dans le mien que j'ai failli pleurer. Alors j'ai dit que oui, je voulais bien un coca. A presque seize ans, je redevenais une toute petite fille.

Catherine s'est arrêtée de parler pour reprendre sa respiration. Nous roulions maintenant sur une nationale dont le revêtement venait d'être refait et le paysage encore mouillé semblait revigoré. Tout allait bien. Catherine ne déraillerait pas. Le soleil qui pointait à l'horizon ne le permettrait pas.

- Ils n'ont pas voulu me donner la lettre. Ils m'ont raconté que mon oncle regrettait de m'avoir fait du mal mais qu'il ne s'était pas suicidé à cause de ça. Il avait d'autres problèmes, depuis longtemps. La police le connaissait. La justice aussi. Je suis restée avec ces indications floues jusqu'à mes dix-huit ans. Ils ont eu tort. Tous les gens que j'ai vus après ont eu tort. Quand la moitié de la vérité manque, on l'invente. J'ai commencé à le faire pendant l'enterrement. J'ai imaginé le corps que je n'avais pas vu. J'ai grossi les marques autour du cou. J'ai cherché dans des livres des descriptions de strangulation. Je n'en ai pas trouvé. Mes cauchemars ont pris le relais. Des nuées de capricornes dévoraient le cadavre et se jetaient sur moi. Je me réveillais en criant. Mon père, qui était insomniaque, m'entendait. Il collait parfois son oreille à la porte de ma chambre mais il n'a jamais ouvert. Il ne pouvait rien ouvrir de toute façon, pas même ses bras. Aujourd'hui, je le juge moins sévèrement qu'avant. Je le vois deux fois par an dans l'appartement qu'il a acheté après avoir vendu la maison. Il me demande toujours si je veux quelque chose et je lui réponds toujours non. A la rigueur, j'accepte un verre d'eau si j'ai la gorge trop sèche. Je reste une petite heure que j'ai bien du mal à rendre un peu vivante. Je lui parle de mes amours. Je dis comme ça, mes amours. Il sait que mon prof de gym poète du dimanche est parti. Il sait aussi que tu existes. Un père normal poserait des questions. Quel âge il a ? Quel boulot il fait ? Quels projets d'avenir on a ? Un père normal dirait deux ou trois bricoles sur sa vie à lui sans qu'on ait à lui demander. Mais ses mots sont comme ses bras, incapables de s'ouvrir. Il a toujours été comme ça. Quand j'ai enfin eu la lettre de mon oncle, j'ai exigé qu'il la lise devant moi. J'étais persuadée qu'il ne cacherait pas son émotion. Il allait forcément pleurer, me demander pardon de n'avoir rien soupçonné. C'est que la lettre était terrible. Même les phrases les plus tendres l'étaient. Mon oncle m'écrivait comme à une petite fille qu'il n'avait pas su protéger puis la violence revenait sous sa plume. Meurtrière. Je pense qu'il aurait fini par me tuer. Sans le vouloir vraiment. Mon père a été incapable de lire la lettre jusqu'au bout. Je l'ai fait à sa place, à haute voix, en détachant bien chaque syllabe, et j'ai eu l'idée de l'apprendre. Je m'installais sur mon lit, devant l'armoire à glace, et je répétais comme au théâtre. Je peux te la dire si tu veux. Le décor s'y prête. Il fait beau.

Catherine a respiré profondément, redressé la tête dans une posture dont le jeu m'effrayait. La fixité de son profil manquait d'aplomb. Les commissures de ses lèvres étaient trop pincées. J'ai même eu peur des arbres le long de la route.

- Tu me la diras quand nous serons rentrés, ai-je dit en essayant d'être naturel, on ouvrira une bouteille et ce sera plus facile pour toi.

Catherine n'a pas eu le temps de me répondre. Je n'ai pas eu le temps de comprendre ce qui se passait. La voiture a freiné, tangué, mordu le bas-côté, freiné encore, puis s'est déportée sur la gauche. Le choc a été implacable. Les camions n'aiment pas qu'on leur barre le chemin. Trou noir immédiat. J'en suis sorti six mois plus tard. Des images d'arbres qui marchent ont commencé à me hanter. Le jour comme la nuit. Au point que je refusais de me promener dans le parc de l'hôpital. Un psychologue a cru bon de me dire la vérité. Le responsable de l'accident était un hérisson. Catherine a tout fait pour l'éviter. Y compris mourir. Avec les mots de sa lettre dans la bouche. J'ignore ce qu'est devenu le hérisson.

 

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 13:02

Notre dernier jour dans le chalet au bord du lac a été plus court que prévu. Catherine s'était pourtant levée de bonne humeur. Les brumes au-dessus de l'eau, la courbure des frondaisons où scintillait le matin l'enchantaient. Nous avons bu du café, fumé des cigarettes et nous nous sommes promenés le long des berges. Les ajoncs, les roseaux, les araignées, désormais familiers, rendaient la réalité plus réelle, plus rassurante. Rien ne pourrait nous arriver de fâcheux. Et le soleil qui montait dans le ciel annonçait du beau temps.

Puis Catherine a voulu visiter la grotte des loups. De nombreux dépliants en faisaient la publicité dans plusieurs langues. On nous en a donné un dès notre arrivée mais Catherine, rétive au boniment touristique, l'a jeté sans un mot. Aussi étais-je très étonné de son empressement.

- Il y aura trois autocars de Japonais, une colonie d'adolescents et autant de mamies aux cheveux violets. Tu n'as pas peur ?

Catherine n'avait pas peur. N'étant jamais entrée dans une grotte, elle ne souhaitait pas rater l'occasion de le faire enfin. Ses yeux papillonnaient, son sourire jouait sur ses lèvres comme un cerceau tordu. J'ai senti un léger point de douleur sous mes côtes flottantes. Ma nuque a émis un grincement de tire-bouchon. Je savais que les grottes disposent d'un pouvoir émotionnel fort et il me semblait contre indiqué pour Catherine. Mais sa résolution était si farouche qu'il était impossible de m'y soustraire. Nous avons roulé pendant une heure, croisé en effet quelques autocars qui revenaient de la visite et j'ai dit qu'il n'y avait pas de Japonais à bord. Des panneaux aux couleurs trop criardes vantaient le caractère absolument unique de la grotte. Un petit musée dans une baraque en rondins expliquait tout ce qu'il fallait savoir sur les loups, photos et témoignages à l'appui. Une buvette proposait aux chalands un lait de louve au miel, à consommer sur place ou à emporter. Une aire de jeux avec balançoires-toboggans-bacs à sable offrait aux plus jeunes visiteurs une attente sécurisée. Bref, la grotte aux loups était un vrai paradis sous terre, et au-dessus c'était pareil.

Avant même d'acheter nos billets, Catherine m'a pris la main et m'a demandé de ne pas la lâcher au prétexte que ses chaussures pouvaient glisser. Mon point de douleur s'est déplacé vers mon estomac, l'a encerclé dans un anneau constricteur mais j'ai choisi de me raconter que j'avais faim. Un guide nous a remis un casque de chantier en nous assurant que le risque d'éboulement était quasi nul et nous a précédés avec une lampe torche. Son discours, émaillé de termes géologiques, sonnait faux. La grotte aurait servi de refuge à toutes sortes d'insurgés au cours de l'histoire, du moyen âge jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Quelques loups, plus ou moins apprivoisés, les auraient protégés. On dit même que l'un d'eux, forcément grand, forcément courageux, se serait sacrifié pour sauver des enfants abandonnés.

J'avais envie de rire mais pas Catherine. Les parois suintantes de la grotte, ses anfractuosités, ses curiosités minérales exacerbaient son imagination. Un simple clapotement se transformait en gargouillis. Une tache plus sombre sur une pierre et elle pensait à du sang. Pour un peu, emportée par l'écho des paroles du guide, elle aurait entendu des coups de feu, senti sur sa peau l'haleine des loups. Quand nous sommes revenus à la lumière du jour, Catherine ne savait plus où elle se trouvait. Le paysage tremblait comme s'il allait s'ouvrir sous ses pieds.

- On s'en va, a-t-elle soufflé d'une voix trop blanche.

Elle a allumé la radio dans la voiture et m'a demandé de me dépêcher car la tête lui tournait. Puis elle n'a plus rien dit. Ce silence, malgré la musique du poste, pesait lourd sur mes poumons. Et mon estomac, pris dans son étau, faisait remonter à ma bouche une odeur de pourriture. J'ai proposé un arrêt dans un café mais Catherine ne pouvait pas m'entendre. Je me suis concentré sur la conduite en essayant de chasser les idées noires qui assiégeaient mon esprit. Nous ferions l'amour dès que nous serions de retour au chalet puis nous ouvririons une bouteille de vin. Nous imaginerions le souvenir de notre séjour dans dix ans, dans vingt ans. Il nous accompagnerait plus longtemps encore car nous saurions l'enjoliver pour qu'il devienne impérissable. Et l'émotion nous emporterait si loin que nous céderions à quelque promesse d'éternité.

Catherine, j'en suis convaincu, a deviné qu'il y avait trop d'eau de rose dans mon film.

- Je n'ai pas tué ma mère, a-t-elle dit en redressant la tête. Elle est morte avant que je le fasse.

J'ai ralenti, éteint la radio, allumé deux cigarettes, et le récit de Catherine m'a submergé de son avant-dernière vague.

- Il n'y a pas de lien apparent avec le suicide de mon oncle. Ni avec les viols. C'était un accident. Je m'en souviens très bien. On venait de finir le repas du soir. Ma mère avait trop bu. C'était de plus en plus souvent qu'elle buvait trop. Et l'alcool la rendait méchante. Elle reprochait à mon père de lui avoir détruit la vie. Tu m'as détruit la vie, qu'elle disait, depuis le début, j'aurais dû partir en courant. Mon père serrait les poings, piquait du nez dans son assiette. Moi, j'avais seize ans. Je me disais que ça pouvait plus durer, que je devais faire quelque chose, mais j'étais plus terrorisée que révoltée. De toute façon, quelle que soit mon attitude, je m'en prenais aussi plein la figure. Des mots très durs, sur comment je m'habillais, comment je me coiffais, comment je travaillais mal au collège et que j'allais rater mes études. Evidemment, plus le ton montait plus il était question de sexe. Ma mère devenait carrément ordurière. J'étais bonne qu'à écarter les cuisses et je finirais sur le trottoir. Une fois, je lui ai dit que c'était elle la putain, une putain frustrée. Elle m'a sauté dessus. Mon père a réussi à nous séparer et il a passé plus d'une heure à la calmer. Moi, comme toujours, je me suis débrouillée toute seule. La haine peut avoir du bon. J'inventais des tas de scénarios pour que ma mère crève et j'allais mieux. Je pensais surtout au poison. Quelques gouttes de quelque chose dans le café du matin, capables de foudroyer n'importe qui en deux minutes. Deux minutes de convulsions atroces pendant lesquelles je dirais tout. La réalité a été plus radicale que mon imagination. Ma mère s'est levée de table en renversant sa chaise, nous a regardés comme si c'était elle qui allait nous tuer puis elle est montée à l'étage. Mon père n'a pas bougé. Moi non plus. Nous étions incapables de parler, incapables d'échanger un regard. Un quart d'heure plus tard, ma mère est apparue en haut de l'escalier. Son visage ne conservait aucune trace de violence. Sa poitrine se soulevait à un rythme régulier. Et elle a glissé. Je ne sais pas comment. Sa tête a sauté comme un bilboquet sur les marches en pierre. Elle est morte une heure après à l'hôpital.

Nous n'avons pas fait l'amour à notre retour au chalet. Catherine répétait qu'elle voulait se remplir le ventre et ça la faisait rire. Nous avons mangé des pâtes avec beaucoup de beurre, croqué des pommes trop vertes, fumé la moitié d'un paquet de cigarettes. Nous avons bu de l'eau au robinet de l'évier qui débordait de vaisselle sale. Catherine n'a pas reparlé de sa mère. Comme si l'ingestion de la nourriture dressait un barrage contre sa mémoire.

Et il s'est mis à pleuvoir. Un fracas immédiat sous un ciel sans nuage ni vent. Les gens couraient dans tous les sens pour s'abriter. Des cris fusaient. Une vieille dame, derrière sa fenêtre, passait au crible ses souvenirs d'averses. D'où venait cette pluie qu'aucun nuage n'avait annoncée ? Catherine s'est serrée contre moi et j'ai pensé à la soirée d'anniversaire dans la ferme abandonnée. J'avais comparé le ciel à une peau qui se déchire d'un coup. C'était la même chose, là. Une peau chargée de toutes les humeurs noires du monde pétait comme une vesse dont l'odeur nous hanterait toujours. Catherine s'est détachée de moi, a écouté le vacarme sur les tuiles du chalet, regardé la boue qui dévalait les caniveaux et j'ai compris qu'elle voulait partir. Le déchaînement climatique lui était insupportable. Les raisons en étaient si évidentes que je ne me suis pas opposé à ce départ précipité. Une heure plus tard, presque joyeuse malgré la pluie, Catherine s'installait au volant de la voiture. J'étais inquiet, à l'affût du moindre affaissement de la chaussée sur les bas côtés, des branches cassées au détour des virages, mais je n'ai rien dit. Au bout d'une dizaine de kilomètres sans heurts, je me suis détendu. La route, plus large, mieux entretenue, était moins dangereuse. Le glissement des essuie-glaces sur le pare-brise, réglé avec une précision quasi atomique, achevait de me rassurer.

Catherine conduisait prudemment et commentait le défilé du paysage. Elle aimait telle maison isolée sur une colline, tel pont qui avait jadis accueilli une voie de chemin de fer, remarquait des cocasseries dans les noms des villages qui lui inspiraient des jeux de mots enfantins. Bercé par le ronronnement du moteur, je ne me suis pas aperçu tout de suite qu'elle avait changé de ton et de sujet. La vague ultime de son récit resterait à tout jamais impossible à compléter.

- Je les ai entendus dire qu'il fallait reconnaître le corps et je suis montée dans la voiture avec mes parents. Ma mère fuyait mon regard. Mon père baissait la tête. Les flics parlaient à voix basse de leurs histoires de commissariat. La routine. La mort aussi banale qu'un repas au restaurant. Il s'est pendu. C'est tout ce qu'ils ont dit. J'ai voulu poser des questions mais ils m'ont répondu qu'on verrait après. J'ai pensé au dernier rapport que j'avais eu avec mon oncle et aux lettres qu'il m'envoyait. Je me suis souvenue du plaisir qui se mélangeait à la répugnance. Au moment de franchir le seuil de la morgue, je n'ai pas pu. Le plus vieux des flics m'a tenu compagnie et m'a offert une cigarette. Il a dit que je ne risquais plus rien puis, sans transition, que la journée serait chaude. Dix minutes plus tard, nous étions dans le bureau d'un inspecteur. Il se grattait souvent l'oreille. Il a dit que nous serions interrogés séparément et une de ses collègues est venue me chercher. Elle aurait pu être ma grande soeur. D'ailleurs, elle ne causait pas comme un flic, plutôt comme un éducateur. Elle faisait attention à ses mots. Gardait sur son visage un sourire très mesuré. Elle m'a même demandé si je souhaitais boire un coca. Une grande soeur, vraiment, ou une jeune mère attentionnée. Elle m'a dit que la police ouvrait systématiquement une enquête en cas de suicide et que je n'avais pas à m'inquiéter. Puis elle m'a causé de la lettre trouvée à côté du corps. Une espèce de confession, a-t-elle précisé, qui vous est adressée. Son regard est entré si doucement dans le mien que j'ai failli pleurer. Alors j'ai dit que oui, je voulais bien un coca. A presque seize ans, je redevenais une toute petite fille.

Catherine s'est arrêtée de parler pour reprendre sa respiration. Nous roulions maintenant sur une nationale dont le revêtement venait d'être refait et le paysage encore mouillé semblait revigoré. Tout allait bien. Catherine ne déraillerait pas. Le soleil qui pointait à l'horizon ne le permettrait pas.

- Ils n'ont pas voulu me donner la lettre. Ils m'ont raconté que mon oncle regrettait de m'avoir fait du mal mais qu'il ne s'était pas suicidé à cause de ça. Il avait d'autres problèmes, depuis longtemps. La police le connaissait. La justice aussi. Je suis restée avec ces indications floues jusqu'à mes dix-huit ans. Ils ont eu tort. Tous les gens que j'ai vus après ont eu tort. Quand la moitié de la vérité manque, on l'invente. J'ai commencé à le faire pendant l'enterrement. J'ai imaginé le corps que je n'avais pas vu. J'ai grossi les marques autour du cou. J'ai cherché dans des livres des descriptions de strangulation. Je n'en ai pas trouvé. Mes cauchemars ont pris le relais. Des nuées de capricornes dévoraient le cadavre et se jetaient sur moi. Je me réveillais en criant. Mon père, qui était insomniaque, m'entendait. Il collait parfois son oreille à la porte de ma chambre mais il n'a jamais ouvert. Il ne pouvait rien ouvrir de toute façon, pas même ses bras. Aujourd'hui, je le juge moins sévèrement qu'avant. Je le vois deux fois par an dans l'appartement qu'il a acheté après avoir vendu la maison. Il me demande toujours si je veux quelque chose et je lui réponds toujours non. A la rigueur, j'accepte un verre d'eau si j'ai la gorge trop sèche. Je reste une petite heure que j'ai bien du mal à rendre un peu vivante. Je lui parle de mes amours. Je dis comme ça, mes amours. Il sait que mon prof de gym poète du dimanche est parti. Il sait aussi que tu existes. Un père normal poserait des questions. Quel âge il a ? Quel boulot il fait ? Quels projets d'avenir on a ? Un père normal dirait deux ou trois bricoles sur sa vie à lui sans qu'on ait à lui demander. Mais ses mots sont comme ses bras, incapables de s'ouvrir. Il a toujours été comme ça. Quand j'ai enfin eu la lettre de mon oncle, j'ai exigé qu'il la lise devant moi. J'étais persuadée qu'il ne cacherait pas son émotion. Il allait forcément pleurer, me demander pardon de n'avoir rien soupçonné. C'est que la lettre était terrible. Même les phrases les plus tendres l'étaient. Mon oncle m'écrivait comme à une petite fille qu'il n'avait pas su protéger puis la violence revenait sous sa plume. Meurtrière. Je pense qu'il aurait fini par me tuer. Sans le vouloir vraiment. Mon père a été incapable de lire la lettre jusqu'au bout. Je l'ai fait à sa place, à haute voix, en détachant bien chaque syllabe, et j'ai eu l'idée de l'apprendre. Je m'installais sur mon lit, devant l'armoire à glace, et je répétais comme au théâtre. Je peux te la dire si tu veux. Le décor s'y prête. Il fait beau.

Catherine a respiré profondément, redressé la tête dans une posture dont le jeu m'effrayait. La fixité de son profil manquait d'aplomb. Les commissures de ses lèvres étaient trop pincées. J'ai même eu peur des arbres le long de la route.

- Tu me la diras quand nous serons rentrés, ai-je dit en essayant d'être naturel, on ouvrira une bouteille et ce sera plus facile pour toi.

Catherine n'a pas eu le temps de me répondre. Je n'ai pas eu le temps de comprendre ce qui se passait. La voiture a freiné, tangué, mordu le bas-côté, freiné encore, puis s'est déportée sur la gauche. Le choc a été implacable. Les camions n'aiment pas qu'on leur barre le chemin. Trou noir immédiat. J'en suis sorti six mois plus tard. Des images d'arbres qui marchent ont commencé à me hanter. Le jour comme la nuit. Au point que je refusais de me promener dans le parc de l'hôpital. Un psychologue a cru bon de me dire la vérité. Le responsable de l'accident était un hérisson. Catherine a tout fait pour l'éviter. Y compris mourir. Avec les mots de sa lettre dans la bouche. J'ignore ce qu'est devenu le hérisson.

 

 

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 11:42

Depuis quelques séances, le docteur Klamm ne joue plus avec des agates pour me signifier que notre entretien est clos. Il utilise un appeau qui imite le chant du cygne.

- Le chant du cygne n'est pas l'antichambre de la mort, il n'est jamais le plus beau. Vous l'avez compris, évidemment. Car vous serez bientôt guéri.

Mon cou s'est aussitôt replié dans mes épaules à la façon d'une fourche télescopique. J'ai ressenti une vive douleur aux clavicules qui s'est diffusée partout dans mon squelette. Je me suis dit que si mon corps tout entier devait subir le même sort, la guérison me vaudrait d'être un homme aussi plat qu'une galette. Je n'aimais pas du tout cette perspective. A ma connaissance, aucun homme-galette n'était parvenu à vivre selon ses désirs.

- Nous continuerons à nous voir, s'est empressé d'ajouter le docteur Klamm pour me détendre. Vous m'enseignerez l'art des filatures. Vous en faites encore, n'est-ce pas ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Je n'en ai plus besoin.

- Racontez quand même.

Mon cou a retrouvé sa longueur normale et j'ai parlé pendant une heure d'une femme au front balafré. Elle ressemblait à celle que j'avais remarquée dans un film catastrophe mais rien de mystérieux, a priori, n'émanait d'elle. L'actrice portait un body en aluminium étincelant sous les projecteurs alors qu'une simple jupe de coton l'habillait dans la lumière du jour. De plus, son dos un peu voûté, son pas traînant ne correspondaient pas à l'image de quelqu'un qui allait sauver le monde. J'avais affaire à une personne dépressive comme il en existe tant et la balafre elle-même était d'une triste banalité. Cette femme était peut-être tombée d'une échelle alors qu'elle tapissait un mur. Ou elle avait glissé sur un trottoir et heurté le garde-boue d'une moto. Dans les deux cas, la blessure ne laisserait aucune trace.

Je m'apprêtais à renoncer à la filature quand un hérisson a traversé la rue. Il n'y avait pas de jardin public dans les parages. L'animal s'était probablement échappé d'une boutique spécialisée dans les insectivores à piquants. Mais je n'en voyais pas à l'entour. De toute évidence, c'était de ma mémoire que surgissait le hérisson et je me suis mis à courir pour rattraper la femme qui avait pris trop d'avance. Elle se promenait au hasard des rues, entrait dans des magasins où elle n'achetait rien, sans jamais s'arrêter, réglée comme un manège. Tant et si bien que je me suis demandé si elle existait vraiment. Je l'ai doublée, j'ai touché au passage la lanière de son sac à main, senti son parfum, puis, me retournant comme si j'avais perdu quelque chose, je l'ai regardée. Cette femme, je n'en doutais plus, était aussi réelle que moi. La balafre sur son front n'avait rien d'un artifice de cinéma. L'espace d'une seconde, j'ai imaginé qu'une robe à fleurs dansait devant mes yeux. Des pneus ont crissé. La ville s'est transformée en forêt et j'ai failli tomber. La femme a changé de trottoir, s'est mise à marcher plus vite. Je devais me ressaisir de toute urgence si je ne voulais pas la perdre de vue. Endiguer les débordements de ma mémoire. J'ai allumé une cigarette, regardé comme un curieux ordinaire quelques immeubles et mes jambes, de nouveau sûres, ont pu me porter. La femme avait retrouvé un pas régulier qui, j'en étais de plus en plus convaincu, ne la menait nulle part. Là était peut-être son mystère, qu'elle ne chercherait jamais à élucider. Elle marchait comme ça depuis son enfance, dans une conscience floue de l'espace et du temps qui lui permettait de mieux se concentrer sur elle-même pour mieux se dissoudre. J'en déduisais qu'elle n'avait fait aucune mauvaise chute d'une échelle ou sur un trottoir. Cette balafre, qu'elle aurait pu atténuer d'un trait de poudre, racontait toute une histoire, et je voulais la connaître. Mais comment l'aborder pour lui parler ? Alors que je l'avais effrayée. Par quels mots ouvrir une conversation qui ne tourne pas court ?

Je n'ai pas eu le loisir d'approfondir la question. La femme venait de sonner à une porte et avait déjà disparu. Toutes mes conjectures sur les fondements obscurs de la marche s'effondraient. Je ne savais plus quelle attitude adopter. J'ai observé la porte, son embrasure, ses gonds. Elle n'était pas une illusion. Elle s'inscrivait logiquement dans une façade de trois étages où il y avait des fenêtres et des balcons. Des plaques en cuivre indiquaient quelques professions libérales, médecin ou avocat. Un peu à l'écart, un simple bristol sous plastique annonçait un club de rencontres. C'est là que j'ai sonné, sans réfléchir. Un interphone m'a demandé si j'avais rendez-vous. J'ai dit que je souhaitais parler à la femme qui avait une balafre sur le front. L'interphone m'a répondu que les employés de la maison ne recevaient pas de visite pendant les heures de travail mais qu'il pouvait transmettre un message si j'étais de la famille. Cette précision m'a tellement déconcerté que j'ai bafouillé. L'interphone a marqué un temps d'arrêt pendant lequel le hérisson a retraversé ma mémoire. De nouveau, la ville se changeait en une forêt dont les arbres tombaient comme un jeu de quilles. Leurs racines arrachées produisaient des bruits de succion qui se propageaient dans ma mâchoire et résonnaient sous mon crâne. J'ai dû m'agripper au chambranle de la porte. Un passant m'a demandé si j'étais malade, a ajouté qu'il y avait justement un médecin là où je me trouvais mais ses mots se sont mélangés à ceux de l'interphone. Je ne savais plus quelle voix s'adressait à moi, ni même si elle s'adressait à quelqu'un en particulier. J'ai rassuré comme j'ai pu le passant inquiet et je suis allé m'asseoir à la terrasse d'un café sur le trottoir d'en face. Ma tête était surchargée de bourdonnements de toutes sortes, à tel point que je ne me suis pas entendu commander une bière. Le sens de ma filature m'apparaissait de plus en plus improbable. J'ignorais à quelle heure la femme finirait son travail. Combien de temps devrais-je attendre ? Et pour quoi faire ?

J'ai bu une autre bière puis une autre encore. J'ai fumé plusieurs cigarettes en tirant trop fort sur le filtre. Malgré les bruits de la circulation, le grésillement de la mousse et du tabac chuchotaient à mes oreilles. Une note feutrée qui n'exprimait ni joie ni peine mais insistante comme si elle voulait me dire quelque chose. Et j'ai pensé à Catherine, à tout ce qui nous était arrivé. Le souvenir ne me consumait plus avec la même ardeur. La femme au front balafré n'en était pas une résurgence. Catherine marchait d'un pas plus déterminé, la tête haute et le regard fier. Son corps demeurait dans une tension qui électrisait sa robe à fleurs. Non, vraiment, la comparaison n'était pas tenable. Et cependant je continuais à faire le guetteur. Dès que quelqu'un sortait de la maison mon coeur battait plus vite.

- Et le hérisson ? a soufflé le docteur Klamm.

Mais ce n'était jamais elle. Je me suis dit que la maison possédait une autre issue. La femme était déjà partie et je ne la reverrais jamais. J'ai demandé au serveur s'il la connaissait. Le ton de ma voix a dû lui paraître bizarre car il a répondu évasivement. Il croyait qu'elle était coiffeuse à domicile. Il ne savait pas si elle habitait le quartier. Pour donner le change, il s'est répandu en banalités sur les difficultés à communiquer dans les villes. Alors je lui ai parlé de la balafre. Il m'a regardé comme si j'avais proféré une obscénité, s'est dépêché de nettoyer une tache sur une table voisine et s'est réfugié derrière son comptoir. Si j'avais employé le mot cicatrice, moins effrayant, j'aurais peut-être obtenu quelques renseignements. J'étais un détective de seconde catégorie. Le vieux bonhomme au chien me l'avait dit. Mieux valait rentrer et travailler. La chaîne de mon vélo d'appartement grinçait horriblement. Un accroc dans le grillage de la cage de Chuck Chuck s'agrandissait tous les jours un peu plus et l'oiseau finirait par se blesser. Même mon réduit commençait à pâtir de mes négligences. L'étagère multi rangements perdait des vis. Le sanibroyeur top silence était de moins en moins discret, se prenait pour un dindon en colère. Quant au jardin, j'évitais d'y penser. Il faudrait tout couper, tout raser, puis replanter.

- Vous ne voulez vraiment pas me parler du hérisson ? a insisté le docteur Klamm.

J'ai répété le mot hérisson comme s'il appartenait tout à coup à une langue étrangère et tout ce que j'ai dit ensuite m'a fait la même impression. Je ne comprenais plus rien à mon récit qui s'enlisait. Les lieux n'avaient plus de contours précis, les personnages de noms propres.

- Le hérisson, ai-je répété encore. Oui, bien sûr, le hérisson. Là, c'était un hérisson mais ça aurait pu être n'importe quoi d'autre. Une feuille d'arbre, un enjoliveur, un bourdon, un éclat plus vif sur le bitume aussi bien.

- Continuez.

- Ma filature ne vous intéresse plus ?

Le docteur Klamm a sorti son appeau puis s'est ravisé, m'a encouragé à poursuivre d'un signe de la main. Alors que le temps réglementaire de la séance était dépassé depuis longtemps. J'ai rassemblé tant bien que mal mes mots éparpillés. J'ai réussi à les contenir dans des phrases à peu près claires.

- Je ne sais plus combien d'heures je suis resté à la terrasse du café. La bière me piquait la bouche et j'avais des suées. Le serveur gardait l'oeil sur moi. J'ai commandé un double whisky et je lui ai laissé un pourboire. Je ne regardais plus tellement la maison. Je me demandais si c'était la bonne. J'ai eu envie d'aller vérifier mais je n'ai pas pu me lever. J'ai palpé mes jambes, en haut en bas. Elles étaient molles comme des poupées de chiffons. En tirant dessus elles se seraient décrochées du bassin. Je me suis dit qu'il valait mieux attendre et j'ai commencé à classer les gens qui passaient. Les joyeux d'un côté, les tristes de l'autre. Les lents et les rapides. J'ai essayé d'établir des recoupements mais aucun n'était satisfaisant. Alors je me suis intéressé aux gros. Uniquement à eux. Oui, oui, on en a déjà parlé. Etre gros, c'est une histoire de peau qui frotte, qui envahit l'esprit. Les gros sont nus même quand ils sont habillés.

Le docteur Klamm m'a coulé un regard morne, s'est gratté la joue. Il se souvenait de la mésaventure subie par son postérieur encastré dans mon siège de bébé et, malgré son humour, le souvenir du souvenir ne l'emballait pas. J'ai laissé tomber les gros pour mieux reprendre le fil de mon récit.

- Lorsque j'ai retrouvé l'usage de mes jambes, je suis allé sonner à la maison et l'interphone m'a ouvert sans poser de questions. J'ai visité les couloirs des étages, remarqué des plantes dans des pots, quelques gravures dans des cadres. Je me suis dit que c'était une maison normale pour des gens normaux. La déception devait se lire sur mon visage. J'ai croisé quelqu'un à qui j'ai demandé si une femme avec cicatrice sur le front. Je n'ai pas fini ma phrase. La personne a grommelé troisième étage porte six et j'y suis allé. Ce n'était pas le moment de reculer. J'ai calé mes pieds sur le paillasson, prêté l'oreille aux petits bruits de l'intérieur. J'ai entendu de l'eau glisser contre une surface en inox. La puissance du jet indiquait un bac à douche plutôt qu'un évier. Un autre que moi aurait imaginé les gestes intimes de la femme à sa toilette, avant qu'elle n'aille rejoindre au club de rencontres un vieux quidam. A la vérité, cette eau m'effrayait et je savais pourquoi. Elle inondait déjà mon esprit de vagues puissantes qui me conduiraient sur la plage de M***. Je refusais de retourner là-bas. Il y avait trop de cadavres dans la mémoire du sable. J'ai quitté la maison en courant et je me suis juré d'abandonner mes filatures. J'ai détruit mes jumelles. Oublié cette femme qui porte la balafre d'une autre. Mais je n'ai rien pu faire contre le hérisson.

 

 

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 11:03

J'avais demandé à mon patron de m'accorder une semaine de congé supplémentaire car je voulais veiller au mieux sur Catherine dont la santé continuait à décliner. Mes prétentions lui ont paru d'autant plus excessives que je devenais de moins en moins performant dans mon travail. Quelques clients mécontents avaient déjà téléphoné. L'un d'eux avait rapporté que je m'étais introduit de force dans son salon pour prendre des photos. Alors que je n'avais pas d'appareil sur moi, seulement mes jumelles. Je n'ai pas cherché à me défendre. J'ai dit à mon patron tout le mal qui m'est passé par la tête et il m'a octroyé un congé définitif.

Le lendemain, sur le coup de midi et par temps clair, la R5 prenait le chemin de la montagne. La perspective de rouler pendant deux cent cinquante kilomètres enchantait Catherine.

- Mes parents n'étaient pas des voyageurs, a-t-elle dit en guise d'explication.

J'ai pensé que moi non plus je n'avais pas beaucoup voyagé quand j'étais enfant mais je ne souhaitais pas m'aventurer sur le terrain des pères et des mères. Catherine avait vraiment besoin de repos et je comptais sur l'effet revigorant de l'air montagnard pour dissiper les souvenirs empoisonnés.

Nous avons loué pendant quinze jours un petit chalet au bord d'un lac situé à mille mètres d'altitude sans que jamais le moindre nuage vienne assombrir notre joie. Nous étions, enfin, un vrai couple d'amoureux, et cela nous faisait rire. Le matin, quand la brume s'était retirée, nous nous promenions au bord du lac. Nous regardions les ajoncs, les roseaux, les araignées qui traçaient des cercles à la surface de l'eau. Nous ramassions parfois des cailloux dont la forme avait retenu notre attention et Catherine envisageait de les peindre pour les exposer dans une vitrine. Elle en a trouvé un qui ressemblait à un pied dans un soulier verni. Des plis tout autour de la cheville évoquaient une chaussette usée. Nous nous sommes raconté que ce pied avait dû beaucoup marcher et que, en ayant marre, il s'était détaché du corps qui lui infligeait ce supplice. Catherine a dit qu'un pied ne se promène jamais seul et qu'il fallait chercher l'autre. Si nous le trouvions, il n'était pas impossible de découvrir les jambes, le tronc, les bras, la tête qui reconstitueraient le corps d'un errant pétrifié. Notre quête a bien sûr échoué mais nous n'en avons pas pris ombrage. La joie devait absolument rester à nos côtés.

L'après-midi, nous nous installions dans des fauteuils à bascule et nous observions la vie des autres chalets. Il n'y avait là aucune agitation inutile, aucun bruit de trop qui aurait meurtri nos oreilles. Les voitures des résidents étaient reléguées sur des parkings de terre à chaque bout du village. Les gens respectaient l'interdiction de la musique forte et savaient parler sans crier. Les enfants modéraient d'eux-mêmes les excès de leurs jeux. Tant de calme finissait par nous endormir mais, au réveil, nos forces régénérées aiguisaient nos sens. Nous prenions plaisir à les satisfaire et la lenteur du paysage déteignait sur nos gestes. Les mots mêmes de l'amour, parfois râpeux sinon brutaux, avaient ici les parfums fleur bleue de l'adolescence. Lorsque nous étions rassasiés de nos corps, nous dévorions à belles dents des sandwichs jambon-beurre et nous visitions les environs en voiture. Catherine, dont le teint reprenait peu à peu des couleurs, avait les yeux partout, s'extasiait des grandeurs du paysage comme des petits rien aperçus çà et là. Un simple rideau à une fenêtre pouvait l'émouvoir. Une cheminée coiffée d'un chapeau de zinc lui faisait regretter de n'avoir pas emporté d'appareil-photo.

Invariablement, ces promenades nous donnaient soif. Nous jetions notre dévolu sur les bistrots les plus rustiques et nous y buvions un vin si consistant qu'il nous tenait une fois sur deux lieu de repas. Catherine, alors, rêvait tout haut.

- Je suis bien ici. Je pourrais y vivre jusqu'à la fin de mes jours sans jamais m'ennuyer. L'hiver, je regarderais la neige tomber, recouvrir les choses une à une. Et toi ?

- Quoi, moi ?

- Tu aimerais regarder la neige tomber ? Tu aimerais la regarder avec moi ?

L'enthousiasme de Catherine me semblait si extraordinaire que je ne voulais en aucun cas le tempérer par des propos trop raisonnables. Je lui répondais que je n'avais pas tellement de souvenirs de neige et que ce serait l'occasion d'en constituer.

- Des souvenirs qui ne seraient qu'à nous, m'empressais-je d'ajouter.

Et Catherine, plus sensible au vin bu à deux mille mètres d'altitude qu'à celui dégusté en plaine, me sommait d'en inventer car, disait-elle, elle voulait rire jusqu'à plus soif. De sottise en sottise, nous arrivions ainsi au bord de la nuit, fatigués certes mais ravis. Nous retrouvions nos fauteuils devant notre chalet et je n'étais pas loin de partager le sentiment de Catherine. Vivre ici jusqu'à mon souffle ultime, dans un espace qui mettrait le temps entre parenthèses. Plus de passé lourd à porter, plus de futur épuisant à imaginer, et le présent lui-même ne serait plus un poids mort sur ma conscience. Pendant que Catherine se laissait couler dans le sommeil, je m'amusais à compter les étoiles. J'étais content quand je dépassais le nombre vingt car j'imaginais des étendues qui me délivraient de mes piétinements philosophiques sur la durée du temps. Bref, je rêvais. Tant et si bien qu'il m'arrivait de compter à haute voix. Au point de réveiller Catherine.

- Tu comptes les moutons ?

- Non, les étoiles.

- Les moutons sont plus nombreux que les étoiles.

- Tu as vérifié ?

Catherine a haussé les épaules et s'est enfermée dans un silence boudeur. J'ai deviné qu'il ne fallait pas la déranger. J'ai continué à compter les étoiles dans ma tête mais le coeur n'y était plus. A quoi bon se mesurer à l'innombrable ? Il ne me viendrait pas à l'idée de compter des confettis ou des gouttes d'eau. J'ai soupiré. J'ai regardé Catherine. Son corps avait l'immobilité d'une chose et je me suis dit qu'elle pourrait disparaître d'un coup, absorbée par les bras de son fauteuil. Qu'allions-nous devenir ? Comment soigner une obsession qui me semblait de plus en plus incurable ? D'autant que les nouvelles pistes de la gendarmerie à M*** ne donnaient rien. Tôt ou tard, l'enquête serait abandonnée et Catherine ne saurait pas guérir. Son oncle, même après sa mort, continuerait à la détruire. J'ai pris sa main dans la mienne et je l'ai posée sur mon genou. Son corps a retrouvé un peu de chaleur. Ses yeux gris se sont teintés d'un peu de bleu.

- J'aime pas les étoiles, a murmuré Catherine, je te l'ai déjà dit.

- Ni le chocolat.

- Tu te souviens que j'aime pas le chocolat mais pour les étoiles tu as oublié.

Le ton de Catherine était si catégorique que je n'ai pas voulu mentir. J'ai attendu comme attendent parfois les médecins des âmes, le regard perdu dans le vague et l'air inspiré. Des mots qui n'avaient jamais été prononcés allaient sortir enfin, j'en étais persuadé, des mots qui sentiraient peut-être aussi mauvais que des dents nécrosées de l'intérieur, mais sur lesquels je fondais mes derniers espoirs.

- J'aime pas les étoiles parce que c'est comme ça, a dit Catherine un peu trop vite. Aucun rapport avec mon oncle. Désolée de te détromper. Les gens qui n'aiment pas les étoiles sont plus nombreux que tu le crois. Le problème, c'est que j'aime pas ne pas aimer. C'est pareil pour le chocolat d'ailleurs.

- Il suffit d'apprendre, ça ne doit pas être tellement compliqué.

Catherine n'a pas répondu. Ses yeux se sont fermés dans un tremblement de paupières qui m'a donné froid partout. La nuit me semblait soudain hostile. Les palpitations des roseaux le long des berges du lac annonçaient de sourdes menaces. Mais de quelles profondeurs surgiraient-elles ? J'ai fumé, à grandes bouffées, plusieurs cigarettes à la suite. J'ai regardé le bout rouge au contact du tabac, fait des ronds avec, décrit des huit, tracé des courbes. Leurs lueurs s'effaçaient aussitôt qu'elles apparaissaient et je me suis dit que la vie était comme ça. Quoi qu'on fasse pour essayer de la retenir. Puis j'ai pensé à notre départ dans deux jours. Je devrais retourner à l'ANPE. Courber l'échine sous les commentaires acrimonieux de la conseillère. M'adapter aux exigences d'un nouveau patron et d'un nouvel emploi. Empêcher Catherine de sombrer définitivement dans un monde où personne ne pourrait jamais la rejoindre. Et si elle mourait ? Là, dans son fauteuil. Les yeux fermés. Peut-on mourir rien qu'en fermant les yeux ? En les fermant avec une obstination telle que la mort est obligée de venir ?

Je suis resté près d'une heure à imaginer la mort de Catherine. L'instant du passage. Accompagné peut-être par un remuement plus grand des roseaux sur les berges. Une mort sans visage qui sort de l'eau. La nuit gomme les traits du paysage. Le silence n'a jamais été aussi dur. La mort avance d'un pas décidé jusqu'au fauteuil de Catherine. Regarde pendant quelques minutes le corps qu'elle va prendre. Je la regarde aussi. Et si, à la dernière seconde, elle choisissait de m'emporter moi ? J'essaie de crier pour la faire fuir mais aucun son ne jaillit de ma bouche. J'allume mon briquet. J'agite la flamme dans tous les sens. Vainement. La mort n'a pas peur du feu.

Le grincement d'un volet dans le chalet voisin m'emporte tout à coup loin de Catherine. La mort ne sort plus d'un lac mais d'une rivière aux flots épais. Elle traverse un pré d'herbes couchées où grouillent toutes sortes d'insectes à pinces. Elle franchit un fossé gorgé d'eau croupie et pousse la grille d'une maison. Elle n'hésite pas. Elle connaît le chemin. Elle est déjà venue plusieurs fois. Pour des vieux décidément trop usés, des enfants atteints de mauvaises fièvres. Elle monte l'escalier qui mène aux chambres, ouvre une porte. Le lit est juste en face, avec un énorme édredon rouge. C'est le corps de droite qui est au plus mal. Quinze ans d'âge mais il en paraît cent. Une maladie dont personne n'a jamais entendu parler. Qui n'est peut-être pas de ce monde. Le médecin le répète à qui veut l'entendre. Elle n'est pas de ce monde. La mort sourit.

- Arrête avec ton briquet. Tu fais une drôle de tête.

Je n'ai pas reconnu tout de suite la voix de Catherine. J'ai regardé le lac et les roseaux, le chalet et le ciel. J'ai mis du temps à réaliser qu'il n'y avait pas d'accroc dans le paysage. Catherine a rapproché son fauteuil du mien et a caressé ma joue. Les fleurs de sa robe ont scintillé sous la lune. J'ai cherché quelque chose d'amusant à dore mais je n'ai rien trouvé. J'ai rangé mon briquet dans ma poche.

- Ne t'inquiète pas, a dit Catherine, je vais apprendre à les aimer, les étoiles. Mais tu fais vraiment une drôle de tête. On dirait que tu as vu un monstre. Il y en a dans les sous-bois. Quand ils ont trop faim, ils se jettent sur un chalet et hop, c'est fini.

Je n'ai pas répondu. Il nous restait un jour pour que Catherine aime les étoiles. Peut-être que tout alors serait différent. Oui. Peut-être.

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 10:29

Ce matin de bonne heure, alors que j'émergeais tout juste d'un sommeil poisseux, un livreur m'a remis un siège de bébé de la part du docteur Klamm. Avec un message à sa façon, écrit directement sur l'emballage : "Mon fondement garde en mémoire sa désincarcération à la scie électrique et a le plaisir de vous remercier."

Plus large que le précédent, capitonné recto verso, ce nouveau siège possède une housse anti-frottements qui diminue de soixante-quinze pour cent l'inconfort de la transpiration. Je l'ai aussitôt installé, surveillé de près par le merle Chuck Chuck qui avait du mal à cacher son impatience. En un seul coup de pédale, mon vélo d'appartement a réagi comme un mustang. Une avalanche de chiffres a déferlé sur le compteur et une tornade magnétique a fait disparaître mon réduit. Les solives des combles transformées en allumettes se sont envolées en parsemant mon chemin de mille et un feux de paille. In extremis, Chuck Chuck a sauté sur le guidon car il ne voulait pas manquer cette prometteuse aventure.

Nous nous sommes retrouvés quasi instantanément sur la Lune, sans éprouver la moindre fatigue. Le siège de bébé du docteur Klamm avait des pouvoirs magiques tels que les tapis volants des légendes faisaient figure de paillasson.

- Qu'est-ce que tu en penses ? ai-je demandé à Chuck Chuck.

L'oiseau, assez renfrogné depuis que Catherine a décrété qu'il était mieux chez moi que chez elle, a eu un haussement d'ailes dédaigneux. Ma question ne l'intéressait pas. J'ai donné un coup de pédale rageur et le vélo s'est posé au bord de la mer des Vapeurs. Allais-je y revoir le robot déglingué que j'avais interrogé sur la solitude ? Comment le consoler s'il venait à se plaindre ? Existe-t-il des mots et des gestes adaptés à une situation pareille ? Les robots sont probablement aussi imprévisibles que les humains dès lors qu'ils expriment leurs émotions. Le métal, comme la chair, a ses réactions propres. Et je serais, encore une fois, bien désemparé.

Les pink pink de Chuck Chuck ayant coupé court à toute comparaison, nous avons exploré les environs. Le paysage manquait tellement d'étrangeté que j'ai commencé à m'inquiéter. La plage de sable faisait des creux et des bosses comme toutes les plages de sable. Les vagues n'émettaient aucun bruit de ventouse lunaire en s'abattant. La chanson du vent était tristement banale. J'ai alors observé le ciel, mesuré la vitesse des nuages, évalué en conséquence la durabilité de leurs formes. Je n'y ai pas découvert le détail insolite qui m'aurait rassuré sur notre destination. J'ai voulu rentrer.

Mais le merle Chuck Chuck m'a opposé un refus catégorique. Il s'est envolé derrière une dune en vociférant des chapelets de pink pink qui déploraient ma mentalité de pantouflard. J'ai marché sur le rivage, indifférent à la rumeur si ordinaire de l'océan, et mon corps a lentement disparu. Ma peau s'est détachée de moi comme on quitte un vêtement trop ample. Mes chairs à nu ne saignaient pas. Mes organes puis mes os se sont défaits sans déchirure. La marche devenait de plus en plus légère sur le sable et j'en distinguais chaque mouvement avec une acuité accrue. Pour voir ainsi mieux, entendre mieux, sentir mieux alors que mon enveloppe charnelle s'était dissoute, il fallait que nous ayons découvert un monde où les lois naturelles connues ne s'appliquaient pas. La perspective de jouir enfin d'une liberté sans frein m'exaltait. Aurais-je encore besoin de mon vélo d'appartement puisque je m'étais affranchi de toute matière ?

L'irruption de Chuck Chuck avec une capsule de boisson gazeuse dans le bec a effacé d'un trait mes rêves d'esprit pur. Mon corps a retrouvé sa gangue de chair armée d'os. J'ai vacillé sous son poids et, incapable de me déplacer, j'ai pleuré. Chuck Chuck a caressé ma joue du bout de l'aile, a lancé quelques trilles qu'il espérait joyeux, s'est mis à sautiller en forçant sur le ridicule.

- Ce n'est pas tout, criaillait-il, et pour un peu il aurait pleuré aussi.

Je n'étais, en effet, pas au bout de mon désenchantement. J'avais compris que la capsule de boisson gazeuse ne provenait pas d'un bistrot galactique mais je n'aurais en aucun cas imaginé que le vélo m'avait transporté sur la plage de M***, à deux kilomètres seulement du blockhaus. J'ai poussé un soupir à émouvoir tous les éléments du ciel et de la terre. J'ai soulevé comme j'ai pu mes jambes de plomb. J'ai traîné le vélo d'appartement par le guidon, sous le regard alarmé de l'oiseau, et je me suis avancé vers le blockhaus qui grossissait comme un reproche. Ses flancs s'étaient creusés au fil des marées. L'arceau de l'entrée menaçait de s'effondrer. Des inscriptions fraîchement bombées prouvaient cependant que l'endroit était toujours visité. Je suis resté les bras ballants sans pouvoir prendre une décision. Tout aussi embarrassé que moi, Chuck Chuck ne savait plus où mettre ses ailes qui ressemblaient à des chiffons ébouriffés. Le vent soufflait plus fort depuis quelques minutes et nous ne nous en étions pas aperçus. Il s'est mis à pleuvoir. Un éclair a zébré le ciel. Une brèche s'est ouverte dans le blockhaus. Une bouche tordue, édentée, dont les lèvres extensibles allaient nous aspirer, dont les chicots nous broieraient ensuite. Et, si nous parvenions à leur échapper, le blockhaus se transformerait en un monstre au jarret puissant pour nous rattraper.

- Quelqu'un a crié. J'en suis sûr.

- Non, a hurlé Chuck Chuck , c'est ta mémoire qui a crié.

J'ai pédalé avec l'énergie d'un possédé dans tous les sens mais le blockhaus nous barrait toujours le passage. C'était la fin du voyage. Le vélo ne me conduirait plus jamais qu'à moi-même. Mais qui étais-je donc, là, tenant un guidon dans une main et de l'autre caressant un oiseau affolé ? Allais-je enfin distinguer le vrai du faux dans l'histoire de ma vie ? Et que deviendrais-je, une fois cette distinction établie ? Pourrais-je vivre comme avant dans mon réduit, à entretenir des rêves éveillés ? Me rendrais-je comme avant à la consultation du docteur Klamm ? Qu'est-ce que je voulais, au juste ? Et voulais-je seulement quelque chose ?

C'est alors que Catherine est apparue sur le rivage, tendue vers le fil de l'horizon de l'autre côté de la mer. La pluie, qui tombait de plus en plus fort, ne semblait pas l'atteindre. Ses cheveux restaient secs. Aucune humidité ne plaquait contre son corps les fleurs de sa robe. J'ai compris que plusieurs pans de la réalité se mélangeaient comme un puzzle impossible. Ils s'inséraient convenablement dans l'unité de l'espace mais pas dans celle du temps. L'image de Catherine provenait d'un autre moment que j'échouais à discerner. Un moment sans pluie et marqué par des cris dans le secteur du blockhaus.

J'ai abandonné le vélo, repoussé l'oiseau de plus en plus effrayé, puis je me suis mis à courir. Le vent peu à peu s'est retiré. Une lézarde s'est ouverte au coeur du ciel. Un trait de blanc sur l'immensité du noir. J'ai appelé Catherine, doucement, j'ai touché sa robe à fleurs, mais elle ne s'est pas retournée. Rien ne pouvait la distraire de ce qu'elle regardait de l'autre côté de la mer. Qu'y avait-il donc à voir que je ne voyais pas ?

- Je peux te prêter mes yeux, a proposé le merle Chuck Chuck, les miens n'ont pas peur.

Sans attendre mon assentiment, il s'est juché sur ma tête, a fixé l'horizon et les premières images ont traversé mon esprit. Des champs de blé, des routes perdues, un bois de peupliers où suintait une terre de marais. Aucun bruit. Aucun mouvement dans les branches. Puis, soudain, le flanc d'un coteau est apparu. Un enfant s'y tenait debout au milieu de hautes herbes. Immobile, le visage blanc, les lèvres fermées.

J'ai senti dans mon corps une force qui le tirait en arrière et j'ai réalisé que j'étais l'enfant du coteau. Je savais quelles images allaient maintenant apparaître. Je me suis débattu. J'ai supplié Chuck Chuck d'interrompre le film. Mais c'était trop tard. Les herbes ont commencé à grossir sous le zoom trop puissant de ma mémoire et une mante religieuse a glissé le long d'une tige. Puis une autre. Et encore une autre. En quelques secondes, le coteau s'est rempli de mantes religieuses dont les yeux globuleux me dévoraient déjà. Leurs pattes, qu'elles frottaient avec appétit, ressemblaient à des ciseaux de cuisine. L'enfant du coteau est tombé, évanoui peut-être, et je suis tombé aussi. Le film était fini. Catherine avait quitté le rivage de la plage de M***. Je n'avais plus rien à contempler. Chuck Chuck m'a donné des coups de bec sur le menton et j'ai apprécié de retrouver mon réduit. J'ai compté une à une les solives des combles. Ces solives qui avaient éclaté comme des allumettes et venaient de se reconstituer. La réalité, peut-être, est ainsi, à se faire et à se défaire, comme la mer, sans arrêt. Mais pourquoi avais-je revu les images les plus terribles de mon enfance ? Quel rapport pouvait bien les lier à Catherine ? Il faudrait en parler au docteur Klamm.

- Ce n'est pas la peine, a dit Chuck Chuck. Je sais ce qui s'est passé.

L'oiseau, aussi ravi que moi d'être de retour à la maison, s'amusait à sautiller sur le vélo dont la roue tournait à vide, penchait insolemment la tête.

- C'est vraiment simple, a-t-il repris en imitant le ton professoral du docteur Klamm. Les mantes religieuses ne sont qu'un écran de fumée. Je suis convaincu qu'elles t'ont fait très peur quand tu étais petit mais ce n'est pas de cette peur-là qu'il s'agit.

Je n'ai pas voulu en savoir davantage. J'ai chassé l'oiseau des combles et je me suis enfermé à clé dans mon réduit. J'ai pensé aux travaux que je pourrais encore effectuer car un chantier est toujours à reprendre. J'ai visité mentalement les travées des magasins de bricolage où je m'approvisionne. Et j'ai fumé toute la matinée. Un nuage bleuté a bercé mon corps qui a fini par s'endormir. Les nuages bleutés sont très efficaces contre la peur.

 

 

 

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