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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 12:18

L'homme était aussi organisateur de voyages. Aux beaux jours, il offrait à tout le village une excursion en car de tourisme. C'est ainsi que je me souviens de la Bretagne et du Périgord. Des châteaux, des sites archéologiques se succédaient comme des cartes postales devenues vraies, dont on rapportait à la maison un peu de la lumière mystérieuse.

Certains habitants n'avaient jamais voyagé. Le chef-lieu de canton, où se trouvaient le vétérinaire et le mécanicien des machines agricoles, constituait la fin du monde connu. Dépasser les limites du département, regarder d'autres semailles, d'autres races de vaches ou de moutons suscitait des étonnements dignes des grandes découvertes. La mode n'étant pas encore venue de photographier à tout-va les paysages, les mots se chargeaient d'en entretenir le souvenir, le soir autour du souper.

Assis à l'avant du car, l'homme devenait commentateur pour ceux qui étaient à portée de sa voix. Les mots encore. Les plus simples. Pour voir au travers du visible une réalité plus vaste.

A sept ans, le spectacle de l'océan me submergea. Me suis-je éloigné de plus d'un mètre des jupes de ma grand-mère ? Ai-je trempé mes pieds dans l'eau comme tant d'autres, qui poussaient des cris en s'arrosant ? Et que pensait l'homme de sa joyeuse troupe ? Fidèle à Pierre Loti dont il aimait les livres, il contemplait sans doute l'immensité du ciel et de l'eau, du sable.

Parfois, quand le programme était plus ambitieux, le voyage durait deux jours. Coucher ailleurs que dans son lit faisait partie de l'aventure. Les ombres de la nuit ne parlaient pas la même langue. Les craquements du vieux bois ne partageaient pas les mêmes secrets. Le lendemain au petit-déjeuner, les paroles comme les corps manquaient de certitudes.

Encore une visite, d'un musée ou d'un panorama admiré depuis quelque rempart, et il fallait rentrer. Les plus hardis des passagers chantaient au fond du bus le répertoire des belles amours. Une grivoiserie pouvait fuser, que la décence aussitôt censurait. Il y avait des enfants. Il y avait l'homme aussi, dont on craignait la désapprobation.

Sa silhouette, qui s'était un peu tassée, reprenait toute sa hauteur alors que nous retrouvions la place du village. Je n'en devinais pas la fatigue. Comment aurais-je pu savoir qu'il était un homme comme les autres, moi qui grandissait sans père à mes côtés ?

 

 

 

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commentaires

marie-claude 08/01/2013 23:11


tu me fais retourner dans mon passé à la retrouvailles de ces voyages en car, organisés par le curé du village, qui nous ont fais découvrir à nous, les perdus du bout de la terre les merveilles
de ce petit pays dont nous ignorions tout !

Brigitte Giraud 07/01/2013 23:21


Magnifique texte. Qui me fait frissonner. Bel hommage à l'homme qui n'était pas seulement l'instituteur.  Monsieur Fontroubade serait fier de toi encore, et, à rebours, peut-être de
lui-même.