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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 15:37

Le 15 septembre 1961, j'allais sur mes six ans. Je n'avais guère plus la conscience d'être que le chat de la maison. Apprendre à lire, à écrire, à compter, je ne savais pas ce que cela voulait dire. M'en avait-on seulement touché un mot ?

Une seule image me reste de mon premier jour d'école. Il va être neuf heures. Je suis debout contre une table dans la classe vide. Une femme entre, vient parler à l'homme à son bureau. Elle n'est pas habillée de noir ou de gris comme les paysannes. Elle porte un vêtement coloré, vert peut-être, avec des ronds blancs dessinés dessus. Elle a l'air joyeux. Elle me dit bonjour et s'en retourne.

Pendant cinq ans, je vais vivre dans cette classe unique une grande partie de mon enfance. La plupart des souvenirs que j'en garde sont des reconstitutions à partir d'éléments simples. La bague de l'homme par exemple. Elle provenait d'un boulon qu'il avait dérobé dans un camp de travail où les Allemands l'avaient tenu prisonnier. J'imagine l'infini travail de patience pour creuser le nickel, le limer, le patiner, à la lueur d'un lumignon que les gardiens ne pouvaient pas voir.

Et c'est ainsi que me reviennent en mémoire les leçons d'histoire que l'homme racontait comme des histoires. Des chevauchées, des cliquetis de sabre et des têtes roulant dans la cendre, des mots de courage ou d'espérance et peu importait qu'ils aient été vraiment dits.

La voix de l'homme se faisait plus grave quand il parlait de la guerre de quatorze. Puis de celle de quarante. Elle prolongeait les paroles que j'entendais parfois à la maison, sans les comprendre. Je devinais à peine que les Boches étaient les méchants. J'ignorais le sens du maquis, dont on causait encore presque tout bas. Ma conscience de chat s'en ouvrait davantage au mystère de toute chose.

Aujourd'hui, à bientôt soixante ans, j'ai souvent le sentiment de demeurer encore dans cet état de conscience floue. C'est peut-être lui qui m'a poussé vers l'écriture. Le cocon des mots me protégeait même quand je les mettais à nu. L'homme m'a donné à lire des volumes recouverts de vieux kraft, étiquetés à l'encre violette. Comme un cadeau. Sans devoir qui aurait pu me rebuter.

L'homme savait partager ce qu'il aimait. Tout simplement. Comme un héros ordinaire dans le labeur du jour. Je lui dis merci.

 

 

 

 

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 12:18

L'homme était aussi organisateur de voyages. Aux beaux jours, il offrait à tout le village une excursion en car de tourisme. C'est ainsi que je me souviens de la Bretagne et du Périgord. Des châteaux, des sites archéologiques se succédaient comme des cartes postales devenues vraies, dont on rapportait à la maison un peu de la lumière mystérieuse.

Certains habitants n'avaient jamais voyagé. Le chef-lieu de canton, où se trouvaient le vétérinaire et le mécanicien des machines agricoles, constituait la fin du monde connu. Dépasser les limites du département, regarder d'autres semailles, d'autres races de vaches ou de moutons suscitait des étonnements dignes des grandes découvertes. La mode n'étant pas encore venue de photographier à tout-va les paysages, les mots se chargeaient d'en entretenir le souvenir, le soir autour du souper.

Assis à l'avant du car, l'homme devenait commentateur pour ceux qui étaient à portée de sa voix. Les mots encore. Les plus simples. Pour voir au travers du visible une réalité plus vaste.

A sept ans, le spectacle de l'océan me submergea. Me suis-je éloigné de plus d'un mètre des jupes de ma grand-mère ? Ai-je trempé mes pieds dans l'eau comme tant d'autres, qui poussaient des cris en s'arrosant ? Et que pensait l'homme de sa joyeuse troupe ? Fidèle à Pierre Loti dont il aimait les livres, il contemplait sans doute l'immensité du ciel et de l'eau, du sable.

Parfois, quand le programme était plus ambitieux, le voyage durait deux jours. Coucher ailleurs que dans son lit faisait partie de l'aventure. Les ombres de la nuit ne parlaient pas la même langue. Les craquements du vieux bois ne partageaient pas les mêmes secrets. Le lendemain au petit-déjeuner, les paroles comme les corps manquaient de certitudes.

Encore une visite, d'un musée ou d'un panorama admiré depuis quelque rempart, et il fallait rentrer. Les plus hardis des passagers chantaient au fond du bus le répertoire des belles amours. Une grivoiserie pouvait fuser, que la décence aussitôt censurait. Il y avait des enfants. Il y avait l'homme aussi, dont on craignait la désapprobation.

Sa silhouette, qui s'était un peu tassée, reprenait toute sa hauteur alors que nous retrouvions la place du village. Je n'en devinais pas la fatigue. Comment aurais-je pu savoir qu'il était un homme comme les autres, moi qui grandissait sans père à mes côtés ?

 

 

 

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 12:36

(René Fontroubade, qui fut mon maître du CP au CM2 à l'école d'Ambérac en Charente, vient de mourir à l'âge de 92 ans. Il a vécu jusqu'à ses derniers moments dans sa maison, avec ses livres, ses arbres et sa serre, et totalement lucide. Instituteur du village pendant 32 ans, secrétaire de mairie pendant 40 et maire le temps d'un mandat qu'il n'a pas souhaité renouveler, il était aussi projectionniste de cinéma, auteur dans la revue d'histoire du pays d'Aigre, entomologiste pour le bien-être de ses élèves et... joueur de billes pendant les récréations. Il aimait particulièrement les écrivains du début du XXème siècle, qu'on ne lit plus guère : Anatole France, Roger Martin du Gard, Jules Romains, André Gide et Romain Rolland. C'est en pensant à ce dernier que j'intitule cette petite série de textes Un héros ordinaire car il disait [qu'un héros est un homme qui fait ce qu'il peut].) 

 

 

 

A la fin des années soixante encore, je le voyais pousser sa carriole jusqu'à la salle des fêtes du village. Dedans, deux boîtes plates en carton bouilli. Des rivets dont le chrome s'était terni renforçaient tant bien que mal les coins usés par les voyages. L'homme et la carriole formaient un convoi presque vacillant, comme s'ils peinaient à s'installer dans un présent déjà menacé par toutes sortes de modernités.

Un sourire, une solide poignée de mains, et une conversation naissait. L'homme me demandait comment ça allait pour moi au collège. Je répondais en bafouillant que je me débrouillais mais que, évidemment, je restais fâché avec les mathématiques. C'était la grande époque des ensembles, des bijections, des schémas sagittaux. L'homme grommelait. Il était bien placé pour savoir que tout ce qui touchait aux maths me donnait des boutons.

Puis il parlait d'autre chose. Du village qui se mourait à petits feux malgré les maisons neuves qu'on commençait à construire. Des mentalités paysannes figées dans les habitudes. Et de l'avenir aussi. Il y croyait. Son métier peut-être, ou l'amour qu'il portait à ses arbres, faisait de lui un optimiste. Au bout d'une dizaine de minutes, un échange de sourires marquait la fin de notre entretien.

L'homme arrêtait encore une fois sa carriole, prenait des nouvelles d'une vieille qui se relevait d'une mauvaise maladie, donnait des conseils à qui en demandait, pour une lettre le plus souvent, à la sécurité sociale ou à la préfecture, et regardait sa montre. Comme d'habitude il avait trop bavardé. Il fallait qu'il se sauve. De l'ouvrage l'attendait.

La séance de cinéma était prévue pour le lendemain. Il fallait dérouler l'écran et en vérifier l'état avant de le suspendre au mur. Soumettre l'appareil de projection à une inspection minutieuse. Tester les branchements électriques et les ampoules. L'homme, enfin, sortait les bobines de leur boîte. De la taille d'une roue de voiture, elles exigeaient un maniement très précautionneux. Le film pouvait se rompre en cas de trop forte tension. Là encore, un travail de précision horlogère s'imposait.

L'homme, heureusement, n'avait jamais manqué de patience.

 

 

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