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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 12:36

(René Fontroubade, qui fut mon maître du CP au CM2 à l'école d'Ambérac en Charente, vient de mourir à l'âge de 92 ans. Il a vécu jusqu'à ses derniers moments dans sa maison, avec ses livres, ses arbres et sa serre, et totalement lucide. Instituteur du village pendant 32 ans, secrétaire de mairie pendant 40 et maire le temps d'un mandat qu'il n'a pas souhaité renouveler, il était aussi projectionniste de cinéma, auteur dans la revue d'histoire du pays d'Aigre, entomologiste pour le bien-être de ses élèves et... joueur de billes pendant les récréations. Il aimait particulièrement les écrivains du début du XXème siècle, qu'on ne lit plus guère : Anatole France, Roger Martin du Gard, Jules Romains, André Gide et Romain Rolland. C'est en pensant à ce dernier que j'intitule cette petite série de textes Un héros ordinaire car il disait [qu'un héros est un homme qui fait ce qu'il peut].) 

 

 

 

A la fin des années soixante encore, je le voyais pousser sa carriole jusqu'à la salle des fêtes du village. Dedans, deux boîtes plates en carton bouilli. Des rivets dont le chrome s'était terni renforçaient tant bien que mal les coins usés par les voyages. L'homme et la carriole formaient un convoi presque vacillant, comme s'ils peinaient à s'installer dans un présent déjà menacé par toutes sortes de modernités.

Un sourire, une solide poignée de mains, et une conversation naissait. L'homme me demandait comment ça allait pour moi au collège. Je répondais en bafouillant que je me débrouillais mais que, évidemment, je restais fâché avec les mathématiques. C'était la grande époque des ensembles, des bijections, des schémas sagittaux. L'homme grommelait. Il était bien placé pour savoir que tout ce qui touchait aux maths me donnait des boutons.

Puis il parlait d'autre chose. Du village qui se mourait à petits feux malgré les maisons neuves qu'on commençait à construire. Des mentalités paysannes figées dans les habitudes. Et de l'avenir aussi. Il y croyait. Son métier peut-être, ou l'amour qu'il portait à ses arbres, faisait de lui un optimiste. Au bout d'une dizaine de minutes, un échange de sourires marquait la fin de notre entretien.

L'homme arrêtait encore une fois sa carriole, prenait des nouvelles d'une vieille qui se relevait d'une mauvaise maladie, donnait des conseils à qui en demandait, pour une lettre le plus souvent, à la sécurité sociale ou à la préfecture, et regardait sa montre. Comme d'habitude il avait trop bavardé. Il fallait qu'il se sauve. De l'ouvrage l'attendait.

La séance de cinéma était prévue pour le lendemain. Il fallait dérouler l'écran et en vérifier l'état avant de le suspendre au mur. Soumettre l'appareil de projection à une inspection minutieuse. Tester les branchements électriques et les ampoules. L'homme, enfin, sortait les bobines de leur boîte. De la taille d'une roue de voiture, elles exigeaient un maniement très précautionneux. Le film pouvait se rompre en cas de trop forte tension. Là encore, un travail de précision horlogère s'imposait.

L'homme, heureusement, n'avait jamais manqué de patience.

 

 

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commentaires

marie-claude 06/01/2013 17:59


heureux l'homme qui dans sa vie rencontre un "sage", s'ouvre alors devant lui la possibilité d'un chemin pouvant être de sagesse ...


laissant vivre pour l'éternité par tranmission, l'art de vivre !


amitié .

Brigitte Giraud 06/01/2013 17:43


Un bel hommage à l'un de ceux de longtemps que tu n'as jamais oublié. Le lien persistait. C'est rare.