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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 14:34

Quand je me suis réveillé, j'ai entendu des cavalcades, des détonations, des hurlements et de la musique. J'ai mis un temps fou à reconstituer les éléments de la situation. Un avion à dix mille mètres d'altitude. Un western italien pour distraire les passagers. Une hôtesse avec un chariot. Théus avait déjà son plateau repas. Il fallait que je me dépêche. Vous devriez peut-être enlever vos écouteurs, a dit l'hôtesse. Théus se marrait comme une folle et j'ai tout de suite été de mauvaise humeur. Jacques Louvain, en cela semblable à Dominique Boudou, détestait les réveils en fanfare. J'ai versé mon sachet de haricots rouges sur ma tranche de poisson international, ouvert l'opercule du godet de mayonnaise avec les dents de la fourchette et achevé la capsule de la bouteille de vin avec celles du couteau. Je commençais vraiment à m'énerver. 

C'est alors que j'ai lu le nom de Jacques Louvain dans le générique du film. Mes nerfs sont aussitôt rentrés dans leur gaine mais j'ai senti une pointe au coeur. Théus m'a demandé ce qui m'arrivait. M'a écouté. A plissé le front. J'ai eu l'impression que tous les voyageurs plissaient le front. Des fourmis commençaient à me piquer de la tête aux pieds. L'air se raréfiait dans la cabine. Je ne comprenais rien de ce que me répondait Théus. Tant et si bien que j'ai moi aussi plissé le front, cependant que le film redémarrait sur l'écran. Le nom de Jacques Louvain ne figurait pas au générique du début. J'en ai éprouvé une vive contrariété. Ne pouvant rien tirer de Théus qui s'amusait à mes dépens, je me suis enfoncé dans des réflexions gluantes. Il n'était certes pas extraordinaire qu'un Jacques Louvain apparaisse au générique d'un film. Je gardais en mémoire les statistiques sur la fréquence de mon patronyme. Mais ce Jacques Louvain-là était sans doute un accessoiriste, un assistant quelconque. A ce titre, il ne méritait pas les honneurs du générique du début. Et moi ? Qu'allais-je devenir à Cordon jaune, cette destination que je n'avais pas choisie ? Serais-je condamné au rôle subalterne d'assistant de Théus ? N'étais-je pas capable de rédiger moi-même le mode d'emploi de mon existence ? Un long soupir a sifflé entre mes lèvres. Enfin sérieuse, Théus a voulu me rassurer. Je sais que je fais des mystères, a-t-elle reconnu, mais Dominique Boudou n'est pas mort dans la salle de bain comme tu l'as dit. Jacques Louvain a toute ma confiance mais pas lui, tu vois. 

Puis, sans la moindre explication, elle m'a tendu une brochure écrite en anglais et en espagnol. Papier chic. Couverture de luxe. 

Yellow cordon, enjoy your new life

Cordon amarillo, disfruta tu nueva vida

J'ai gardé longtemps le front plissé, sans feuilleter la brochure. Les fourmis n'en avaient pas fini de me dévorer.



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commentaires

C comme Corinne 24/02/2011 20:18



'le mode d'emploi de l'existence" belle formule !



marie-claude 16/02/2011 17:15



Horreur, s'imaginer neuf et se trouver un double !


toutes les vies ont leurs surprises ...


 



Dominique Hasselmann 14/02/2011 11:33



En fait, ce film est un feuilleton ou ce feuilleton un film : de manière générique on ne saurait s'y ennuyer !



brigitte Giraud 13/02/2011 20:20



  Cordon jaune, allez,  on y est, embarqués, et une vie neuve devant. Jacques Louvain est aux aguets de lui-même, de l'espace, de leur espace, une espèce rare, et tout devant. Un
soupir, et l'agacement st déjà passé, comme il passe  toujours. Je ne sais pas où tu me/nous mènes. Au sol, tu aviseras et prendras les choses en main, à l'oeil, et Théus filmera peut-être.
Le réel ne s'épuisera pas.