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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 21:12

Un matin d'été, Catherine s'est pointée à la maison tout excitée. Elle voulait qu'on aille à la plage de M***. J'ai essayé de lui dire que je venais juste d'être embauché par un électricien, que nous avions un chantier à livrer sous huitaine mais je n'ai pas pu me faire entendre. J'ai laissé un message d'excuses sur le répondeur de mon patron et nous sommes partis. J'étais content.

J'ignorais encore à peu près tout de Catherine puisqu'elle se dérobait à la plupart de mes questions. Ses sautes d'humeur me rebutaient parfois mais j'aimais la voir heureuse. Et elle l'était vraiment ce jour-là. Ce bonheur semblait se communiquer au soleil qui gonflait ses joues pour souffler sur nous ses rayons. Nous roulions sur l'autoroute en écoutant une espèce de sirop musical assez dégoûtant. Catherine s'évertuait à vernir les ongles de ses pieds posés sur le tableau de bord. Elle essuyait avec un kleenex les dérapages du pinceau mais si mal qu'au bout d'un quart d'heure on aurait dit qu'elle saignait. Un peu renfrognée, elle a monté le son de la radio et regardé les camions sur la file de droite.

- Imagine qu'on revoit une bétaillère, ai-je dit, mais avec des moutons.

Catherine n'a pas répondu.

- C'est sympa, les moutons, ai-je ajouté bêtement. J'ai toujours été sensible à ces bestioles. Les moutons sont plus fragiles que les cochons. Ils finissent de la même façon qu'eux mais ils sont plus fragiles, tu ne crois pas ?

Catherine a posé sa main sur ma cuisse en guise de réponse et je n'ai pas insisté. Son bonheur n'avait que faire à ce moment-là des comparaisons animalières. Il avait seulement besoin de silence. Nous avons quitté l'autoroute et pris la vieille route sinueuse. Le goudron exhalait des fumerolles vibrantes sous le soleil. Les pneus faisaient un drôle de bruit pâteux, comme si nous roulions sur du chocolat à tartiner.

- Tu trouves pas, ai-je dit dans l'espoir de lancer enfin une vraie conversation, qu'on dirait du chocolat ?

- Oui, a dit Catherine en riant, du chocolat noir. J'adorais ça mais maintenant plus du tout.

- Pourquoi ?

- Je sais pas. Les goûts changent quand on grandit.

- Moi je l'aime toujours autant.

- C'est parce que tu n'as pas grandi, voilà tout.

Nous avons discuté pendant dix minutes pour savoir lequel des deux avait ou non grandi et nous avons aperçu les premières frondaisons de la forêt domaniale de M***. Elle se dégorgeait encore de la rosée nocturne. Quelques cyclistes en maillot rejoignaient par la piste bétonnée une tente ou un mobil home.

- On pourrait s'arrêter là et aller à la plage par les bois, a proposé Catherine.

Et nous nous sommes retrouvés parmi les fougères et les genêts. Un escargot glissait le long d'un tronc. Nous avons observé son sillage argenté qui resterait longtemps après le passage du gastéropode. Des questions philosophiques à trois francs si sous nous sont venues à l'esprit. Sur les traces laissées par les humains. Sur leur durée. Sur leur mémoire. Sur leurs conséquences. Ce vain bavardage nous a beaucoup amusés. Catherine m'a dit que son prof de gym se prenait aussi pour un philosophe et que le ridicule n'avait pas réussi à le tuer.

- Un poète doublé d'un philosophe ! Tu te rends compte ? Mais je l'aimais bien quand même. Dommage qu'il se soit mis à picoler. Il avait des accès de tristesse à n'en plus finir. Pas moyen de le consoler. Même au lit. De toute façon, ses performances amoureuses n'étaient pas au top non plus. Il était capable de s'arrêter en pleine action et de s'endormir presque aussitôt. Je sais pas si c'est à cause de ça qu'il a commencé à boire. Tout prof de gym qu'il est, costaud, endurant, rapide au cent mètres, je pense qu'il a une fêlure. Une fêlure qui a du charme d'ailleurs. J'ai jamais pu m'entendre avec des gens qui n'en ont pas. Ils sont trop assommants. C'est peut-être parce que, enfin, peut-être que, bref, je sais pas.

Et Catherine est partie en courant. Des brindilles se prenaient dans sa robe à fleurs. Des racines surgies des sables profonds giflaient ses mollets. Elle allait trébucher, tomber, se blesser. Catherine voulait-elle trébucher ? Désirait-elle se blesser ? Pour me faire oublier les mots qu'elle avait dits sur les fêlures humaines ?

J'ai rattrapé son corps avant la chute, j'ai serré contre moi ses frissons, ses battements de coeur. J'ai trouvé dans la pointe grise de ses yeux une lueur plus sombre. Catherine n'était pas du genre à se confier facilement. Même à moi. J'ai proféré quelques banalités de diversion et nous avons marché main dans la main comme des amoureux ordinaires, en silence. Une clairière s'est soudain ouverte sous le couvert des arbres. Il y avait là un tapis d'herbes douces à caresser et un empilement de troncs marqués de plaies orange. L'endroit idéal pour faire l'amour. J'ai étendu la couverture que nous avions emportée et nous avons roulé l'un sur l'autre comme des chats à la dispute. La brise d'été dans les plus hautes ramures a bercé nos effusions. Un oiseau a chanté. Nous avons fumé en regardant le ciel. Puis j'ai bondi sur les troncs coupés et je me suis amusé à imiter un discobole. Ma carrure n'ayant rien d'athlétique, Catherine a beaucoup ri.

- Une maison dans les arbres, ai-je rêvé tout haut.

- Toi Tarzan et moi Jane, a dit Catherine.

- Avec des bananes et des ananas à tous les repas, ai-je ajouté en me frappant la poitrine.

Le tintement lointain d'une cloche a mis un terme à nos petits jeux forestiers. Midi, peut-être, sonnait. Comme nous voulions éviter les hordes familiales, nous avons pressé le pas. Et la mer est apparue dans une trouée entre les pins. Nous ne l'entendions pas encore. Seuls ses mouvements de drap déplié nous parlaient.

- Le silence raconte souvent davantage que la rumeur, a dit Catherine presque en chuchotant.

Sur notre gauche un blockhaus de la deuxième guerre mondiale s'enfonçait dans le sol un peu plus chaque année. De joyeux fêtards l'avaient tagué de mots obscènes. Des tessons de canettes dressaient au sommet de l'édifice une défense dérisoire. Le vent s'écorchait dessus, jetait au néant une plainte sinistre, tour à tour murmurante et grondante.

Nous avons ôté nos chaussures, enfilé nos maillots et nous avons couru sus aux vagues de la marée montante. L'énergie de Catherine aux prises avec les rouleaux me subjuguait. J'ai repensé aux fêlures que les gens ont dans la tête. Même petites, elles finissent par inquiéter autant qu'elles séduisent. Catherine me séduisait, c'était évident, mais, à la regarder s'éloigner du rivage, une boule se mettait à grossir dans ma gorge. Elle m'envoyait des signes, essayait de me convaincre que l'océan était beaucoup plus calme derrière les rouleaux. J'hésitais. Nous étions dans une zone non surveillée. Il n'y avait personne à moins de cent mètres. J'en envoyé moi aussi des signes à Catherine pour lui demander de revenir. Rassemblant tout mon courage, j'ai percé le front des flots sur quelques mètres. Une lame particulièrement violente m'a aussitôt éjecté vers le sable. Je suis tombé et mon menton a heurté des galets. J'étais groggy. J'étais aveugle. Catherine est arrivée à mon secours peu de temps après et, tout en m'essuyant pour que je retrouve la vue, s'est moquée de moi. Je lui ai répondu assez vertement que je n'avais pas les compétences natatoires de son prof de gym. J'ai boudé.

Des gens commençaient à débarquer sur la plage. Floraison de parasols Ricard ou Gervais. Glacières qui sentaient le saucisson. Radios gueulardes. Gosses et chiens, grand-mères.

Pendant que Catherine se bronzait recto verso, j'ai essayé de voir clair dans mes pensées. J'ai marché à la frontière de l'eau et du sable. Il fallait que j'aie avec Catherine un tête-à-tête sérieux. C'était tout de même à cause d'elle que mon nouveau patron allait me virer. Mais comment m'y prendre ? Je n'avais pas encore le docteur Klamm pour m'aider. Je mettais bout à bout les phrases les plus percutantes de Catherine, je les manipulais comme un puzzle, je déplaçais des mots à l'intérieur d'elles. Sans succès. " Un jour ou l'autre, toutes les mères sont de mauvaises femmes", avait-elle dit. Ou bien : " J'ai connu un vrai porc, il a fini par se pendre." Je me souvenais aussi de ce propos alambiqué que Catherine m'avait tenu lors de notre première rencontre. " Je sais que je plais mais j'aime aussi déplaire. Je vous ai volé votre briquet pour vous déplaire alors que vous me plaisez."

Pourquoi Catherine aimait-elle déplaire ? En retirait-elle une obscure jouissance ? Sa mère s'était-elle comportée comme une mauvaise femme ? Et quelle faute avait donc commise le "vrai porc" pour se pendre ?

J'ai continué à marcher. J'ai scruté l'horizon. Sa ligne mouvante semblait se dédoubler. Une pour le ciel. Une autre pour l'océan. Deux réalités tantôt superposées, tantôt disjointes. Puis j'ai entendu des pas précipités derrière moi. C'était Catherine, toute pâle. Elle s'était rhabillée en quatrième vitesse, avait remballé notre couverture et tenait dans ses mains mon pantalon, ma chemise, mes chaussures.

- Quelqu'un a crié dans le blockhaus, a-t-elle dit, essoufflée. Une voix de femme. J'en suis sûre.

J'ai soupiré. Nous venions à peine d'arriver qu'il fallait déjà partir.

- Ton ex a raison, ai-je dit méchamment. Tu es vraiment inconstante. Je reste là.

Catherine m'a jeté mes vêtements à la figure et s'est précipitée vers le blockhaus. Elle était dans un tel état d'énervement que je l'ai suivie. Les idiots de la plage rigolaient de nous sans se cacher. Il est vrai que mon pantalon pendouillait, que ma chemise était mal boutonnée, mes chaussures mal lacées. La précipitation ne m'avait jamais réussi. J'avais tout l'air d'un clown.

- C'est le vent, rien d'autre, ai-je maugréé.

- Va voir, a trépigné Catherine.

J'ai obtempéré. J'ai allumé mon briquet et je suis entré dans le blockhaus. Je n'étais pas très rassuré. Les miaulements du vent dans les tessons me faisaient un drôle d'effet. On aurait dit des chats en train de se battre, ou des vagissements de bébé abandonné, ou, oui, pourquoi pas, le cri d'une femme en détresse. J'ai promené la flamme de mon briquet sur les parois du blockhaus mais, à part une insoutenable odeur de pisse et des graffitis pornos, je n'ai rien détecté d'anormal. Catherine m'embarquait de force sur la galère de son imagination. C'était exactement ça. Elle me réduisait en esclavage et je ne savais pas me défendre. Je suis sorti du blockhaus très remonté.

- A part le fantôme d'un soldat allemand avec qui j'ai joué à la belote, tout va bien, ai-je dit en essayant de rigoler.

Je m'attendais à une sévère rebuffade voire davantage. Catherine me sauterait au visage tous ongles dehors et je ne me reconnaîtrais plus dans une glace. C'est exactement le contraire qui s'est produit et, encore aujourd'hui, je ne m'explique pas ce changement d'attitude. Catherine s'est frottée contre moi en faisant des moues aguicheuses, m'a supplié de l'excuser, a invoqué un coup de fatigue parce qu'elle avait trop nagé. Nous sommes rentrés comme si rien de désagréable ne s'était passé. J'ai déposé Catherine devant la piscine municipale après un long baiser de cinéma. Elle m'a lancé des au revoir si enjoués que je me suis senti mal à l'aise. A la maison, j'ai appelé sans conviction mon patron pour apprendre qu'il m'avait déjà remplacé. J'ai mangé une cuisse de poulet qui marinait dans le frigo depuis huit jours. J'ai bu un fond de vin blanc et j'ai dormi comme une souche. Le lendemain, nous apprenions qu'une femme morte venait d'être découverte sur la plage de M***, à cent mètres du blockhaus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

marie-claude 25/11/2012 07:37


ce roman me tient en haleine, d'abord une introspection de l'humain, ses rêves, sa réalité, ses supposés, sa banalité qui le rend si spécial ... puis une intrigue ... 


vivement la suite !