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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 18:22

J'ai voulu parler du fait que Catherine n'aime pas sa mère mais le docteur Klamm a refusé de m'écouter. Il s'est bouché les oreilles et me jetait des regards lourds de reproches. Des courts-circuits grésillaient au fond de ses pupilles, couvaient des brandons qui rougeoyaient dangereusement. Si le corps du docteur Klamm s'enflammait, l'incendie m'atteindrait aussi et je ne saurais pas fuir. Toute ma mémoire s'effondrerait comme un château de cendres et celle de Catherine pareil.

- Vous vous souvenez, l'autre jour, quand je vous ai donné l'oiseau, je vous ai dit que j'étais content de vous. Vous m'avez demandé pourquoi. Je ne vous ai pas répondu. J'espérais que vous trouveriez la réponse. Elle est simple pourtant. C'était la première fois que vous ne parliez pas de Catherine. Je ne dis pas qu'elle n'est pas importante. Je crois vraiment que vous avez eu avec elle une relation hors du commun, à la limite extrême des passions terrestres, mais aujourd'hui, l'essentiel, c'est vos travaux. Du concret. Une cloison mal sciée qu'il faut retailler à la bonne dimension. Des vis trop grosses qui font éclater le plâtre. Vous me comprenez au moins ?

Le docteur Klamm s'est radouci, ses yeux ont retrouvé leur aspect ordinaire et il m'a invité à poursuivre d'un geste presque engageant. J'ai parlé de mon réduit. J'ai eu effectivement des problèmes de cloison et de vis. J'ai dû changer un rail à cause d'un coup de marteau malencontreux. Ce genre d'ennui arrive sur tous les chantiers. Qu'on soit adroit ou non. Mais j'en ai bientôt terminé avec les cloisons. Les enduits sont faits. Reste plus qu'à poncer et à tapisser. A moins que je choisisse de peindre. J'hésite.

- Pourquoi hésitez-vous ?

- J'ai peur qu'avec l'humidité la tapisserie fasse des cloques. Et puis, quoi prendre comme tapisserie ? J'ai pensé à des fleurs.

- Ah, non ! Surtout pas de fleurs. Vous allez étouffer. Peignez tout en blanc. Les vertus du blanc sont innombrables, notamment sur le système lymphatique. Et votre vélo ?

Mon visage s'est éclairé d'un vaste sourire. Le docteur Klamm adore quand je parle de mon vélo.

- Je m'entraîne tous les jours, ai-je dit, un quart d'heure pour commencer. Je mets mon short et mes baskets et j'y vais doucement au début. Pour détendre les ligaments. Le siège de bébé que j'ai installé à la place de la selle rend le pédalage plus agréable. Et quelle extase de voir défiler les kilomètres sur le compteur quand j'augmente la vitesse ! J'ai l'impression que les chiffres se transforment en paysage. Je ferme les yeux et je vois des routes avec des arbres courbés sur le bitume. Je longe des rivières au murmure bucolique. J'admire la vieille architecture des vieux ponts. Il m'arrive même de siffloter. A la fin de l'entraînement, j'écris sur un carnet le nombre de kilomètres que j'ai parcourus. Je dépasserai bientôt les trois cent quatre-vingt mille. L'équivalent d'un voyage de la Terre à la Lune.

Le docteur Klamm se grattait le ventre de plaisir. Mon récit, disait-il, était une allégorie qui incarnait la tragédie de l'existence humaine. Sisyphe, avec son misérable rocher de carton-pâte, n'était qu'un héros de dernière catégorie. L'individu rivé à son vélo d'appartement pour décrocher les étoiles, en revanche, méritait la plus haute marche du podium. Puis il a pris ses agates dans leur pot de verre et ne s'est plus occupé de moi.

J'ai quitté le cabinet sans un bruit et je me suis promené dans la ville avant d'aller voir Catherine. J'ai traversé des places, des jardins, écouté le babil d'une fontaine et le raclement d'une brosse métallique sur un mur qu'on ravalait. J'étais apaisé. Aucune des questions qui me passaient par la tête ne connaîtrait l'exil sur un avion en papier. Catherine serait ravie de me voir enfin réconcilié avec moi-même.

Un groupe de personnes devant une vitrine a attiré mon attention. Leur immobilité m'intriguait. On aurait dit des mannequins. Ou des aventuriers de l'espace coincés entre deux mondes dans un sas invisible. J'ai eu un léger pincement à la pointe du coeur. Les mannequins m'ont toujours effrayé. Il y en avait un dans la chambre de ma mère, amputé d'un bras, absolument terrifiant. La nuit, quand j'entendais craquer une latte du plancher, j'étais sûr que c'était lui qui marchait et, pour peu que j'aie fait quelque bêtise dans la journée, je lui prêtais les pires intentions à mon égard. Quant aux aventuriers de l'espace, même si leur épopée me fascinait, mon instinct me recommandait la plus grande méfiance. Mais que risquais-je vraiment puisque nous étions en plein jour ? J'appellerais au secours à la moindre alerte et je serais sauvé. Je me suis approché du groupe comme si je n'avais pas peur, en retenant néanmoins ma respiration. Un écran géant dans la vitrine diffusait un film catastrophe. Une rue était en feu dans une ville américaine. Des gens prisonniers des flammes sautaient par les fenêtres. Des bandes de pillards dévalisaient les magasins éventrés, tiraient à l'aveuglette pour protéger leur butin. Des canalisations d'eau et de gaz explosaient, projetaient d'indistinctes gerbes de métal et de chair humaine. Des membres arrachés, des têtes coupées s'écrasaient sur la chaussée et flambaient comme de l'étoupe. Le ciel, trop chargé de suie, se fissurait de partout. Il renverserait en tombant les immeubles encore debout et l'incendie gagnerait toute la ville, battrait la campagne jusqu'aux rivages océaniques. C'était la fin du monde.

J'en étais à me demander quel intérêt ce film pour apprentis bouchers pouvait bien avoir lorsqu'une femme est apparue à l'écran. Elle portait des cuissardes à lacets, un body hérissé de lamelles en aluminium et bien échancré au niveau de la poitrine. J'allais passer mon chemin mais un gros plan sur le visage de l'héroïne m'a figé moi aussi comme un mannequin de cire. La femme avait une longue balafre sur le front. N'importe quel spectateur un peu critique aurait ri. Pas moi. Un voile épais se déchirait dans ma mémoire. Je me suis reconnu au volant d'une voiture. Le soleil miroitait sur le goudron. Le moteur vrombissait et les roues miaulaient dans les virages. J'ai poussé un cri. Les gens autour de moi se sont enfin animés et m'ont jeté de sales regards. Tant bien que mal, mes jambes ont pu me conduire à la terrasse d'un café et j'ai commandé une bière. Ma voix avait soudain un timbre très étrange. Comme si on l'avait enfermée longtemps dans un caisson hermétique et qu'elle était enfin libre mais perdue. Je n'ai pas bu ma bière tout de suite. J'ai observé les micro bulles de la mousse. Leur dissolution. Elles s'incorporaient à la masse du liquide sans en troubler la transparence. Sans doute en allait-il de même pour la mémoire dormante. Des bribes de souvenirs vont et viennent à la surface, dans un état intermédiaire entre conscience et inconscience, puis c'est le grand plongeon vers les profondeurs qui n'en continuent pas moins à dormir. Mais le souvenir de la femme au front balafré était hélas d'un autre calibre. Impossible de m'en détacher. La scène se précisait même de plus en plus. La voiture traversait une forêt qui n'en finissait pas. Des ombres penchées lacéraient le bitume. Et il y avait un hérisson mort sur le bas côté.

- Pas de chance.

- Non, pas de chance.

J'ai eu un mouvement de recul sur ma chaise et j'ai failli renverser ma bière. Des gens se sont arrêtés de parler, m'ont regardé comme tout à l'heure les mannequins devant l'écran. Le serveur m'a demandé si j'avais besoin de quelque chose. Il fallait que je m'en aille. C'était urgent. Je ne pouvais pas dire que j'avais entendu une voix et que je lui avais répondu.

J'ai quasiment couru pour retrouver Catherine. Le désordre dans ma tête prenait d'inquiétantes proportions. Cela ne m'était pas arrivé à ce point depuis longtemps. J'avais l'impression que le décor chavirait comme dans le film catastrophe. J'ai essayé de suivre la prescription du docteur Klamm, penser à mes travaux, coûte que coûte, mais les cloisons elles-mêmes ne tenaient pas debout.

- Où allez-vous comme ça, jeune homme ? Vous savez bien qu'on ne court pas ici.

- On ne court pas, oui, c'est vrai, je l'avais oublié, ai-je balbutié en regardant un moineau qui picorait un rectangle de terre fraîchement remuée.

La vieille dame devant moi remplissait un seau d'eau au robinet d'un abri de jardin. Il y avait des roses rouges dedans, dont la robe miroitait sous un soleil pâle. Nous étions-nous déjà croisés, salués, souri sur le chemin qui mène à Catherine ?

- Bien sûr que oui, a dit la vieille dame comme si elle lisait dans mes pensées. Je viens tous les jours. J'arrache les mauvaises herbes. Je ramasse les mégots. J'arrose les chats qui font caca là où il ne faut pas. Tenez ! Je vous offre une rose. Elle vous portera bonheur.

J'ai mis mon nez dans la rose pour tromper l'émotion et j'ai fait demi-tour. Je n'ai pas vu Catherine. Chez moi, je me suis couché tout habillé. J'ai dormi pendant deux jours. Quand je me suis réveillé j'avais un goût de sable dans la bouche.

 

 

 

 

 

 

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commentaires

marie-claude 21/11/2012 23:00


pénétrer au plus profond d'un individu, s'y laisser glisser sans se retenir, et découvrir  ses angoises sans nom ... voilà où tu m'emmènes ... et j'ai hâte de voir où je vais atterrir



splendide