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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 16:12

 Le fait divers de la plage de M*** m'a plongé dans une grande confusion mentale. Pendant plusieurs jours, je n'ai pas vu Catherine. Je n'ai pas cherché à la voir. Elle non plus n'a pas cherché à me voir. Nous éprouvions, sans doute, la nécessité de cacher à l'autre un malaise trop poisseux. Rien de tel que la solitude pour laver le linge sale dans la tête.

Une entreprise avait besoin de bras pour décharger des camions. Malgré ma constitution d'asthénique rongé par la mélancolie, j'ai proposé mes services. Le patron, dubitatif, m'a quand même embauché à l'essai. Je me suis mis au travail avec ardeur et j'ai tenu deux mois. Toutes les nuits, je rêvais de sacs de ciment, de conserves espagnoles, de boîtes de clous et de rivets, de nourriture canine ou féline et j'en passe. Jamais le sommeil ne m'avait autant fatigué. J'aurais dû prendre du muscle. Je n'en prenais pas.

Un soir, fiévreux, les tempes au bord de l'éclatement, je suis rentré du travail en glapissant des mots obscènes. J'ai aperçu le vieux bonhomme amateur de barres parallèles que nous avions rencontré dans le parc, Catherine et moi, et j'ai décidé de le suivre. Nous nous étions demandé s'il était heureux ou s'il avait du chagrin. Je voulais en avoir le coeur net.

L'individu allait d'un pas égal. Semblait indifférent aux embarras de la foule, à la circulation bloquée. Parfois, il ralentissait et regardait distraitement les façades des immeubles. Puis, tout à coup, il est monté dans un tramway. Je lui ai emboîté le pas. Je me suis installé de façon à voir son reflet sur une vitre. L'homme n'avait pas l'air si vieux finalement. Ses joues étaient certes un peu tombantes, son cou accusait quelques rides mais ni son front ni ses lèvres. Le soir, peut-être, lui convenait mieux que le matin, avec son chien cafardeux.

Le tramway s'est rapidement rempli de voyageurs et je l'ai perdu de vue pendant une dizaine de minutes. Je n'ai pas changé de place pour autant car j'avais l'intuition que le bonhomme descendrait au terminus, dans une heure. J'en ai profité pour essayer de me reposer. En vain. Mes tempes étaient de plus en plus douloureuses. Une veine trop pleine palpitait à mon poignet. Des relents de sueur, des sédiments de crasse m'incommodaient. Et le fait divers de la plage de M*** me trottait dans la tête. La gendarmerie avait déclaré peu de choses aux journalistes. La victime, une quarantaine d'années, était blonde. Son corps ne portait aucune trace de coup. Il n'y avait pas de témoins. Cependant Catherine avait entendu quelqu'un crier dans le blockhaus. Elle était sûre qu'il s'agissait d'une femme. Elle en était sûre malgré la rumeur océane, les hurlements des gosses dans l'eau, le vent dans les tessons. Comment naissent les certitudes ? Sont-elles précédées d'une intuition pareille à celle qui me faisait affirmer que le bonhomme descendrait au terminus ? Il faudrait en parler avec Catherine. Mais où la retrouver ? J'ignorais son adresse et n'avais jamais cherché à la connaître. Catherine ne s'en était pas étonnée. Elle connaissait la mienne, c'était suffisant. Je saurais attendre.

Le terminus, planté comme une chimère dans une zone industrielle sans visage, approchait. Où pouvaient bien se rendre les rares voyageurs encore présents ? Qui étaient-ils ? Je me suis raconté que nous faisions partie d'un jeu dont nous n'avions pas conscience. Le jeu des filatures. Il y avait cinq poursuivants et cinq poursuivis. Porté par cette idée creuse, j'ai imaginé que le même jeu se déroulait au même moment un peu partout dans la ville, voire dans le pays tout entier. Quelqu'un, à la façon d'un aiguilleur invisible, dirigeait d'une main de fer le champ de manoeuvres. Maître de nos destinées, il pouvait exercer sur nous son droit de vie et de mort accorder à tel ou tel d'intarissables félicités ou, au contraire, des tourments à n'en plus finir. Le hasard, qu'il avait conservé pour pimenter son plaisir, ne gagnait jamais la partie, ne pouvait pas la gagner.

Le tramway a éteint son moteur, ses lumières. La fermeture automatique des portes a émis un gargouillement de mollusque. La nuit tremblait sur les rails. Avivait d'un éphémère éclat les cailloux du ballast. Les gens se retenaient de marcher trop vite, voulaient se couler sans encombres dans les murmures du silence. Je suis sorti le dernier du tramway et j'ai vu le bonhomme sur le quai d'en face, prêt à monter, déjà, dans la rame du retour. J'étais déçu. Malgré mon corps rompu de fatigue je m'étais préparé à une filature plus excitante. Pauvre petit bonhomme, me suis-je dit, voilà donc tout ton mystère ! Tu te donnes un point de départ qui détermine ton point d'arrivée et tu reviens. Tu es ce point mille fois répété sur cette ligne sans épaisseur. Qu'on finit par ne plus voir. Tu ne te vois même plus toi-même.

J'ai suivi le bonhomme plusieurs jours d'affilée et c'était toujours le même manège insupportable. Il y avait forcément une fêlure à découvrir, si infime soit-elle. Je m'étais lancé dans l'espionnage de mes congénères avec l'espoir de percer le secret des vies ordinaires et je commençais à croire que je brassais du vent. Les questions sur ma propre existence n'en étaient que plus envahissantes. Mon patron me reprochait de manquer de concentration, de commettre des erreurs qui ralentissaient le travail de mes collègues. Je devais absolument réagir si je souhaitais garder ma place. Je ne voyais qu'une solution. Pénétrer dans la maison du bonhomme. Tout passer au peigne fin. Terrasser l'hydre du mystère et gagner ainsi une paix bien méritée.

La maison était d'apparence plutôt cossue, avec une façade de six fenêtres. Un jardin bien entretenu l'entourait. Caché dans ma voiture, je l'ai longuement surveillée à la jumelle. Le bonhomme y vivait seul avec son chien. Quand il sortait, il mettait la clé dans un pot de fleurs. J'investirais les lieux pendant sa promenade en tram, je neutraliserais le chien en lui offrant quelques boulettes de viande et je n'aurais à forcer ni porte ni fenêtre.

Au moment de passer à l'action, je n'en menais pas large malgré ces conditions idéales. Dès que je suis entré dans le couloir le chien a aboyé. Il s'est jeté sur moi et sa langue ardente me labourait les joues. J'ai failli tomber à la renverse sur un guéridon où fanfaronnait une vasque en porcelaine avec un broc médiocre au milieu. Les boulettes de viande m'ont heureusement sauvé de la catastrophe. J'ai d'abord visité la cuisine et le salon. Les meubles étaient impeccablement rangés, sentaient la lavande de synthèse. Des paysages d'automne sous un soleil déclinant décoraient piètrement les murs. Quelques photos de famille sur un buffet ont attiré mon attention. Il y avait là toute une flopée d'adolescents qui pouvaient être des fils et des filles, des neveux ou des nièces, figés pour l'éternité sur le capot d'une voiture de sport ou à côté d'un monument italien. Des tantes et des oncles en habits du dimanche et bien coiffés leur tenaient compagnie. En retrait, dans un cadre moins clinquant, l'aïeul de la famille en uniforme d'adjudant exhibait une médaille de la guerre d'Indochine. Il semblait dire ce que tous les adjudants disent partout : qu'il en avait bavé, qu'il avait vu et commis des atrocités, qu'il avait eu une sacrée chance d'échapper à la mort.

Mais personne ne ressemblait au bonhomme. Tous ces gens étaient gros alors que lui non. Je me suis dit que, dévoré par une insoutenable solitude, il s'inventait peut-être une famille de papier, avec des images découpées au millimètre près dans des revues. Mais pourquoi, toujours, des images de gros ? Je pensais tenir là le fil d'une très longue pelote qui me mènerait tout droit à l'élucidation du mystère.

Dans la chambre, le portrait en pied d'une femme obèse, qui ne pouvait pas venir d'un journal, a renforcé mon sentiment. Elle partageait avec le bonhomme des cheveux assez drus, la même courbure du menton et une touche de mélancolie dans les yeux. Mais je n'ai trouvé aucune photo de lui pour mieux comparer les ressemblances. Quelque chose clochait. Quand on prend la peine d'exposer des photos de famille, on aime en faire partie. On est alors dans son bon droit de causer de soi en se présentant sous son meilleur jour. On éprouve une joie savoureuse à épater ces neveux et nièces qu'on voit une petite heure tous les deux ans. On en garde longtemps le goût pour peu qu'on ait une prédisposition au petit bonheur.

Mais qui était cette femme obèse ? Quel rôle majeur avait-elle joué dans la vie du bonhomme ? Epouse légitime ou amante ? Vivait-elle toujours ? Saurait-elle épancher ses souvenirs si je la rencontrais ? L'irruption du chien dans la chambre a coupé court à mes questions. L'animal trop glouton voulait d'autres boulettes de viande et je n'en avais plus. Il a commencé par m'attendrir en dressant les oreilles puis il s'est mis à aboyer de plus en plus fort quoique sans méchanceté. J'ai posé mes doigts sur mes lèvres, roulé des yeux furibonds, tapé du pied mais il a cru que j'avais envie de jouer avec lui. Je l'ai regardé tourner en rond après sa queue et j'ai eu une peur bleue. Qu'il saute sur le lit, casse un bibelot de la table de nuit et le bonhomme, habitué à un chien discipliné, se ferait tout un roman. En me repliant vers la sortie, j'ai soigneusement évité la vasque et le broc toujours intacts sur le guéridon et je suis rentré comme un chasseur bredouille. Mon intrusion n'avait servi à rien. J'ignorais si le bonhomme menait ou non une vie ordinaire en dépit de ses bizarreries et j'entrevoyais enfin le paradoxe dans lequel j'évoluais. Jamais je ne parviendrais à vivre comme tout le monde en espionnant mes semblables, en commettant des effractions qui pourraient me causer des ennuis avec la police.

J'ai voulu m'allonger sur mon canapé, plonger dans un coma sans fond ni mémoire, mais la place était prise. Catherine dormait. Ses cheveux répandaient autour d'elle un tapis de soie fragile. Ses paupières avaient des frémissements de coquelicot titillé par la brise. Mes yeux se sont embués. Tant de beauté, là, venue pour moi, seulement pour moi. J'aurais aimé la prendre dans mes bras et la couvrir des caresses les plus douces. J'étais un amoureux comme tous les amoureux, naïf indécrottable. Mon imagination se peuplait de monts enchanteurs, de cornes d'abondance et autres sottises du même tonneau.

Quand, après toutes ces années, je repense à cet instant, je regrette de n'avoir pas davantage lâché la bride à mes rêves. Mais je ne pouvais pas savoir ce qui allait se passer. L'individu le plus méthodique se serait également fourvoyé. Le bonheur, même aussi bref qu'une étincelle, rend aveugle pour longtemps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

marie-claude 26/11/2012 19:10


l'étincelle du bonheur c'est déjà tout le bonheur qui s'ensuit !