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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 16:34

Vingt kilomètres en cinq heures, sous un soleil si gros que j'ai cru qu'il allait éclater, voilà une épreuve difficile pour Jacques Louvain. Karlo conduisait son motoculteur comme un quad, au grand plaisir de Zorra mi-chat mi-rat, et le paysage valdinguait dans tous les sens. Vu au travers d'une casquette à visière bleue, il déversait partout en moi des ondes bleues, des cascades bleues, des avalanches bleues. Le ciel, haché menu par les embardées de l'engin, n'était que balafres ton sur ton où, dans les écarts du bleu, les nuages saignaient un mauvais blanc.

Mon corps était tout pareil passé à la moulinette de la vitesse. L'estomac à la place du coeur et inversement. Aussi ai-je été soulagé quand j'ai aperçu les panneaux publicitaires annonçant la proximité de Cordon jaune. La brochure que Théus m'avait montrée était rédigée en anglais et en espagnol, mais là, une multitude de langues vantaient les mérites exceptionnels de la ville nouvelle.

Cordon jaune, profitez de votre nouvelle vie

Yellow cordon, enjoy your new life

Cordon amarillo, disfruta tu nueva vida

Gelbe Schnur, haben Ihr neues Leben gern Sie

Cordao amarelo, como sua vida nova

Cordone giallo, amate la vostra nuova vita

J'ai demandé à Karlo de s'arrêter. Je voulais me pénétrer des signes russes, japonais, arabes, finnois, hébreux, j'en passe. J'ai relevé la visière de ma casquette pour les voir dans leur vraie couleur, noir sur fond jaune. J'ai essayé d'imaginer l'effet que ça me ferait de lire le nom de Jacques Louvain en cyrillique. Karlo commençait à s'impatienter sur le motoculteur. Zorra, sans cesse entre mes jambes, m'a déconcentré. Et c'est l'image d'un sèche-cheveux avec sa notice dépliable à l'infini qui s'est imprimée dans mon esprit. 

Quand j'ai repris ma place sur le motoculteur, j'étais si perturbé que Karlo s'est inquiété. Je lui ai dit ce qui m'arrivait et il a ri. Vous êtes un original, a-t-il plaisanté, il n'en manque pas à Cordon jaune, vous verrez. Puis il s'est mis à bidouiller un discours moitié psychologique moitié philosophique. Selon lui, si j'avais vu un sèche-cheveux c'est que je me prenais pour un instrument. Jacques Louvain refusait catégoriquement d'être un instrument. Jacques Louvain sera à Cordon jaune une identité libre, indépendante, constructrice. La preuve ? La voilà ! J'ai arraché la visière de la casquette, j'ai regardé Karlo droit dans les yeux, si intensément qu'il s'est arrêté de rire, et j'ai dit : Le bleu n'existe pas.

Pendant le reste du trajet, alors que mes neurones s'ingéniaient à dissoudre l'image du sèche-cheveux,  la phrase a trotté dans ma tête comme une bande passante. Le bleu n'existe pas. Le bleu n'existe pas. Je le dirai à Théus. Je sais qu'elle sera d'accord avec moi. 


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commentaires

kouki 06/03/2011 09:56



Le manque de Théus m'accroche


il y a de la peau et des cailloux



Francesco Pittau 04/03/2011 08:08



La suite. Ça me plaît beaucoup. je maintiens qu'il y a du Bioy Casares chez vous. Dans la manière. C'est un compliment. J'aime beaucoup Casares.



brigitte giraud 04/03/2011 01:39



Le bleu n'existe pas ! Le bleu n'existe pas ! c'est un sursaut de l'âme, ça. Avec ses bleus et ses bosses. C'est bien, ça. Ce qui montre le bleu, justement. La fragilité de Louvain en somme ?



marie-claude 03/03/2011 17:21



et si tout n'était qu'illusion ?


puisque le bleu a cessé d'être, que Dominique se dissout, y a-t-il un Cordon Jaune ?


L'affiche ne serait-elle qu'une visière ?


amitié 



claire massart 03/03/2011 17:11



J'ai débarqué tard dans l'histoire... Je cherchais Dominique et je trouve Jacques. Et je suis tout de suite happée par cette folle histoire de folie, par ce va-et-vient entre il
et je, par la fresque héroïco-fantastique au pays sans ombre. Quelle écriture au service d'un imaginaire baroque !


Merci J.-D. Bou-vain ou Lou-Dou