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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 13:41

Moi aussi je suis malade mais je ne le sais pas encore. Un contrôle de routine. A partir d'un certain âge n'est-ce pas. L'infirmière du labo a été gentille. Je lui ai dit que les hommes sont plus douillets que les femmes et ele a opiné en riant. Mais je n'ai rien senti quand elle m'a piqué. Encore deux ou trois mots légers et je suis sorti en sifflotant. J'ai regardé des touffes d'herbe sèche entre les rails du tram. Acheté le journal pour faire les mots croisés. Nous avons pris le petit déjeuner sur la terrasse et tu m'as raconté ton rêve. Tu te souviens souvent des rêves que tu fais. Tu aimes les raconter. Tu prends une cigarette pour que les mots s'enchaînent mieux. Encore une histoire épouvantable avec la famille en toile de fond. Ton père et ta mère se disputent dans la cuisine. Tu n'entends pas ce qu'ils se disent. Tu t'es figée sur le canapé du salon. Des silhouettes défilent devant toi et se moquent. Tu finiras seule, disent-elles, toute seule et malheureuse.

La matinée s'étire bien au-delà de midi, dans une espèce d'indolence cotonneuse. Je lis le journal à la table de la cuisine. Je m'arrête à la page des nécrologies. Je lis le nom des défunts, certains m'amusent, je lis les âges aussi, avec une sensation de vertige. Vingt-cinq ans. Cent trois ans. On meurt peut-être de plus en plus vieux mais on n'en continue pas moins à mourir très jeune. D'autre part, rien ne permet d'affirmer que l'espérance de vie continuera d'augmenter. Je hausse les épaules et je commence les mots croisés. Tu es déjà à l'ordinateur. Tu tapes si fort sur le clavier. Ton rêve, sans doute, n'a pas terminé son chemin. Il se fait plus discret, comme une ombre chinoise sur un rideau, mais il avance quand même. La journée déroulera une demi teinte entre vert et gris. Elle pèsera lourd sur nos fatigues. J'arrache d'un coup sec le sparadrap qui oblitère mon bras. J'abandonne la grille des mots croisés. Je ne veux pas que ton rêve me transmette sa langueur. Je pense que je ne t'ai pas encore parlé de Jacques Louvain. Comment pourrais-je t'annoncer son projet sans que tu aies peur ? Quel moment choisir ? J'ai besoin de marcher pour apprivoiser ces questions. Ce sera plus facile si elles passent aussi par mon corps. Je t'embrasse sur le front puis sur le nez. Je sors.

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commentaires

claire massart 17/09/2012 10:29


Mais que c'est bien ! Quel plaisir de lire ! Ne t'arrête pas. C'est parfait, juste, précis.

marie-claude 16/09/2012 19:27


une vie tranquille, trop tranquille ... on sent le besoin d'évasion, fuir sa réalité ...et créer le futur ...