Je me suis levé à cinq heures du matin avec l'idée de faire le point. J'ai bu un fond de café froid et je suis allé m'asseoir dans le jardin. Faire le point. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais je sens une espèce de nécessité que mon corps me dicte. Quand j'ai décidé de devenir Jacques Louvain à temps plein, mes jambes, mes genoux, mon dos ont retrouvé leur vigueur perdue. Je pouvais courir. Attraper des mouches au vol. J'imaginais que mon coeur, mon cerveau connaîtraient une évolution semblable. Mon corps ainsi régénéré m'aiderait à oublier définitivement Dominique Boudou.
Je me suis trompé. Je sens de nouveau des grains de sable dans mes genoux. Bientôt, Théus découvrira un cheveu blanc sur le col de ma veste.
Mais comment faire le point ? J'ai regardé la nuit. Dans une heure il fera jour. Le point du jour. Sottise. Le jour n'a pas qu'un seul point. Et moi ? Et nous ? Et la ville de Cordon jaune ? Combien de points à relier ? Pour dessiner quoi ?
J'ai regretté l'absence de mon livre blanc. Ses notations météorologiques. Ses faits divers comme le bébé trouvé dans une poubelle à Nancy. Autant de petits cailloux sur le chemin de Jacques Louvain. Qu'il n'aille pas se perdre sur le chemin d'un autre. Qu'un autre ne vienne pas sur le sien.
Les ordinateurs qui assistent la rédaction des raos pourraient-ils m'aider ? Sont-ils experts en points ? Je me suis dit que s'ils sont capables de traiter le personnage d'un nain de jardin, ils peuvent se débrouiller avec des points. Sauf que cela ne sera pas suffisant.
Alors j'ai décidé de me mettre au sport. Cordon jaune est bien équipé. Stade. Gymnase. Parcours de santé dans le parc. Mais que choisir ? La natation m'attire assez. La course à pied aussi. J'aime la sensation du corps qui glisse. En offrant aux éléments, eau, air, le moins de résistance possible. Avec un entraînement régulier je ferais un coureur convenable, un nageur convaincant. Théus serait contente de moi.
Puis j'ai envisagé le saut à la perche. L'avantage de ce sport est que Dominique Boudou ne l'a jamais pratiqué. Comme tout le monde il a appris à nager, jeune collégien il a couru des soixante ou des cent mètres, mais de saut à la perche rien du tout.
J'ai eu envie de réveiller Théus, de lui faire part de ma décision. J'ai encore regardé la nuit qui n'avait plus que dix minutes à tenir. Je l'ai imaginée en perchiste. Elle s'appuie à un endroit du ciel et, d'un seul coup, elle cède la place au jour dans un grand basculement de son corps.
Mais à quel endroit du ciel doit-elle s'appuyer ? S'agit-il d'un endroit visible ? Et j'ai pensé à un point. Un point d'appui. Il peut s'en trouver beaucoup dans l'immensité céleste. Ce sera pareil pour Jacques Louvain. Dès maintenant je vais chercher mes points d'appui.