J'ai acheté un carnet blanc et un stylo. J'ai écrit la date en haut de la première page. Dix-neuf août. Théus m'a suggéré d'ajouter l'année mais je n'ai pas voulu, sans savoir pourquoi au juste. Elle n'a pas insisté, s'est plongée dans la lecture d'un énième rao. Ces romans interchangeables réservent parfois des petits bonheurs d'écriture qui échappent au laminage de l'ordinateur. Il faudrait les isoler puis les collecter, constituer ainsi un vrai livre où l'humanité apparaîtrait dans tous ses états. Loufoqueries, bizarreries et ridicules côtoieraient dans un joyeux fourbi craintes, obsessions et phobies.
Théus me dit que ce n'est pas une bonne idée pour Cordon jaune. Son organisation subirait des dommages irréparables. Le comité de pilotage de la qualité de la vie ouvrirait en catastrophe des cellules psychologiques et la police installerait des check-points aux endroits les plus sensibles de la ville.
Jacques Louvain est dubitatif. En cent vingt jours de présence à Cordon jaune, il a certes décelé quelques étrangetés mais aucune n'est en mesure d'entamer la sérénité des résidents. Les gens, tout simplement, ne liraient pas le livre et continueraient à faire de beaux rêves. Ils sont, en revanche, secrètement attirés par l'autre côté. Ils lèvent les yeux au ciel dès qu'un avion passe, cherchent à suivre son sillage le plus longtemps possible. Les habitants du niveau 3, à l'étroit dans leur container, aiment se promener sur la ceinture de terre jaune qui encercle la cité. Un jour, un audacieux la franchira.
Je me raconte que j'aimerais être cet audacieux-là. Karlo avec un k me rendrait mon revolver, Zorra mi chat-mi-rat me servirait d'éclaireur et je rapporterais de l'autre côté des éléments précieux que je noterais sur mon carnet blanc.
Mais il est trop tôt pour agir. Demain, je contacterai l'employée qui s'occupe de la bibliothèque de Cordon jaune. J'imagine qu'elle retourne de l'autre côté quand elle a fini son travail. J'imagine aussi qu'elle a des consignes strictes. Parler aux résidents est probablement défendu. Je devrai jouer serré. Très serré.