Cordon jaune, ville silencieuse dont les mouvements ressemblent à des leurres, vit depuis une semaine dans une agitation ouvrière. Le stade, la piscine, l'étang sont de vastes chantiers à ciel ouvert. Bulldozers, excavatrices et marteaux-piqueurs travaillent la terre en profondeur. On creuse ici, on remblaie là, on élargit des goulots d'étranglement, on jette un pont de cordes par-dessus un monticule de glaise, on détourne des fossés qu'on bétonne. La police, qui a doublé ses effectifs, surveille l'avancement des travaux et interdit aux curieux de s'en approcher. Des panneaux électroniques annoncent la fête annuelle de la Régénération mais sans donner de détails. La télévision assure le relais en boucle de l'information. Des flyers parlants, glissés sous les portes, coincés dans les embrasures ou livrés avec les billets des distribanques matraquent aussi le mystère.
La population de Cordon jaune, si calme, si mesurée dans ses gestes comme dans ses propos, se laisse dévorer par la rumeur avec jubilation. La fête de la Régénération sera cette année encore plus somptueuse et il y aura des spectacles inédits, agrémentés de jeux très dangereux dont les récompenses changeront la vie. Il se murmure même que les gagnants du niveau 3 pourraient se voir offrir une villa du niveau 1. Les clés seraient remises par Johnsona en personne et la diva, selon son humeur, accepterait de fournir d'autres prestations.
Jacques Louvain constate avec dédain la fièvre de Cordon jaune. Il se rend plusieurs fois par jour à la bibliothèque dans l'espoir d'y rencontrer l'employée qui travaille de l'autre côté. Il persévère dans son apprentissage du saut à la perche. Jean Galfione est ravi d'avoir enfin un élève méritant. Mais il élude toutes mes questions quand elles portent sur la nature de Cordon jaune. Il me répond que la ville a toujours existé, sous une autre forme certes, et qu'il ne faut pas chercher plus loin. J'ai noté cette expression sur mon carnet. Chercher plus loin. La particularité des gens d'ici réside dans le fait qu'ils ont renoncé à chercher plus loin. La nouvelle identité qu'ils ont fabriquée permet cette commodité propice au bonheur. Théus est d'accord avec Jean Galfione. Elle attend avec impatience la fête de la Régénération et rien d'autre n'accapare son esprit. Décidément, Jacques Louvain réussit fort mal à se dépouiller de Dominique Boudou. Que faudra-t-il faire pour qu'il y parvienne définitivement ? Dans quelle aventure improbable devra-t-il se jeter ? Théus met son doigts sur mes lèvres et ses yeux m'enveloppent. Je me glisse en eux puis au-delà. Je renonce aux question gigogne qui sont comme des lianes entortillées. Un peu de plaisir à défaut de bonheur, c'est déjà ça.