Je ne sais pas au juste qui est Karlo. Oui. Avec un k. Il y tient. Pendant une heure il m'a raconté comment il m'a sauvé de la soif. Boire bien sûr, il fallait que je boive, à très petites doses progressivement augmentées. Il y avait aussi toutes ces écorchures sur mon torse, mes bras, mon front, sous mes aisselles. Pleines de terre. Karlo les a enduites d'une graisse qui sentait fort le suint et, surtout, des jours durant, il m'a parlé. Lorsqu'il était obligé de s'absenter il laissait en ma compagnie une bestiole mi-chat mi-rat. Une bonne infirmière, a-t-il dit, elle vous a retenu du bon côté de la frontière en faisant toutes sortes de bruits. Dans votre état, le silence vous aurait tué aussi sûrement que la soif.
Karlo a souri et la bestiole, qui s'appelle Zorra, a fait une grimace et des bonds comme si ses pattes étaient montées sur des ressorts. Puis nous avons mangé un ragoût de mouton avec une bouillie de maïs. Je devais reprendre du poids, disait Karlo, car le chemin était encore long jusqu'à Cordon jaune. Théus pourrait se lasser de vous attendre, a-t-il ajouté.
Sans doute avais-je beaucoup parlé pendant mon sommeil, souvent prononcé le nom de Théus ! Je ne voyais pas d'autre explication. Karlo n'était pas un sorcier qui lisait dans les esprits fiévreux. Il a tapé dans ses mains, Zorra a couiné, et nous sommes sortis. La lumière était si violente que j'ai failli tomber. Karlo m'a tendu une casquette à visière bleue, a souri encore, calmement, maître de chacun de ses gestes, et j'ai vu son motoculteur biplace. Une mini charrette y était attelée. Dedans, des couvertures, des bidons d'eau, des boîtes de conserve, un réchaud à gaz avec sa bonbonne, quelques ustensiles de cuisine, que sais-je encore...
Je n'ai pas posé de questions mais mon étonnement, s'il laissait Karlo indifférent, amusait beaucoup Zorra qui a sauté dans la carriole. Ainsi, j'allais atteindre Cordon jaune en motoculteur alors que Théus y était arrivée dans une berline ultra-moderne. Jacques Louvain s'est vaguement souvenu d'un film où un individu traverse les Etats-Unis sur une tondeuse à gazon. Mauvais souvenir à chasser d'urgence mais je n'y parvenais pas. Malgré les pétarades et les secousses de ce moyen de transport si peu conventionnel, malgré la longue épreuve du combat contre la soif, la mémoire cinématographique de Dominique Boudou n'avait pas abdiqué.
Karlo m'a de nouveau souri. M'a indiqué que l'attirail de la charrette n'était pas destiné à notre voyage car il ne restait que vingt kilomètres avant la frontière. Puis, comme s'il avait deviné les remous qui perturbaient mes pensées, il a essayé de me rassurer. Le personnel de Cordon jaune était très compétent. Il avait déjà préparé mon séjour. On guiderait mes premiers pas autant qu'il le faudrait, avec une infinie patience. Je n'avais vraiment pas à m'inquiéter.
Je me suis retourné vers Zorra et je suis convaincu qu'elle m'a tiré la langue. Ce n'était pas normal. Ma vie après la soif comportait autant d'énigmes que celle d'avant. Comment ne pas m'inquiéter ? J'ai repensé au rôle bizarre du géant blond. J'ai regardé Karlo avec un k d'un oeil soupçonneux.
Non. Je me faisais des idées stupides. Ce n'était pas possible que. Et que. Et encore que. Je n'avais pas à m'inquiéter.