Quand je suis revenu avec mon ventre plein de pastilles à l'anis ma femme pétait le feu. A onze heures du matin, ce n'était pas bon signe. D'autant qu'au lieu de traîner en peignoir, les cheveux pris dans une espèce de scarabée aux dents roses, elle avait revêtu une tenue chic dont j'ignorais l'existence. Je lui ai demandé si elle partait en voyage et elle m'a dit que oui. Je suis resté planté au milieu de la cuisine, sans pouvoir poser ni le journal ni le pain, et mes yeux, si je ne les avais in extremis retenus sous mes paupières, auraient rebondi comme des billes sur le carrelage.
Ma femme m'a pris par la main, m'a fait asseoir et m'a dit que désormais je devrais l'appeler Théus. Jacques et Théus forment un couple formidable, a-t-elle ajouté en riant. Un couple qui rajeunit, qui fait bien l'amour, qui n'a peur de rien.
Jacques Louvain, en revanche, se trouvait au bord d'une angoisse sans fond. Juste derrière lui, défiguré par un méchant rictus, Dominique Boudou guettait. Il fallait que je dise quelque chose. Je voulais quitter la maison, la ville, le pays, le continent même, mais il fallait un minimum d'organisation et de temps. Les faux documents pour obtenir de vrais papiers d'identité n'étaient pas prêts. Je m'inquiétais aussi de ma situation vis à vis du lycée, de nos amis, de nos familles, de la maison et même de la voiture à changer de place tous les quinze jours car j'avais compris que Théus avait tout compris. Je ne partirais pas seul. Ma femme souhaitait m'accompagner au bout du monde. Elle avait souvent voulu quitter Dominique Boudou mais s'entichait comme une jeunette de Jacques Louvain.
Que faire ? J'étais à la fois ému et sceptique. Un individu, avec de la volonté, peut réussir sa mue. L'expérience me paraissait plus improbable s'il s'agissait d'un couple. Théus et Jacques. Jacques et Théus. Oui. Pourquoi pas ! On est plus fort à deux que tout seul, si on le dit ! Il fallait vraiment que je dise quelque chose. Ma femme s'impatientait.
Alors j'ai bafouillé que nous n'avions pas d'argent et que pour voyager, hein ! Un sourire triomphant a illuminé le visage de Théus. Elle a sorti une grosse enveloppe de son sac, l'a posée sur la table sans un mot. D'un mouvement bref du menton, comme dans les films, elle m'a invité à l'ouvrir.
Et j'ai fondu en larmes. Toutes les larmes de Dominique Boudou accumulées depuis l'enfance ont roulé roulé jusqu'à dessiner une flaque. Je les ai essuyées d'un revers de manche mais il en restait quelques-unes, moins grises, plus transparentes. Je les ai longuement observées. Il y avait en effet quelque chose de différent en elles, quelque chose qui était en train de naître et qui voulait vivre. Ces larmes étaient celles de Jacques Louvain. On ne pouvait pas s'y tromper. Elles n'appartenaient qu'à lui.
Théus a pleuré aussi et nous nous sommes étreints. Quand nos émotions se sont apaisées, elle m'a tout expliqué.