Je ne sais pas comment le réel advient. Le géant blond m'a désigné d'un coup de menton la boîte à gants et je me suis retrouvé avec un revolver dans les mains. Je l'ai pointé sur le paysage. Des cailloux et des cactus. De la poussière. Du silence. A l'arrière de la voiture, Théus roulait des yeux et encore des yeux. Que s'était-il passé ? Pourquoi ce freinage brutal ? Jacques Louvain a baissé le canon du revolver. Le géant blond a crié. Peligro ! Peligro ! Alors je me suis remis en position de tir en me demandant qui pouvait bien être ce Peligro. La scène a duré une éternité. Rien ne bougeait parmi les rocailles. Le silence figeait le moindre souffle d'air. Puis, subitement, le géant blond a dit que le peligro était écarté. Les yeux de Théus n'en continuaient pas moins leur roulement d'enfer. Que le réel perde la tête l'effrayait plus que tout. Elle a submergé le géant blond de questions auxquelles il n'a pas répondu. Il a repris le volant comme si rien ne s'était produit. Je me suis dit que quelque chose n'était pas à sa place. Quelle chose ? Quelle place ?
J'ai repensé à ma première journée en tant que Jacques Louvain. Ce nouveau tissage dans mon cerveau. Les connexions avec le coeur qui battait mal, avec les jambes qui marchaient mieux. J'ai regardé mes mains si habiles désormais à capturer les mouches. Elles venaient de tenir un revolver et c'est cela qui n'était pas à sa place. Il fallait, bien sûr, que Jacques Louvain marque sa différence de façon indélébile. Par une action que Dominique Boudou n'aurait jamais su vivre. Afin que la mécanique électro-chimique de mon cerveau procède à des agencements neuronaux propriété exclusive de Jacques Louvain.
Et j'ai enfin compris. Le réel que nous venions de connaître n'était qu'un faux grossier. La carretera de la muerte n'avait rien d'un repaire de bandits. L'agence spécialisée dans l'organisation de disparitions montait des scénarios pour que ses clients acquièrent au plus vite une mémoire d'ancrage. Le géant blond faisait l'acteur. J'ai regardé les plis de son cou rabattus sur le col de sa chemise. J'ai regardé ses cheveux dont la blondeur m'a paru suspecte. Puis je me suis tourné vers Théus. J'ai cherché l'éclat vert au milieu de ses yeux qui ne roulaient plus. Théus. Théus. Dans quel roman épique avait-elle dégotté ce nom d'aventurière ? Pourquoi me paraissait-elle maintenant trop calme ? Hein ? Dis-moi ! Tu as eu peur, forcément. Dis-le moi que tu as eu peur.
Théus a posé un doigt sur mes lèvres. Un peu de gris couleur d'oiseau a cerclé le point vert de ses yeux. La mort est un songe, a-t-elle murmuré. J'ai trituré pendant une heure cette phrase sans fond ni fin. Interrogé le cou trop gras du géant blond. Les vitres teintées de la voiture. L'enveloppe que gardait Théus dans son sac à main et qu'elle n'avait pas encore ouverte. Nous n'étions qu'à mi-chemin de Cordon jaune. Nous allions devoir nous arrêter pour manger et dormir avant de reprendre la route. J'aurais le temps, alors, d'aviser. Mais une chose était sûre. Je refusais que la vie et la mort de Jacques Louvain soient des songes de dernière catégorie. Je franchirais tout seul les portes de Cordon jaune.