Autrefois, pour m'endormir, j'imaginais que j'étais quelqu'un d'autre. Je conservais mon enveloppe corporelle car je n'étais pas mécontent des services qu'elle me rendait. Je faisais en revanche table rase de mon cerveau. Un véritable échange standard comme chez un mécanicien auto. En douceur. Et aussitôt, mes émotions, mes pensées appartenaient à Jacques Louvain. Je devenais vraiment quelqu'un d'autre. Un peu désorienté quand même, ne sachant pas trop me servir de cet esprit tout neuf qui avait besoin de rodage. D'autant qu'il était totalement dépourvu de mémoire.
Au fil des années, je suis parvenu à apprivoiser Jacques Louvain. Je lui ai constitué une histoire. J'ai dû m'y reprendre plusieurs fois car elle ressemblait trop à la mienne et me donnait de sévères migraines.
Aujourd'hui, l'histoire de Jacques Louvain a suffisamment d'étoffe pour se dérouler sans à-coups. Dernièrement, en plein jour, occupé à mes affaires ordinaires, je me suis aperçu que Jacques Louvain avait pris ma place sans me demander mon avis. J'ai mis cette usurpation d'identité sur le compte de la fatigue. Mon médecin m'a dit que ce n'était pas grave et m'a prescrit des cachets. Ils n'ont pas eu l'effet escompté. Jacques Louvain s'est de nouveau invité dans mon esprit pendant plusieurs heures d'affilée. Les sensations de mon corps étaient si agréables que je n'ai pas beaucoup résisté à l'intrus. Jacques Louvain conduit sa voiture avec aisance, mène sa carrière de professeur de lettres avec brio et toutes les jolies femmes lui tombent dans les bras.
Aussi, ce matin, en prenant ma douche, j'ai senti un changement définitif dans tout mon être. L'imagination commettait une violente effraction de la réalité et ni rien ni personne ne saurait l'en déloger.
Dominique Boudou est mort dans sa salle de bain. Et c'est Jacques Louvain qui écrit ici. Je suis Jacques Louvain. J'ignore combien de temps durera ma nouvelle vie. Je ne cherche pas à savoir quelle sera son amplitude. Qu'importe ! J'ai envie d'y croire.