Jane a toujours écrit. Ecrire comme marcher. Elle ne se souvient pas à quand ça remonte. La mémoire des gestes lui fait défaut. Ses doigts vont tout seuls sur le clavier. Elle s'en effraie, parfois.
La vieille dame du dessus pousse son déambulateur sur le gerflex de la cuisine. Elle ouvre une boîte de gâteaux secs. Grignote les quatre coins d'un petit beurre. Combien fait-il, aujourd'hui ? Ah ! Dix-huit degrés ! La vieille dame soupire. Une nouvelle journée commence. Manger un biscuit. Regarder la température. Oui. Une longue journée. Et demain pareil.
Jane n'écrit pas sur la vieille dame. Elle relit les quelques feuillets qu'elle a déjà. Un homme et une femme vont et viennent sur un pont dans la campagne. Ils ne disent rien. L'homme montre du doigt un point lointain du paysage. La femme hoche la tête, esquisse un mouvement de tendresse qu'elle retient aussitôt.
Jane n'a aucune idée de ce que pourrait être ce point du paysage. Elle ne s'en émeut pas. Les mots trouveront, eux, comme ils ont toujours trouvé.
Jane range les feuillets dans leur chemise en plastique jaune et allume son ordinateur. Une nouvelle journée commence. C'est le moment de voir où en est l'enfant de dix ans sur la gravure du bureau. Il gravit un chemin entortillé autour d'une colline. Où en sera-t-il demain de son trajet ? Où en serai-je moi ? écrivent les mots sur l'écran.