Comme tout le monde, je suis venu au grand troupeau par hasard. Sans histoire d'amour en toile de fond. Une copulation dans une chambre d'hôtel et c'est tout. Mon géniteur a pris aussitôt la poudre d'escampette et ma génitrice a dû prendre les eaux car elle peinait à s'en remettre. On dit que les premiers pas dans la vie marquent à tout jamais d'un fil invisible le moindre des destins. J'en doute. Même si j'étais plus rêveur que la moyenne, mon enfance a grandi sans à-coups. J'ai certes connu ensuite quelques turbulences mais je n'ai pas raté pour autant mon entrée dans l'âge adulte. J'ai connu ma première femme. J'ai réussi l'examen du permis de conduire. J'ai même trouvé un travail qui m'a permis de vivre correctement. Une vie correcte. Je n'ai jamais cherché à obtenir davantage.
Toutes les lumières sont allumées dans la maison. Tu n'éteins jamais quand tu t'en vas. Je m'allonge sur le canapé et j'ouvre une revue à la page des mots croisés. Je marque quelques s sur la grille puis je m'endors. Je passe beaucoup de temps à dormir depuis que tu es tombée malade. D'aucuns diront qu'il s'agit là d'une perte sèche, voire d'une fuite s'ils donnent dans le panneau des psychologies coutumières. Ils se trompent. J'ai plaisir à m'endormir sur un livre ou une grille de mots croisés. Ma conscience dessine des méandres plus ou moins profonds dans mon cerveau et des bribes de rêves la traversent comme des bois flottés. Là, c'est la terrasse du Voltigeur qui m'apparaît. Elle est vide. Les chaises sont posées à l'envers sur les tables. Puis, soudain, je me retrouve dans l'appartement que nous occupions il y a dix ans. Je pousse la porte de la cuisine qui baigne dans un noir douteux. L'évier a disparu. Le trou qu'il fait ressemble au trou dans une mâchoire après qu'on a arraché une dent.