Je rentre la tête pleine des métaphores de la boule. Nous sommes nous-mêmes des corps furtifs. Les lueurs qui sortent de notre peau sont bien faibles et durent si peu. La parenthèse de la joie se ferme aussi vite qu'elle s'est ouverte et la mélancolie pointe son ombre. Tu n'as pas bougé de ta place à l'ordinateur. Tu n'écris pas sur l'écran mais je devine partout en toi la présence des mots. Tu les avais déjà quand tu avais dix ans et que tu étais la seule à savoir les ouvrir. Tes parents n'ont jamais su. Tes soeurs pas davantage. Un élan de tendresse me pousse vers toi. Je revois la boule du joueur de pétanque et je l'imagine grossir dans nos corps. Nous nous serrons si fort que tu t'en étonnes. Alors, sans savoir pourquoi, je te parle de Pauline de Théus.
J'ai changé de terrasse de café. Le Gaulois après le Voltigeur, ces noms archaïques, ça m'amuse. Mais reverrai-je la femme de quarante ans dont l'accent chante comme un oiseau ? Le Gaulois n'est qu'à un kilomètre du Voltigeur et la même ligne de tram passe à proximité. Une rencontre reste possible. Bien sûr, il est hors de question que j'arraisonne ladite personne si elle marche dans la rue. Il faudra qu'elle vienne s'asseoir à la terrasse et pas trop loin de moi encore. Afin que mon entreprise paraisse naturelle. Si tant est que le naturel existe dans ce genre de situation. Autrement dit, plus je réfléchis plus les possibilités rejoignent le marécage de l'improbable. Je me console avec une bière et l'idée que toute existence est un marécage dont nous peinons à nous rendre maîtres. Je me dis que la bière elle-même, si trouble en ses profondeurs, parcourue d'émulsions fugaces dans le grésil de l'alcool, ressemble à une fondrière. Et je choisis de boire encore, pour m'enfoncer davantage.