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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 11:11

Une heure de l'après-midi. Un ciel trop bas pour la saison et qui pourrait tomber. Séverine et Amina longent la palissade du chantier. Elles ont séché le cours d'hygiène alimentaire, ont bu du coca à la cafétéria, parlé des mecs. Elles rigolent.

Chayeb se réveille à peine. Il avale une gorgée d'eau, se rince la bouche et roule une cigarette. Dans vingt-cinq minutes c'est la reprise. Il descend du compresseur, tu parles d'un endroit pour dormir, avec ces ressorts qui font des bosses dans le dos, et les jambes tu peux pas les étendre à cause des leviers, rote un coup, s'étire comme un chat.

Liebherr, qu'est-ce que ça veut dire Liebherr ?

Chayeb en a croisé du monde sur les chantiers et personne capable de lui dire ça, seulement ça, même Ricoh.

" Mesdemoiselles ! "

Séverine et Amina s'arrêtent, regardent avec leurs yeux ronds cet homme dont la peau a recuit, surgi d'où là, parmi ces enchevêtrements de poutrelles rouillées qui plongent au fond de la terre.

" Non rien, juste bonjour. "

Séverine et Amina rigolent. 

 

Mimine vient de se lever. Elle a mis un collant et un justaucorps noirs, aux pieds des ballerines incrustées d'étoiles argentées. Elle fait ses exercices devant la glace du séjour en écoutant Lully.

Garder la forme, quoi faire d'autre, écouter Lully, mais si au moins elle pouvait laisser la fenêtre ouverte, quand est-ce que ça s'ra fini ce chantier de merde ?

Mimine a lu ce qui est écrit sur le panneau à côté des buses. Direction Départementale de l'Aménagement du Territoire. Assainissement des Eaux. Maître d'Oeuvre.

Mimine bâille, a trop dormi, ses articulations craquent. Elle passe dans le coin cuisine et sort un hamburger du congélo, vérifie la date de péremption.

Péremption ! Pffuitt !

Mimine hoche la tête et trouve qu'elle a enlaidi. Il y a des mots comme ça, comme péremption, qui vous rendent moche tellement vite. Mimine monte le son de la stéréo à cause des marteaux-piqueurs qui font vibrer la baie, et Lully pleure.

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 11:38

L'horloge à défalquer le temps qu'il a fait poser sur la façade de sa clinique, il pouvait pas savoir le véto, le succès qu'elle aurait. Trois cadrans digitaux, comme sur le tableau de bord d'un avion supersonique, à clignoter sans cesse, un pour le jour, un pour l'année, un autre pour le siècle.

Les ados du lycée technique s'arrêtent pour les regarder, naïfs en suspens sur le chemin de l'ennui, et le silence les prend à la gorge, leurs vingt ans insouciants soudain lestés de plomb: le décompte est implacable.

Puis ce sont, dès neuf heures, les premiers clients de la clinique, interloqués même s'ils sont déjà venus par la pulsation du temps qu'on enlève, et le chaton peut bien lécher sa patte blessée dans la corbeille en osier, il y a n'est-ce pas tellement d'autres douleurs qui se mettent à poindre.

Ricoh et Chayeb ne sont pas allés voir l'horloge, ils sont l'un et l'autre perdus dans leur temps immobile.

Au quinzième étage, appartement 329, un homme accoudé au balcon suit la trajectoire de son premier mégot happé par le vide.

Quelque part dans la cité, mais où, un oiseau chante.

C'est un merle, il n'y a pas de doute, la stridulation du merle on ne peut pas la confondre, un merle sur une branche ou un rebord de fenêtre, au petit matin, comme si c'était la campagne toutes ces tours enchâssées.

" Mimine, oh ! un merle !

- Je dors, laisse-moi dormir. "

L'homme hausse les épaules, rentre dans son coin cuisine et pousse le bouton de la cafetière électrique, d'un geste lent.

Depuis des années, à contempler sans fin la langueur des heures qui passent, à n'avoir d'autre issue que d'écouter leur morne palpitation, l'homme a pris des gestes lents, qui lui font tressaillir l'âme.

" Mimine, le café est prêt, Mimine ? "

Dehors, un tractopelle démarre.

Mimine s'enfouit sous l'oreiller.

 

Vingt buses taguées dans la nuit. Des soleils bleus, des sexes ouverts et perlés de rosée, Amzer al Kriss signe l'urgence.

Le contremaître cause à Ricoh.

" C'est ton boulot bordel d'ouvrir l'oeil une cabine Fayat pour toi tout seul et pas foutu d'ouvrir l'oeil z'ont dû en faire du barouf avec leurs bombes à peinture z'ont dû se prendre les pieds dans les saloperies bordel Ricoh qu'est-ce qui va m'mettre l'ingénieur "

Ricoh se retient de retrousser ses manches. C'est sa seule parole à Ricoh de retrousser ses manches quand la bêtise s'acharne, et de montrer ses bras tatoués.

Une parole indélébile gravée dans sa chair, sur le bateau qui le ramenait du Liban il y a... bouou... une éternité, une épouvantable éternité de sang partout à gerber sous les grenades, la mort au couteau dans le creux de la nuit, et les cadavres sur le sable, même des enfants.

Alors Ricoh s'est fait tatouer les bras, pour s'offrir une parole silencieuse.

Carpe diem sur le bras gauche.

Memento mori sur le bras droit.

C'est toujours la même histoire qu'il déchiffre dans la glaise à trancher. 

Il faut se presser.

La nuit ne va pas tarder.

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 16:35

Ricoh ne s'appelle pas Ricoh. On ne sait plus au juste comment s'appelle Ricoh, l'a-t-on jamais su ? Les noms se perdent voilà, le cercle a dû se restreindre, de ceux qui connaissaient le vrai nom de Ricoh, et maintenant plus personne...

Ricoh s'en fout. Ricoh garde le secret de son nom pour continuer à s'appeler Ricoh, avec ce h à la fin qui pousse l'imagination dans les steppes de la Mongolie, sous une yourte peut-être, où le fromage aurait l'odeur du miel.

Quand, les yeux chassieux d'avoir mal dormi, il sort de sa cabine Fayat, il ne voit pas les tours de la cité, combien de tours là, à surplomber le chantier comme des géants borgnes ? , n'entend pas la  rumeur du périph', lourde encore de la torpeur de la nuit, mais, oh ! si lointain d'abord, le passage d'un troupeau à l'horizon des larges plaines, alors qu'un disque rougeâtre fait sa trouée dans la brume.

" Eh ! Ricoh ! Qu'est-ce que ça veut dire Liebherr ? " Ricoh ne se retourne pas, monte sur son tractopelle et insère la clé. Tous les matins, Chayeb lui pose la même question. Chayeb flashe sur Liebherr comme Ricoh flashe sur la Mongolie. Pour tenir. Sinon le chantier vous engloutirait. Vingt mètres de profondeur sur trois cents mètres de long. Des buses de la hauteur d'un homme, à rabouter étanches pour l'assainissement des eaux. C'est ce qu'on a dit à Ricoh : " L'assainissement des eaux ". Le contremaître, l'ingénieur des travaux puis les messieurs de la commission, quelle commission ?, ont tous répété une fois ou l'autre cette incantation : " L'assainissement des eaux ". 

Un jour, Chayeb est allé les trouver et leur a demandé qu'est-ce que ça veut dire Liebherr. Le contremaître a maugréé en se grattant la tête sous son casque jaune, et l'ingénieur aussi, au cuir chevelu, s'est mis à avoir des démangeaisons. Les messieurs de la commission se sont regardés, ont regardé Chayeb qui attendait en souriant. Le sourire lunaire de Chayeb, un sourire d'aube ou de crépuscule mais jamais de plein midi, un sourire qui attendait une réponse de ces messieurs de la commisssion : " Liebherr vous dites ? Tssss ! "

Cette nouvelle a paru dans feue Encres Vagabondes en janvier 1998. La suite dans les jours qui viennent.

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