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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 17:45

 Un jour, terrassé par le feu nourri des questions qui consumaient mes neurones, j'ai acheté une paire de jumelles pour observer mes voisins. Je voulais comprendre comment ils menaient une vie normale alors que la mienne me semblait de plus en plus décousue. Surtout depuis que je fréquentais Catherine.

J'ai jeté mon dévolu, c'était plus commode, sur le couple qui habitait la maison en face de la mienne. Je me suis d'abord intéressé au mari, un homme dont la raie au milieu résistait à tous les assauts du vent et de la pluie. Le matin, il partait travailler à neuf heures moins le quart et rentrait le soir à six heures et demie. Sourire égal au retour comme à l'aller, démarche souple et sans fatigue. Jamais en avance. Jamais en retard. Cet homme-là était une horloge d'une fiabilité à toute épreuve. Le temps subjectif, celui qui autorise tous les arrangements besogneux au service du plaisir, tous les mensonges à mots couverts et leurs menues trahisons, n'existait pas pour lui. Une telle régularité cachait forcément quelque chose de suspect. J'ai suivi sa voiture. J'ai observé sa conduite. Guettant un démarrage trop brusque, un coup de klaxon injustifié, un dépassement périlleux ou un feu rouge grillé. Une pointe de vitesse au-delà du cinquante à l'heure réglementaire, un agacement dans les embouteillages m'auraient rassuré. Mais non, c'était à croire que la voiture était conduite par un robot. J'ai donc épié la vie de ce mari exemplaire le samedi en espérant que son attitude serait plus décontractée puisqu'il ne travaillait pas. A dix heures, il sortait vêtu d'un jogging impeccable et se rendait en petites foulées au parc du bout de la rue. Il y avait là un parcours de santé avec des exercices à faire, extensions, roulades, grimpés, étirements divers, et il n'en manquait aucun. Il relisait les consignes avec la concentration d'un élève débutant et était si absorbé dans leur application que j'ai abandonné mes observations. D'autant que, même quand il secouait la tête, sa raie au milieu ne bronchait pas d'un poil.

La femme, plutôt jolie malgré des rondeurs mal réparties, faisait à domicile des travaux de couture. Son atelier donnait sur la rue et la fenêtre restait souvent ouverte. Les coupons de tissus, les bobines de fil, les vêtements à repriser ou à rapiécer étaient bien rangés mais sans maniaquerie. J'entendais le cliquetis de la machine. On aurait dit une berceuse. Le corps de la couturière se balançait d'avant en arrière et c'était toujours la même amplitude mécanique. Toutes les heures cependant, elle s'accordait une pause pour fumer une cigarette dans le jardin devant chez elle. Elle l'allumait avec une allumette qu'elle tirait d'une grosse boîte, pompait de longues bouffées viriles et jetait ses cendres par terre. Ce sont là des détails insignifiants pour la plupart des gens. Les fumeurs, à cette époque, n'avaient nullement honte de leur vice. Ils ne s'étaient pas tous convertis au briquet jetable et savaient qu'un peu de cendre enrichit la terre des jardins. J'étais néanmoins très heureux de ma découverte. Cette femme, dont le mari trop propre ressemblait à un robot, fumait. J'ai voulu en savoir davantage sur son compte. Mais c'était compliqué. Je ne pouvais pas m'introduire chez elle et me cacher dans une penderie, derrière sa lingerie intime. Démasqué, elle m'aurait pris pour un voyeur ou pire. La police m'aurait mis en garde à vue, le procureur de la république inculpé de plusieurs délits passibles de prison et adieu mes espoirs de vie normale. J'ai donc renoncé à cette première filature en me disant que je devrais mieux préparer la suivante.

J'ai demandé à Catherine de mobiliser toutes les ressources de son imagination. Nous venions de faire l'amour avec voracité sur le carrelage de la cuisine, de boire et de manger selon le même appétit. Nos paroles, après cette saine exténuation, flottaient dans le soir tombant.

- J'ai rien compris, a-t-elle dit. Je vois pas en quoi la vie de ta voisine pourrait éclairer la tienne.

- Je ne comprends pas bien moi non plus, ai-je avoué. Je sais qu'il est contradictoire d'aspirer à une existence ordinaire et d'espionner les voisins.

- Le fais pas, c'est tout.

Le ton de Catherine n'admettait aucune réplique. Je me suis tassé comme un petit vieux sur le canapé et j'ai regardé le bout de mes chaussures. Catherine a feuilleté une revue de mode en faisant claquer les pages. Elle était énervée.

- Le fais pas, c'est tout, a-t-elle répété.

Elle a filé dans la salle de bain, s'est enfermée à clé, et j'ai entendu l'eau couler pendant un quart d'heure. Que se passait-il dans la tête de Catherine ? Pourquoi une réaction aussi vive ? S'enfermer à clé était ridicule. Se laver si longtemps aussi. J'ai continué à me ratatiner lentement. L'air chargé de plomb s'attaquait à mes articulations, à mes jointures, à mes orifices. Le plafond écrasait ma nuque, mes épaules. J'ai pensé aller dans le jardin pour y reprendre mon souffle mais je n'ai pas pu me lever du canapé. Quand Catherine sortirait de la salle de bain, revigorée, joyeuse, elle verrait une espèce de morceau de viande sèche qu'elle s'empresserait de jeter à la poubelle sans imaginer une seconde que c'était moi puisque même mes yeux seraient broyés.

- Ah ! Je me sens mieux.

Catherine virevoltait dans mon peignoir de bain tout usé tout sale et trop grand pour elle. Ses cheveux mouillés dansaient au rythme de ses seins dont la pointe avait durci mais je ne les voyais pas. Je n'entendais pas non plus le bruit qu'elle faisait avec ses mains. Mon corps avait rompu toutes les amarres du réel. Le morceau de viande partait en lambeaux qui aussitôt disparaissaient. Mon esprit s'éparpillait dans tous les coins de la maison et mes pensées mouraient les unes après les autres. Lorsque j'étais enfant, le médecin disait que j'avais des absences mais que ça passerait en grandissant à condition de prendre du fortifiant et de faire du sport. J'ai grandi, j'ai avalé des centaines d'ampoules imbuvables, j'ai fait un brin de sport, j'ai même consulté d'autres médecins, des spécialistes ceux-là, et ils ont failli me tuer avec leurs médicaments.

Catherine a allumé la lumière. Des larmes sur mes joues, dont je n'avais pas conscience, lui ont fait peur. Elle s'est assise à côté de moi, m'a doucement enveloppé avec elle dans le peignoir de bain et nous sommes restés de longues minutes immobiles, sans un mot. Peu à peu, la chaleur de sa peau, les palpitations de son coeur m'ont ramené à la surface du réel. J'étais désorienté comme les nageurs trop vite remontés des bas fonds mais j'ai pu aller jusqu'à la cuisine et ouvrir une bouteille de vin. Puis Catherine m'a dit qu'elle avait envie de marcher dans les rues, de sentir la nuit sur elle. Nous avons emporté la bouteille. Nous avons bu en marchant, au goulot, de petites gorgées. J'ai repensé à mes voisins, à leur vie sans imprévu ni accroc dans le tissu serré des habitudes mais je n'en ai pas parlé. Je me suis laissé porter par le chemin de Catherine. Et je me suis demandé si je l'aimais, si elle m'aimait. Nous nous connaissions maintenant depuis un an et je ne m'étais jamais posé la question.

- Catherine !

- Oui ?

- Non. Rien.

Nous avons fini la bouteille de vin sur un banc dans le parc aménagé en parcours de santé. Quelques trouées blanches éclaircissaient les feuillages. Des oiseaux se mettaient à piailler. La nuit se retirait. Bientôt, le vacarme laborieux de la ville romprait les sortilèges de l'aurore et la fatigue nous ferait bâiller.

- Qu'est-ce que tu voulais me dire, tout à l'heure ?

- Hein ? Oh ! J'ai oublié.

- Menteur ! Je lis en toi comme dans un livre. Ce n'est pas bien difficile. Les hommes sont aussi torturés que les femmes mais la mécanique est tellement plus simple. Tu me crois ?

- Non.

Et nous avons ri. Un vieux bonhomme est entré dans le parc avec son chien en laisse. Il n'a pas été étonné de nous voir. La bouteille de vin sur le banc ne l'a pas effrayé. Il nous a dit que nous avions bien de la chance d'être heureux et il a continué son chemin jusqu'à la première étape du parcours de santé. Nous l'avons regardé s'exercer sur des barres parallèles. Et nous avons ri encore. Il était peut-être six heures du matin. La température avait fraîchi. Le bonhomme aurait dû être sous son édredon, à rêver de ses étreintes passées. Qu'est-ce qui le poussait à faire des barres parallèles si tôt ? Etait-il heureux ? Catherine a planté ses yeux gris dans les miens et, toujours en riant, nous nous sommes posé la question du bonheur.

- Mon prof de gym a écrit dans un poème que c'est du chagrin qui se repose.

- C'est joli, ai-je dit en prenant un ton rêveur. Le chagrin est comme une personne, accessible à la fatigue, et il va se coucher.

- Oui, mais c'est pas de lui. Ses poèmes sont merdiques. il a pas pu trouver ça tout seul.

J'ai haussé les épaules. Peu m'importait que le prof de gym ait triché ou non. L'image du chagrin accablé d'être chagrin me séduisait. Je sentais le dégoût qui lui tordait la bouche, l'amertume des pleurs sur ses joues. J'entendais trembler sa carcasse qui ne savait plus où se mettre. Je voyais ses muscles durcis par l'effort dans les côtes. Car le chagrin, bien sûr, ne pouvait gravir qu'une côte très longue, très dure, avec des faux plats pour chagriner davantage et encore davantage. Et pendant ce temps, le vieux bonhomme s'échinait sur ses barres parallèles. Il avait tombé sa veste, retroussé ses manches et ses bras maigrelets craquaient comme des allumettes. Une espèce de sifflement s'infiltrait entre ses dents et devait produire des exhalaisons de sardine grillée. Le chien, malgré l'habitude qu'il avait de ces promenades si matinales, ne comprenait rien à la scène. Il gémissait, cachait sa queue entre ses pattes ou, au contraire, se dressait tout soudain, prêt à bondir.

Nous nous sommes regardés, Catherine et moi, avec la même idée dans la tête. Nous ignorerions toujours ce qu'était le bonheur mais nous venions d'identifier le chagrin. Un homme et un chien aux premières heures du jour, sur des barres parallèles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 09:47

Pendant plusieurs années, j'ai rempli mon objectif de faire l'amour avec une femme une fois par semaine. Je ne remercierai jamais assez Catherine de me l'avoir permis. Tout a commencé le fameux soir où, à ma grande stupéfaction, elle m'attendait à la sortie de l'usine. J'étais littéralement pétrifié. Mes collègues de travail me bousculaient mais j'étais incapable de m'ôter de leur passage. Les plus égrillards, ayant aperçu Catherine, sifflaient entre leurs dents et montraient le bout de leur langue. Je n'ai rien entendu. Je n'ai rien vu. Si Catherine ne m'avait pas pris la main et entraîné loin de la meute, je serais qui sait resté planté là comme un piquet à deux branches, une pour ma casquette et l'autre pour la poche en plastique où je mettais mon repas de midi.

- Mais comment t'as fait ? Comment t'as fait ?

Catherine était tour à tour hilare et mystérieuse. Elle a allumé deux cigarettes avec le briquet qu'elle m'avait volé sur la plage et on a fumé en attendant un bus pour le centre-ville.

- Vraiment, je comprends pas, ai-je insisté. Tu sais même pas comment je m'appelle !

- Si j'avais su ton nom je serais venue directement chez toi. J'aurais pas perdu tout ce temps à chercher les usines de la région qui fabriquent des boîtes en bois.

Si l'arrivée du bus n'avait pas créé une diversion je crois bien que j'aurais eu la larme à l'oeil. La persévérance de Catherine à me retrouver alors que nous ignorions tout l'un de l'autre m'émouvait. Jamais quelqu'un, et surtout pas une femme, ne s'était à ce point intéressé à moi. Et cependant j'étais aussi un peu inquiet. Je m'en étais voulu d'avoir oublié de donner mes coordonnées à Catherine lorsque je l'avais reconduite chez elle mais je sentais qu'un avenir incertain s'ouvrait sur mon chemin et je n'aimais pas ça.

- T'en fais pas, a dit Catherine quand nous nous sommes assis dans le bus, je suis pas collante.

J'ai rioté bêtement pour me donner une contenance et me suis abîmé dans la contemplation de la zone industrielle. Catherine a fait pareil. Observer le défilé des entrepôts, des garages, des hangars, des petits îlots pavillonnaires avec leurs acacias rachitiques et leurs nains de jardin dépolis constituait un refuge confortable. Le soir commençait à tomber. Quelques lampadaires s'allumaient. Les enseignes tapageuses des marques internationales prenaient déjà leurs couleurs de nuit.

- Ma mère avait un pavillon comme ça, ai-je dit en montrant un cube chétif entouré d'herbe sèche.

Un éclat d'ardoise a fulguré dans les yeux de Catherine. Son cou s'est tendu.

- J'aime pas ma mère. Un jour ou l'autre, toutes les mères sont de mauvaises femmes.

J'ai reculé prudemment sur le terrain glissant des mères. Je n'ai rien dit jusqu'à l'arrivée du bus au centre-ville et Catherine non plus. Le silence me pesait. J'ai essayé d'arrimer mon esprit au ronronnement du moteur pour qu'il cesse de penser aux mots que nous ne parvenions pas à prononcer mais c'est le contraire qui se produisait. Je voyais, j'entendais des mères partout et je les imaginais toutes méchantes. J'avais mal au ventre. Aujourd'hui, bien sûr, je saurais me défaire de ces visions d'horreur. Le docteur Klamm est de bon conseil malgré ses excentricités. Mais à l'époque, plus fragile que l'agneau naissant, nu devant l'adversité comme un homard sans carapace, le moindre danger me faisait détaler. Si Catherine ne m'avait pas embrassé sur les cheveux quand nous sommes descendus du bus, je crois bien, oui, que je me serais enfui. Ma vie en eût été changée. J'aurais peut-être trouvé un emploi stable, épousé une femme stable de laquelle seraient nés des enfants stables et, jamais au grand jamais, je n'aurais cédé au vice de traquer à la jumelle les ébats illicites de mes voisins. Ou alors, célibataire endurci mais fréquentable, ma petite vie aurait trottiné de la maison au travail et du travail à la maison, sans s'apercevoir de rien, jamais, y compris de l'amour qu'on fait tout seul le soir en regardant des images salaces.

Un baiser, un seul, fût-ce dans les cheveux, peut donc métamorphoser l'existence et c'est Catherine qui me l'a donné. Nous avons mangé dans une pizzeria, sous une lampe dont la lumière se voulait intime. Nous avons bu du lambrusco et de l'asti, écouté les roucoulades d'un faux vénitien et nous nous sommes retrouvés chez moi à faire l'amour dans le couloir. Bestialement. J'ignorais que cet acte paré de toutes les joliesses romantiques puisse atteindre pareille animalité. J'en fus sonné comme un boxeur après le gong final. Catherine, au contraire, semblait redoubler de vitalité. Il lui fallait, tout de suite, un deuxième repas. Je fis sauter des oeufs dans une poêle, préparai une pleine casserole de riz et, à défaut de vin, débouchai une bouteille de rhum de cuisine. Puis nous avons parlé toute la nuit. Alanguis sur le canapé du salon.

J'ai un souvenir assez flou de ce que nous avons dit. Catherine ne m'a rien confié d'essentiel. Les mères ne sont pas intervenues dans notre conversation et c'était aussi bien comme ça. De quoi avons-nous donc pu parler ? Qu'avais-je à raconter à l'époque sans entrer dans un territoire trop intime ? Le travail vraisemblablement. Quand on change d'emploi tous les six mois, c'est un filon inépuisable. Avant de fabriquer des boîtes en bois, j'ai été un représentant de commerce très polyvalent. J'ai vendu des accessoires de salle de bain, des trayeuses automatiques, des chapeaux en paille et des chapeaux en feutre, de la porcelaine de Limoges cuite à Taïwan, des farces et des attrapes, et même des chiens. Mais, quelque soit le domaine, je manquais tragiquement de conviction. Mon bagout tombait toujours à côté de la plaque. J'ai donc renoncé au commerce et jeté mon dévolu sur l'industrie. Je n'étais pas alors l'expert que je suis devenu en mécanique auto et réparations en tous genres dans la maison. Je n'avais aucun diplôme professionnel. Cependant, mes doigts n'étaient pas manchots. Plusieurs patrons m'ont sincèrement regretté quand ils ont été obligés de se séparer de moi. L'un d'eux, pour qui j'effectuais des travaux d'électricité, a même pleuré. Mais j'étais décidément trop inconstant. J'étais, me disait-il en se mouchant pour essayer de me cacher son émotion, l'inconstance personnifiée.

Catherine a sursauté quand j'ai employé cette expression. Même les fleurs de sa robe ont eu une espèce de frémissement.

- J'ai souvent entendu ces mots. Mon prof de gym n'arrêtait pas de me reprocher d'être inconstante. Comme il a des prétentions littéraires, il voyait des passerelles entre l'inconstance et l'inconsistance. Rien que des paroles fumeuses qui me faisaient rigoler. Je regrette vraiment pas qu'il m'ait larguée.

Puis Catherine a parlé de ses études de médecine ratées. Elle s'est accrochée à ses cours la première année, a brillamment réussi ses qcm, mais a complètement dévissé dès le début de la deuxième. Elle n'a pas fourni d'explication à cet échec. Elle s'est dérobée à mes questions. Je lui ai demandé à quoi elle occupait ses journées mais ses propos ont viré à la confusion. Comme s'il y avait quelque chose qu'elle ne pouvait pas dire.

- Tiens ! Je parie que tu appartiens à une organisation secrète, ça t'irait bien, tu sais.

Catherine s'est prise au jeu comme une gamine. Je la sentais soulagée d'échapper à ma curiosité.

- Tu as tout compris. Je suis la copine d'un espion américain et mon sac à main est bourré de gadgets électroniques. Les vilains Russes me poursuivent pour me faire la peau et je suis venue me réfugier chez toi. Bien sûr, ils ont déjà repéré où tu habites et ils vont sonner avant d'entrer. Ils s'essuieront même les pieds sur le paillasson.

Nous avons ri. Et nous avons dormi. Quand je me suis réveillé, Catherine avait disparu. J'ai pris une douche pour chasser les effluves du rhum de cuisine et bu un demi-litre de café qui m'a fait vomir. Impossible dans ces conditions de mettre de l'ordre dans mes pensées. Si au moins Catherine avait laissé un mot ! Même laconique ! J'aurais pu esquisser des conjectures, me raconter des histoires sur notre relation future. Inventer pourquoi pas un roman à l'eau de rose. Mais peut-on vivre un roman à l'eau de rose avec une voleuse de briquets qui n'aime pas sa mère et parle si froidement d'un porc qui s'est pendu ?

La sonnerie du téléphone a mis un temps infini à franchir ma conscience. Une voix a hurlé.

- Qu'est-ce que vous foutez ? Vous avez trois heures de retard. Si vous rappliquez pas tout de suite, vous êtes viré.

Je n'ai pas reconnu immédiatement la voix de mon patron. Des excuses auraient pu le calmer mais je n'y ai pas pensé. Sa colère est montée d'un cran, puis deux, puis trois. J'ai posé le combiné à côté de son socle, j'ai mis mes mains sous mon menton et j'ai écouté les hurlements comme si j'assistais à un spectacle qui ne me concernait pas.

Le lendemain, rasé de près, habillé de propre, je m'asseyais en face de la conseillère qui suivait mon dossier à Pôle emploi. Elle a aussitôt grincé des dents, claqué du plat de la langue. J'ai cru qu'elle allait se transformer en tondeuse à gazon. J'y perdrais mes cheveux, mes poils y compris les plus intimes, et la conseillère, dans un élan forcené, tondrait tout ce qui passe à sa portée.

 

 

 

 

 

 

 

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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 15:13

Le docteur Klamm m'a montré sa collection d'oiseaux. Ce sont des miniatures peintes ramenées de ses voyages autour du monde. Il en a une centaine dans une pièce à côté de son cabinet, bien disposées sur une étagère, dûment étiquetées de leur nom latin, à l'encre violette comme autrefois. Il collectionne uniquement des oiseaux de nuit. Des chouettes communes ou de Tengmalm, des effraies, des petits-ducs et des grands-ducs, des hiboux des marais, des martins tristes et autres strigiformes. Avec des yeux immenses. Où que l'on se trouve, on a l'impression qu'ils nous regardent. Peut-être même qu'ils nous suivent après qu'on a quitté la pièce. Mais ils ne sont pas méchants. Je n'aimerais pas être suivi par des oiseaux méchants. J'ai bien assez à faire avec les souvenirs.

- Je vous montre mes oiseaux parce que je suis content de vous, m'a dit le docteur Klamm. Ils vont m'aider à vous soigner car vous êtes loin d'être guéri. Vous le savez, j'espère.

- Pourquoi êtes-vous content de moi ?

Le docteur Klamm n'a pas répondu. Il a choisi une chevêche sur l'étagère et s'est mis à parler d'un village en Europe centrale. Il s'était perdu en voiture. Il pleuvait si fort qu'on ne voyait rien à dix mètres. Des branches cassées traversaient la route. Un mélange d'eau et de boue dévalait les coteaux à l'entour.

- J'ai été soulagé quand j'ai aperçu les premières maisons du village, a dit le docteur Klamm. Mais c'était un endroit étrange. Les toits étaient bas, les murs borgnes, les rues imprévisibles. Je ne savais pas si je tournais à droite ou à gauche. La pluie redoublait de violence. Dès que j'ai pu, je me suis arrêté sur une espèce de place et j'ai attendu que la tourmente se calme. J'ai essayé d'observer les lieux. Tout me semblait chimérique. Je me suis frotté les yeux plusieurs fois. Mais l'impression d'irréalité persistait. J'ai même eu peur de la voiture. Je me suis dit que la carrosserie allait céder sous le poids des eaux et que je finirais broyé par la ferraille. Je respirais mal. L'image d'un presse-purée géant grandissait dans mon esprit et c'était insupportable. Je suis sorti de la voiture en me couvrant la tête avec mon veston. J'ai cherché un abri. J'ai appelé à l'aide. Peine perdue. Seuls les escargots risquaient leur coquille dehors. On ne m'aurait pas entendu de toute façon. Le bruit de l'averse était trop fort. J'allais mourir noyé. Ou une tuile volante me fracasserait le crâne. Encore aujourd'hui, je ne sais pas combien de temps je me suis lamenté sur mon sort. Puis la pluie a cessé. Presque d'un seul coup. Comme si une main invisible venait de refermer un robinet. Mon inquiétude aurait dû disparaître. N'importe qui d'autre aurait profité de l'embellie pour se sécher et présenter un visage avenant aux habitants du coin. Pas moi. Je me suis approché des maisons, craintivement, presque sur la pointe des pieds. Le silence après le vacarme me semblait lourd de menaces. Les gens restaient chez eux. Ce n'était pas normal. Dans un village ordinaire ils se seraient précipités dehors pour observer le ciel et causer du mauvais temps. Je me suis dit qu'ils étaient peut-être partis. Que même les gosses et les vieux avaient fichu le camp. Puis j'ai vu une vitrine à l'autre bout de la place. J'ai repris espoir. Une vitrine signifiait forcément la présence d'un magasin. J'allais pouvoir y entrer et demander des renseignements pour retrouver mon chemin. Je n'imaginais plus que les habitants avaient disparu. La place avait perdu son étrangeté. Mon espoir était aussi peu fondé que mon inquiétude mais je l'ai compris bien plus tard. J'ai couru jusqu'au magasin comme si ma vie en dépendait. La porte a fait un tel raffut quand je l'ai ouverte que la vendeuse a eu un mouvement de recul. Puis elle a ri. C'est que je dégoulinais vraiment de partout. Il aurait fallu tordre un à un tous mes vêtements, les faire sécher sur un poêle et me donner à boire un grand bol de grog. Evidemment, la réalité n'est pas allée aussi loin. La vendeuse m'a tendu une serviette et je me suis essuyé les cheveux. Pour la remercier je lui ai acheté l'oiseau. Le premier d'une longue série. Ce n'est pas que j'aie vraiment l'esprit d'un hululophile. Mais à chaque fois que j'achète un oiseau, rapace ou non, je revis cette scène dans le village perdu. Cet oiseau est toujours le premier. Vous comprenez ?

Je n'ai pas su quoi dire, comme souvent. J'ai regardé l'oiseau entre mes mains. J'ai regardé le docteur Klamm. Une joie enfantine pétillait sur son visage.

- Je vous l'offre. Je suis sûr qu'il sera très bien chez vous. Je viendrai voir où vous l'avez mis. Mais, dites-moi, vous y croyez à mon histoire ?

J'étais de plus en plus désarçonné. Je finissais même par douter de ma présence dans cette pièce qui sentait la vieille poussière, à un mètre à peine du docteur Klamm.

- Repassons dans le cabinet, vous serez mieux.

Nous avons chacun repris notre place mais je ne me suis pas senti mieux pour autant. L'oiseau m'encombrait. Devais-je le mettre dans ma poche ? Le poser sur un coin du bureau en attendant la fin de la séance ? L'idée que le docteur Klamm puisse venir chez moi me préoccupait aussi beaucoup. La véracité de son histoire m'apparaissait par conséquent totalement secondaire.

- Alors, a insisté le docteur Klamm, vous y croyez ?

- Je ne sais pas. C'est compliqué les histoires. Elles mentent toujours un peu.

Je suis rentré à la maison avec cette phrase dans la tête et l'oiseau dans la main. Je me suis libéré de l'oiseau mais pas de la phrase. J'ai fait le tour du jardin, arraché ici et là quelques herbes folles, redressé un perchoir et même chassé le chat du voisin. Puis j'ai pensé à Catherine, à la prochaine visite que je lui ferais, aux mots qu'elle me dirait encore et encore. Je chercherais un faux pli sur sa robe à fleurs et mes yeux rencontreraient son sourire. Son sourire comme au premier jour. Son premier sourire. Il y a le premier sourire de Catherine et le premier oiseau du docteur Klamm. Les histoires mentent toujours un peu. Mais elles disent un peu la vérité aussi. La difficulté est de savoir comment la reconnaître. Le vrai absorbe le faux et inversement. Il n'est pas possible de les séparer. Cette question ne mène donc à rien. Je l'ai écrite sur un avion en papier qui est allé se ficher dans le lierre du jardin. Puis je suis monté au grenier pour travailler. J'ai enfin choisi un plan parmi ceux que j'avais tracés et j'ai installé les rails du placo. Ce n'est pas difficile avec une visseuse électrique. Le travail progresse vite et procure une joie simple car il est visible. Je réfléchis déjà au vide qu'il y aura entre les plaques. Je le remplirai plutôt avec du chanvre. Le chanvre a des propriétés thermiques supérieures à la laine de verre. J'aurai chaud dans mon réduit. Mais je regrette que le docteur Klamm n'ait rien compris à ce projet malgré l'intérêt qu'il lui porte. Sinon il ne dirait pas que c'est un placard. Un réduit n'est en aucun cas un rebut. Je ne suis pas un vieux machin dépassé. Vivre dans un réduit de dix mètres carrés alors que j'ai une maison qui en fait cent vingt ne veut pas dire que je souhaite me couler dans une vie réduite. C'est même tout le contraire. Je suis convaincu que sous la voûte étoilée de la Patagonie la pensée finit par s'égarer. Elle batifole dans l'immensité de l'espace, elle croit atteindre les sommets les plus vertigineux, mais, à la fin, épuisée par trop de mouvements, elle rend l'âme. Dans mon réduit, en revanche, rassurée par les murs qui la bordent, elle prendra le temps de la lenteur. Elle évitera les questions en avalanche, les fausses routes, les impasses et sera d'autant plus capable d'escalader les murs qu'elle gardera toute sa puissance.

- Et votre corps ? Vous y avez pensé ? objecte invariablement le docteur Klamm. Si vos muscles s'atrophient parce que vous restez trop longtemps dans votre réduit, votre pensée deviendra toute molle, quasiment liquide.

Cet argument ne manque pas de pertinence. Le docteur Klamm n'a jamais fait d'études de médecine mais il connaît les liens indéfectibles qui unissent le corps et l'esprit. Je parierais d'ailleurs que Catherine partage son opinion. Alors j'ai acheté un vélo d'appartement. C'est une machine un peu austère, au confort spartiate. Aussi ai-je remplacé la selle par un siège de bébé. L'assise est bien rembourrée et forme comme une coquille parfaitement ajustée à mes flancs. Et il y a des accoudoirs sur lesquels je me reposerai quand je lâcherai le guidon. Lâcher la prise du guidon, c'est bon pour le vagabondage de la pensée.

 

 

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 12:16

 

Je serais bien incapable de dire en quelle année j'ai rencontré Catherine tant j'ai l'impression de l'avoir toujours connue. Avais-je déjà, à cette époque, commencé à espionner mes voisins avec des jumelles ? Je n'en sais rien non plus. Je garde en revanche un souvenir précis de l'endroit et des circonstances. J'avais décidé d'aller à M***, une station balnéaire où le tapage demeurait presque supportable, pour me promener au bord de la mer. Je n'étais pas spécialement attiré par les houles océanes, je détestais les baigneurs transformés en sardines à l'huile, les joueurs de frisbee et leurs bonds ridicules, mais j'aimais voir bouger la ligne d'horizon. Ses rapprochements, ses éloignements au hasard de la marche me procuraient une inexplicable sensation de paix intérieure.

Pendant longtemps j'ai roulé derrière une bétaillère qui transportait des cochons. Véhicule poussif. Route sinueuse et bande médiane effacée. Bas côtés trop sablonneux. Il m'était impossible de doubler sans risque. Les animaux semblaient dormir debout. Leurs têtes avaient les tressautements réguliers des jouets mécaniques. La bétaillère exhalait un énorme nuage de fumée et mon pare-brise se recouvrait de particules charbonneuses. Les essuie-glaces de la voiture, même avec le soutien d'un liquide savonneux qui fleurait bon la fraise des bois, peinaient à les balayer. J'aurais dû m'arrêter car mon champ visuel rétrécissait dangereusement. Mais quelque chose en moi souhaitait rester en contact avec ces cochons qui dodelinaient. Comme si la condition humaine et la condition porcine entretenaient depuis des temps immémoriaux une liaison secrète. Je me suis rapproché autant que j'ai pu de la bétaillère. J'ai essayé de fixer les yeux rouges d'un verrat qui venait de se réveiller. J'ai voulu surprendre le regard du chauffeur dans le rétroviseur, deviner en lui un rapport intime avec ses animaux. Quand j'ai abandonné cette question que le docteur Klamm aurait expédiée d'un trait sur un avion en papier, la bétaillère avait disparu .

J'ai continué à rouler en fumant des cigarettes et en écoutant la radio. De vieilles chansons françaises diffusaient leur nostalgie de bastringue. Elles m'étourdissaient. Une sournoise fatigue montait en moi, s'agrippait à mon cou. Je me suis arrêté à une station service pour boire un café et manger un sandwich. Mais il n'y avait ni café ni sandwichs. Seulement de la bière tiède dont la mousse sentait mauvais. J'ai vidé deux canettes et j'ai repris la route encore plus étourdi. Le soleil commençait à cogner dur sur le paysage. Des villages, des silos à grains, des coupes de pins dans des sentiers forestiers ont défilé sans que je m'en aperçoive vraiment. Puis je suis arrivé à M***. J'ai garé la voiture sur le front de mer et j'ai couru vers les flots. Les touristes me regardaient un peu comme un extraterrestre car mes habits n'allaient pas avec la situation. Je portais des souliers jaunes et des chaussettes noires en tire-bouchon sur mes chevilles. Ma chemise était boutonnée de travers et ses pans froissés grimaçaient sur mon pantalon trop large. Qu'importe ! La brise marine secouait ma torpeur. L'horizon dansait au loin et j'aimais ça. J'ai marché jusqu'aux rochers les plus proches, croisé quelques rondouillards à la peau rouge, des joueurs de volley et des joueurs de badminton tout aussi ridicules que les adeptes du frisbee, une chienne qui tirait sa langue toute bleue en rotant et je me suis assis sur la plus haute pierre. J'étais maintenant complètement réveillé. Mon cerveau avait retrouvé toute sa plasticité et j'ai repensé à la bétaillère. Les cochons partaient sans doute à l'abattoir. Ils n'avaient aucune conscience de leur fin prochaine. Et nous, me suis-je demandé ? Où se trouve l'abattoir vers lequel nous nous dirigeons ? Combien d'entre nous ont vraiment conscience de leur fin prochaine, une conscience aiguë qui transfigure leurs perceptions, leurs émotions, leurs actes ? J'ai observé des gens qui mangeaient des oeufs trempés de mayonnaise, assis en rond autour d'une serviette. Ils n'étaient pas laids. Ils se tenaient sans s'avachir et leurs gestes étaient presque délicats quand ils portaient les victuailles à la bouche. Il gardaient le contrôle de la mayonnaise qui gouttait parfois. Ils ne parlaient pas fort et leurs plaisanteries, même un peu lestes, restaient dans la limite de la décence. J'ai cependant pensé qu'ils étaient des porcs. Je les ai imaginés en train de faire l'amour, se grimpant dessus, se suçant dessous, dans une cacophonie de gloussements caoutchouteux. J'ai eu bien du mal à me retenir de rire. Il m'apparaissait que j'étais aussi animal qu'eux et c'est dans cet état inconfortable de la comparaison que j'ai rencontré Catherine.

Je montais les marches d'un escalier où elle était assise. Elle a regardé mes souliers jaunes et moi j'ai regardé sa robe à fleurs. Elle m'a demandé du feu. Elle souriait. Je lui ai tendu mon briquet qu'elle a aussitôt rangé dans son sac à main. Puis elle m'a dévisagé, l'air sérieux tout à coup. Je lui ai rendu son regard scrutateur et nous sommes allés nous installer à la terrasse d'un bar. Nous avons bu un pichet de vin rosé où nageait un glaçon bleu en forme de dauphin . Nous avons regardé les sardines à l'huile qui doraient sur le sable. Ecouté un peu le vent.

- Vous savez pourquoi je vous ai volé votre briquet ?

J'ai haussé les épaules. Cette question ne m'intéressait pas vraiment.

- C'est un détail qui a son importance, a-t-elle insisté. Je ne suis pas une voleuse de briquets, d'habitude.

- Je ne sais pas, ai-je bafouillé. Vous vouliez vous faire remarquer ?

Catherine a semblé déçue par mon hypothèse. Son sourire n'était plus tout à fait en équilibre sur ses lèvres. Elle a bu un autre verre de vin et moi aussi. Je m'apprêtais à essayer de me justifier quand l'alarme d'une voiture a sonné à quelques mètres de nous. Le propriétaire ne savait pas comment se débrouiller avec ses clés. Sa femme s'énervait. Ses gosses chahutaient. Une scène ordinaire dans la vie d'une famille. La tension montait en même temps que le bruit. Si un quidam compatissant n'était pas intervenu pour régler le problème, le propriétaire de la voiture aurait fini par gifler ses gosses.

- Me faire remarquer ? Mais vous m'aviez déjà remarquée.

- Vous êtes bien catégorique.

- Je suis habituée à ce qu'on me remarque. Je sais que je plais mais j'aime aussi déplaire. Je vous ai volé votre briquet pour vous déplaire alors que vous me plaisez.

Je n'ai pas répondu à ces propos énigmatiques. Je me suis dit que Catherine s'amusait à faire l'originale et j'ai parlé d'autre chose. J'ai forcé le trait de la banalité comme elle avait forcé le trait de l'originalité. J'ai dit que j'habitais une grande maison avec jardin et que je travaillais dans une usine qui fabriquait des boîtes en bois. J'ai dit aussi que je changeais assez souvent d'emploi car je m'ennuyais. Puis, pour faire le malin, j'ai ajouté que je cherchais à coucher avec une femme une fois par semaine.

Et le visage de Catherine a pris une drôle d'expression que j'ai toujours en mémoire. Son sourire s'est mis à sauter sur ses lèvres comme une image saute sur un écran mal réglé. J'ai regretté ma plaisanterie. J'ai presque eu peur. Catherine l'a vu et m'a offert une cigarette.

- Moi, je ne travaille pas, a-t-elle dit. J'ai fait deux ans de médecine et j'ai laissé tomber. Et quand je ne laisse pas tomber, ce sont les autres qui me laissent tomber. Jusqu'à la semaine dernière, j'étais en couple avec un prof de gym qui écrit de la poésie. Tu t'y connais, en poésie ?

Après tous ces verres de vin que nous avions bus, il était normal de passer du vous au tu mais cependant je me suis senti tout bête.

- Ooof ! ai-je dit. Victor Hugo. Je me souviens d'un poème où il parle d'un jeune homme endormi sous la lune.

Et un long silence nous a enveloppés. Il y avait le bruit des vagues qui se cassaient sur le sable, la rumeur de la baignade, les voix pressées des serveuses du bar mais notre silence résistait à tout. Nous étions bien. Je ne pensais à rien de précis. Catherine non plus. Je le devinais sans même la regarder. Quand le soleil a disparu derrière des nuages, nous sommes partis. Catherine a voulu entrer dans un magasin de bijoux fantaisie et je l'ai suivie. Et elle aussi m'a suivi, jusqu'à ma voiture. Elle avait l'air naturel.

- J'habite pas loin de chez vous, a-t-elle dit, près de la piscine municipale. Merci de me ramener.

J'ai allumé le moteur et la radio. Nous avons roulé en écoutant une émission qui parlait de la crise. Il y avait un sociologue et un historien qui employaient des mots savants. C'était une drôle de crise comme il y avait eu autrefois une drôle de guerre. Tout le monde pressentait que ça allait péter mais impossible de prévoir ni quand ni comment. Des auditeurs posaient des questions par téléphone et ils nous faisaient rire. Ils voulaient faire croire qu'eux aussi ils y connaissaient quelque chose, employaient eux aussi des mots de spécialistes. Visiblement, ça ne collait pas. Le journaliste qui menait les débats était embarrassé.

- C'est rien que des cons, a dit Catherine, passe-moi une clope.

Et j'ai revu la bétaillère devant nous. Aucun signe distinctif ne me permettait de dire que c'était la même qu'à l'aller mais je tenais à cette idée, que ce soit la même. Il n'y avait plus de cochons dedans. On les avait probablement entassés dans un enclos en attendant l'abattage. Des baraqués sanglés dans des sarraus impeccablement blancs viendraient bientôt les chercher et les estourbiraient à coups de gourdin avant de leur crever la panse. Il y aurait du rouge partout sur le blanc. Il y aurait l'odeur du sang et le hurlement des bêtes. Je n'ai pas confié cette vision de cauchemar à Catherine. J'ai senti que ce serait très maladroit de ma part. Non pas parce que les femmes s'effraient facilement mais parce que c'était elle, Catherine, et que je devinais en elle, déjà, une fragilité très particulière. Je lui ai en revanche parlé de mes élucubrations sur la condition porcine et la condition humaine. Elle m'a demandé encore une cigarette, puis une autre, s'est mise à pomper nerveusement sur le filtre.

- J'ai connu un vrai porc, a-t-elle dit au bout d'un moment. Il a fini par se pendre.

Puis elle a cherché de la musique sur la radio. Elle a monté le volume, fermé les yeux. J'ai compris qu'il ne fallait pas poser de questions. Je l'ai regardée, un peu inquiet. Son sourire avait pâli sur ses lèvres serrées. Les fleurs de sa robe ne chatoyaient plus. J'ai conduit sans un mot jusqu'à la piscine municipale et Catherine m'a dit de m'arrêter. On s'est embrassés sur les joues comme de vieux copains. On n'a pas échangé nos numéros de téléphone.

Une semaine plus tard, Catherine m'attendait à la sortie de l'usine où je fabriquais ces boîtes en bois qui m'ennuyaient tant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 17:18

 

J'ai longtemps essayé de vivre comme un homme normal. Je partais au travail avec un franc sourire et, le soir, fatigué mais content, mon visage rayonnait encore. Je conduisais ma voiture sans jamais la brutaliser et lui prodiguais tous les dimanches une toilette onctueuse à base de savon naturel. Cela fait, plus propre moi-même qu'un sou neuf, vêtu d'une chemise blanche dont je laissais savamment bailler le col, je pouvais me consacrer à mon grand projet : faire l'amour une fois par semaine.

Sans doute avais-je placé trop haut la barre de mon ambition. Dragueur au petit pied, victime d'empressements mal contrôlés, je me suis souvent cassé la figure sur des os. Alors que tant de gens autour de moi, au lit ou au bureau, semblaient mieux réglés que du papier à musique. Jamais de fausse note dans l'exécution de la partition. Aucun déraillement du quotidien. Tranquillité et harmonie à tous les étages de la vie ordinaire.

Alors, évidemment, je me suis posé des questions. Elles s'enfonçaient dans mon cerveau comme une vis sans fin et mon corps tout entier se retenait de crier sa douleur. Qu'est-ce que les autres avaient que je n'avais pas, moi ? N'étais-je pas, sans prétendre à la beauté, aussi avenant qu'eux ? Leur conversation brillait-elle davantage que la mienne ? Possédaient-ils une légèreté particulière qui multipliait les occasions de séduire ?

Je les ai observés à la jumelle à différentes heures du jour et de la nuit, dans leur cuisine, dans leur salon, dans leur jardin et même, je n'ai pas de honte à le dire, jusque dans leur chambre. J'en ai suivi quelques-uns en tramway, en métro, en autobus des villes et en autocar des champs, à vélo aussi, sur le chemin de l'usine, du supermarché, du restaurant, du médecin généraliste et du médecin spécialiste, voire, je l'avoue, à l'intérieur de certains bars tapissés de velours cramoisi.

Observations et filatures m'ont occupé plusieurs années. Mais je n'ai jamais trouvé de réponses satisfaisantes. Ma perplexité grandissait. Mes efforts pour me couler dans le moule de l'existence commune étaient de moins en moins couronnés de succès. Au travail, j'avais de plus en plus souvent la tête qui chavirait. De bourde vénielle en grosse bêtise, je finissais par commettre des fautes professionnelles. Mes patrons, je dis mes patrons car je changeais d'emploi tous les six mois, pourtant gentils au début, indulgents, perdaient patience. Leurs remarques devenaient de plus en plus acides, à tel point qu'ils attrapaient les aigreurs d'estomac que j'aurais dû attraper moi. Aussi étais-je viré sans ménagements ni solde, avec la stricte interdiction de reparaître dans les parages.

D'autres que moi en auraient profité pour faire un peu de mécanique auto ou réparer ce qui n'était pas d'aplomb dans la maison. Porté par mon insatiable désir de normalité, j'avais peu à peu acquis tous les outils nécessaires au bricolage. C'est la volonté qui me manquait. Il suffisait que j'entre dans mon garage et le découragement me clouait au sol. Les vapeurs d'essence et d'huile de vidange me donnaient le tournis. Saisir une clé anglaise, une pince multiple, m'emparer d'un escabeau, j'en étais physiquement incapable. Tant pis pour le pot d'échappement de la Clio et les volets de mon salon qui menaçaient de se dégonder. Je quittais le garage dans un état quasi second et achevais de m'abattre en buvant des bières. Demain serait un autre jour, et après-demain un autre encore. Les questions, cependant, implacable trépan enduit de curare, continuaient à perforer mon cerveau. Elles m'étouffaient tout en m'empoisonnant. J'avais un mal fou à me lever le matin. Marcher jusqu'à la salle de bain était déjà toute une expédition. La première d'une liste interminable. Que de gestes à accomplir pour seulement se laver ! Puis s'habiller ! Puis préparer le petit déjeuner ! Dans un tel état de délabrement, mon objectif de faire l'amour une fois par semaine était ajourné sine die.

Je ne pouvais pas rester au bord du gouffre plus longtemps. Les voisins commençaient à me regarder bizarrement dans la rue, changeaient subitement de trottoir ou soulageaient leur nez par un mouchage intempestif . D'aucuns, déjà, murmuraient des sous-entendus. La conseillère de Pôle emploi qui suivait mon dossier grinçait des dents, claquait du plat de la langue et Catherine, trop souvent déçue par mes mollesses de corps comme d'esprit, n'hésitait pas à me rudoyer.

Aujourd'hui, après ces années chaotiques où je me suis entêté à demeurer un homme normal, je la remercie d'avoir été à mes côtés. J'aurais fini par me méfier des chats sournois, des chiens errants, organisateurs comme chacun sait des pires conjurations, et une ambulance m'aurait conduit à l'asile pour servir de pâture à des psychiatres tracassés.

La deuxième personne qui m'a sorti de l'ornière est une espèce de guérisseur, le docteur Klamm, qui recrute ses patients en affichant des petites annonces chez les commerçants. J'avais tellement peur de moisir parmi les fous que je n'ai pas hésité une seconde à le consulter. L'étrangeté de l'individu, de son cabinet, de ses méthodes ne m'a jamais rebuté. Je continue à le voir une fois par mois et je vais de mieux en mieux. J'ai réussi à changer le pot d'échappement de la Clio. L'électricité de la maison est entièrement refaite et la baignoire n'émet plus de borborygmes infernaux quand elle se vide. J'ai terrassé les ronces du jardin, aménagé des perchoirs pour les oiseaux et ni les chats ni les chiens ne se permettraient aujourd'hui de braver mon regard.

Je passe avec Catherine des moments délicieux qui m'émeuvent autant qu'au premier jour de notre rencontre. Elle ne vient jamais chez moi car elle ne se déplace plus. Cela ne me dérange pas. Traverser la ville pour lui rendre visite est toujours un plaisir. Bien sûr, quand j'aperçois la grille de sa maison, il m'arrive d'avoir un pincement au coeur. C'est que les souvenirs s'y bousculent trop vite. Mon sang déborde et je suis obligé de m'appuyer à un mur pour calmer toute cette mémoire qui s'emballe. Je me concentre sur ma respiration. Je fixe un arbre dont la forme a déjà retenu mon attention, ou un éclat de mica sur la courbe du trottoir, ou n'importe quoi d'autre à même de me rassurer. Et je peux enfin pousser la grille de Catherine. Je ne l'entends pas grincer. Je n'entends pas davantage les gravillons de l'allée sous mes semelles. Mon corps se dissout dans la marche. Toute sensation le quitte. Il n'aura pas froid sur le banc. Il pourra parler.

Je ne manque jamais de raconter au docteur Klamm mes visites à Catherine. Je lui parle de sa robe à fleurs, de son sourire qui ne la quitte jamais, de la lueur grise qui passe parfois dans ses yeux. Je lui dis si elle va bien ou mal. Mais c'est difficile de savoir vraiment. Un visage qui sourit en permanence est indéchiffrable. Et le ton de sa voix ne me fournit pas d'indication non plus. D'autant que Catherine répète toujours les mêmes choses. Alors je bafouille comme un collégien le jour d'un examen. Je gigote sur ma chaise. Je me gratte le nez.

Le docteur Klamm s'amuse beaucoup de mon embarras, imite mes gigotements, mes grattements. C'est que moi aussi je répète toujours les mêmes choses. Je suis un disque rayé. Mais j'ignore depuis quand. Il faudrait sans doute remonter loin dans le temps. Soumettre les souvenirs à la question pour qu'ils crachent enfin leur vérité. A supposer qu'ils en détiennent une. Le docteur Klamm n'y croit pas trop. Il se méfie tout autant des rêves. Les souvenirs, les rêves, c'est peut-être du pareil au même. Tromperie et compagnie. Une saleté de glu qui colle à la peau jusqu'à la mort.

- Parlez-moi plutôt de vos travaux ! Vous avez fini votre placard ?

- Ce n'est pas un placard. Un réduit oui, un placard non.

- Mais ça y ressemble.

- On ne couche pas dans un placard.

- A moins de dormir debout. Comme les chevaux. Mais vous n'êtes pas un cheval, bien sûr. Je l'aurais vu tout de suite si vous en étiez un.

- N'empêche ! Ce n'est pas un placard. Un placard ne serait pas digne de Catherine.

Le docteur Klamm émet un sifflement désapprobateur, ferme les yeux et se balance sur son fauteuil. Pas question de parler encore de Catherine. Les travaux que je fais dans un coin de mon grenier l'intéressent en revanche au plus haut point. A chaque séance, il aime que j'en récapitule les étapes. Délimitation du périmètre d'intervention. Montage des cloisons. Installation électrique et sanitaire. Revêtement du sol. Décoration intérieure. Emménagement. Le docteur Klamm est particulièrement attentif à cette dernière étape. Il me demande des précisions que je suis incapable de lui donner. Mes travaux se limitent pour le moment à quelques plans esquissés sur des feuilles volantes. Je passe un temps infini à les comparer. Je ne parviens pas à me décider.

- Et l'isolation ? Vous y avez pensé ? Les hivers sont rudes par chez nous. Comme vous êtes directement sous les combles...

Le docteur Klamm ouvre les yeux et semble surpris de me voir. Il prend dans un pot de verre un assortiment d'agates et joue avec. C'est la fin de la séance. Je dépose un billet de cinquante euros sur le bureau et je m'en vais sans un mot. Ce rituel est le même depuis la première séance. Le docteur Klamm y tient beaucoup. Je ne cherche pas à savoir pourquoi et lui non plus. Je rentre chez moi l'esprit léger. Si je croise un voisin je lui dis bonjour en souriant et il répond à mes salutations par un sourire équivalent. Je caresse à leur demande les chiens de passage mais sans aucune exagération dans mes gestes. A la maison, les tâches ménagères m'attendent. Ce n'est pas qu'un homme seul soit très salissant mais Catherine n'aime pas le désordre. Elle tient ça de sa mère qui était une obsessionnelle de la propreté. A la fin de sa vie, elle se frottait les mains avec un tampon Jex pour en arracher les taches de son. Si elle avait consulté le docteur Klamm elle se serait évité bien des tourments. Elle aurait vécu une vie plus normale. Enfin, peut-être. De toute façon, c'est trop tard maintenant. Catherine n'est plus guère en mesure de mener une existence ordinaire. Elle y a renoncé comme j'y ai renoncé moi-même et nous ne nous en portons pas plus mal. Nous parvenons à partager des moments qui nous ravissent malgré tous les malentendus. Un poison violent qui nous a trop souvent terrassés. L'antidote n'est pas facile à trouver. Chacun se débrouille comme il peut. Le docteur Klamm m'a proposé une recette que j'applique avec profit. Si une question commence à me ligoter le cerveau, je l'écris sur un avion en papier que je propulse dans le jardin. J'aime voir les questions s'envoler avec le vent. Certaines restent juchées sur des arbres des semaines entières. D'autres au contraire s'écrasent à mes pieds juste après le décollage. Mais le résultat est là quand même. Un apaisement. Voire de la sérénité. Il m'arrive même de chantonner quand j'aspire les ombres sous les meubles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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