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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 11:50

Pour une fois, le docteur Klamm m'a écouté parler de Catherine sans me couper la parole ni faire de mimiques. Il a noté deux ou trois mots sur une feuille volante et crayonné dans les marges des dessins sans queue ni tête qui traduisaient une cogitation intense. Quand je me suis tu, il a pris une agate qu'il a aussitôt remise dans son pot de verre. La séance n'était donc pas terminée.

- Vous avez deux oiseaux, maintenant. Celui que je vous ai offert et le merle que vous avez acheté. L'un chante, l'autre pas. C'est normal. Personne n'a jamais entendu chanter un oiseau en bois. Et cependant je vous ai dit qu'il vous parlerait. De la même façon, la copie du merle, surtout si le sculpteur a bien fait son travail, saura s'adresser à Catherine.

- Vous le croyez vraiment ? ai-je dit.

- Il ne s'agit pas de croire, ni même de penser. Il s'agit d'entrer dans un récit, le vôtre, et d'en déterminer rigoureusement les réalités afin de saisir leurs emboîtements. Tout en sachant que le faux est aussi réel que le vrai. Mais je ne veux pas vous embrouiller avec des considérations inutiles. Allons voir Catherine ensemble.

- Je...

Le docteur Klamm s'était déjà levé et enfilait sa veste en sifflotant un air gaillard. Nous avons marché dans les rues sans parler, sans même nous regarder. J'avais l'impression de le suivre alors que, logiquement, c'est lui qui aurait dû me suivre puisqu'il ne connaissait pas l'adresse de Catherine. Mon histoire devenait la sienne et, s'il lui prenait la fantaisie d'y apporter quelques retouches, je n'aurais pas mon mot à dire. Lorsque nous sommes arrivés devant la grille, il n'a pas eu la moindre hésitation sur la direction à prendre. Et c'est moi qui ai trottiné derrière lui jusqu'au banc.

- Je savais que vous finiriez par venir, a dit Catherine au docteur Klamm. Vous êtes un homme résolu.

Je n'avais jamais vu le docteur Klamm en compagnie d'une femme. La scène à laquelle j'assistais était à la fois tendre et risible. Comment un homme d'âge mûr un peu rondouillard et plutôt mal habillé, avec cette manie qu'il a de se gratter le ventre quand il est content, succombe-t-il aussi vite à la coquetterie ?

- Je vous remercie pour votre idée d'oiseau, a ajouté Catherine, elle est tellement originale.

- Vraiment ?

- J'ai toujours aimé les oiseaux. Tout le monde les aime mais pas de la même façon.

- Vous avez une jolie robe à fleurs, a roucoulé le docteur Klamm, elle va bien avec vos yeux.

- J'aime aussi beaucoup les fleurs, a répondu Catherine, et l'oiseau les rendra plus belles.

Assis en retrait du docteur Klamm, j'ai eu soudain envie de fumer. Mes lèvres, ma bouche, mes globules ne pouvaient plus attendre. Mon corps découvrait la jalousie. Il exigeait une surdose de nicotine. Des milliards de dents empoisonnées en mordaient les moindres fibres, en décortiquaient les cellules. L'air, pourtant parfumé de frais, picotait ma langue, se transformait dans ma gorge en paille de fer. Et, comble de malheur, j'avais perdu mon briquet.

- C'est moi qui ai eu l'idée de l'oiseau, ai-je dit, c'est moi qui l'ai choisi.

Catherine ne m'a pas répondu. Un éclair blanc a transpercé son regard, sa robe a fleurs a frémi et une immense vague de désespoir a inondé mon cerveau. Le docteur Klamm n'en finissait pas de babiller. Il se levait, tournait autour de Catherine comme s'il allait se mettre à danser, et même son ventre me semblait doué de parole.

- Il n'y a pas d'un côté les fleurs et de l'autre les oiseaux, professait-il en gesticulant. Que seraient le colibri sans le flamboyant, la mésange sans la chènevière ? Les hommes souffrent de leur vision trop rétrécie. Une perception plus globale du paysage permet de tisser des liens, des attaches, des noeuds. Lesquels sont prolongés par des passerelles, des ponts. On n'en dira jamais assez l'importance. Car au détour d'une passerelle se profile un escalier aux centuples révolutions. Car à la sortie d'un pont un tunnel peut vous surprendre. Vous me comprenez, n'est-ce pas ?

Je n'ai pas pu en supporter davantage. J'ai bondi sur le docteur Klamm qui est tombé à la renverse comme un sac de farine. Le bruit de sa chute m'a terrorisé. D'autant que le corps ne bougeait plus. D'où me venait cette violence ? Comment un homme qui sauve à l'occasion une mouche prisonnière d'une toile d'araignée, capable de redonner à la terre du jardin le ver égaré, pouvait-il ainsi céder à ses pulsions ? J'ai regardé Catherine. J'ai imploré son secours. J'ai même adressé à l'oiseau la plus ardente prière. Rien n'y a fait. Alors je me suis allongé à côté du docteur Klamm et j'ai attendu que la mort me prenne aussi car, je n'en doutais pas, il avait bel et bien rendu son dernier souffle.

C'est dans cette position que la vieille dame nous a trouvés. Elle a beaucoup ri. Le docteur Klamm s'est aussitôt levé en s'époussetant pour cacher son embarras à me voir aussi dépité.

- Ne m'en tenez pas trop rigueur, a-t-il dit, ma mise en scène n'est pas du meilleur effet. Elle n'en était pas moins nécessaire. Je vous expliquerai.

Je suis parti comme un voleur de chez Catherine et me suis promis de pas y revenir avant longtemps. Plutôt que de faire les yeux doux au docteur Klamm, elle aurait dû répondre à mon appel au secours. Ne l'ai-je pas aidée chaque fois qu'elle a eu besoin de moi, jusqu'à l'épuisement souvent, pour comprendre ses tourments ?

J'ai assez à m'occuper dans mon réduit. Resserrer un boulon ici, une vis là. Vérifier l'étanchéité du sanibroyeur et du lave-mains. Inspecter la tapisserie au cas où l'humidité viendrait à la tacher. Bref, tout contrôler pour continuer à écouter le temps passer, pour continuer à vivre. Et je suis heureux quand je pédale sur mon vélo d'appartement. J'ai largement dépassé l'objectif des cent kilomètres par jour. Je m'aventure désormais bien plus loin que la Lune. Je deviens le paysage que j'imagine sur une planète extrasolaire, puis une autre, puis une autre encore. Une sève généreuse pousse dans mes veines. Elle les irrigue d'une chaleur qui m'enveloppe tout entier. Elle berce lentement mon cerveau. Je sais alors que je ne me suis pas trompé de chemin, que les étoiles approchent. Et mon corps se métamorphose en arbre, porté par le chant de l'oiseau au bec jaune.

- Chuck chuck, dit le merle impatient, c'est encore loin là où on va ? J'ai froid !

- On arrive on arrive, je lui réponds.

- Et après ? insiste l'oiseau.

- Après, c'est une autre histoire.

- Pink pink pink ! Tu répètes toujours les mêmes choses. Tu m'ennuies à la fin !

- Chuck chuck, dis-je à mon tour en essayant d'imiter l'oiseau.

Et, alors que je lance mes dernières forces dans le dernier coup de pédale, le merle fait frissonner ses ailes. Voilà sa façon de sourire. Voilà qu'il me dit qu'il n'aura pas froid dans l'histoire qui vient.

 

 

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 21:02

Des mois avaient passé depuis cette sinistre soirée d'anniversaire dans la ferme abandonnée. Catherine m'inquiétait de plus en plus. Ses traits se creusaient. Sa robe à fleurs ne tournoyait plus comme avant autour de ses hanches. Nos moments de tendresse duraient moins longtemps. Je lui ai suggéré de consulter un médecin mais elle n'a rien voulu entendre. Elle a ri, d'un rire qui hachait son corps de la tête aux pieds, et j'ai eu peur qu'il ne s'arrête jamais. Mourir de rire n'était pas une expression passe-partout de l'insouciance juvénile. C'était une probabilité que le coeur de Catherine lâche soudain une amarre, qu'un vaisseau trop fragile éclate dans son cerveau, et j'en étais hanté. Aussi travaillais-je comme je n'avais jamais travaillé jusqu'à présent, à la grande satisfaction de mon patron. Je livrais davantage de colis que mes collègues et ne rechignais pas à faire des heures supplémentaires.

L'espionnage de mes comparses humains, que j'avais presque délaissé, a connu également un regain d'activité. J'ai choisi une femme qui habitait à quelques maisons de la mienne car elle me semblait incarner le parangon de la banalité. Son visage, ni beau ni laid, sans âge, n'accusait aucune imperfection de détail. Ses cheveux, entre châtain clair et châtain foncé, restaient toujours dans l'ordre que le peigne leur assignait. Et il en allait de même pour toute son allure, en toute circonstance. Je voulais, quitte à prendre des risques, découvrir une anomalie. C'est ainsi que je me suis retrouvé un midi à manger à côté d'elle dans un restaurant bon marché. Allait-elle se jeter sur les plats ou au contraire picorer du bout des lèvres ? Boirait-elle peu ? Beaucoup ? Vin ? Bière ? Eau gazeuse ? Aurait-elle avec l'homme qui l'accompagnait une conversation coquine ? Je n'ai obtenu aucune réponse à ces questions. Cette femme se tenait en permanence dans l'équilibre de la modération. Ses paroles exprimaient des désirs raisonnables, ponctuées par des sourires sans amplitude. Elle proposait à l'homme une sortie au cinéma un samedi après-midi, puis, audace folle, osait imaginer une promenade en forêt non loin de là. L'homme, tout aussi mesuré, ne laissait pas déborder son enthousiasme. Je suis donc allé au cinéma un samedi après-midi et mes jambes ont apprécié de se dégourdir sur des chemins forestiers. L'homme et la femme marchaient lentement. Ils s'arrêtaient parfois, faisaient quelques pas vers une petite cocasserie du paysage qui donnait un peu de couleurs à leur figure. Puis, de nouveau dans la marche, leurs mains avaient des effleurements tendres, comme ceux du film qu'ils venaient de voir. Comédie sentimentale universelle, roucoulades mezza voce, promesse d'éternité.

Cette impression d'assister en live à la suite du film était d'autant plus vive que je me servais de mes jumelles. Un film muet certes, mais dont j'imaginais l'interchangeable dialogue, composé de maison et d'enfants, de chien ou de chat se roulant dans le gazon.

Un peu triste soudain, je me suis dit que je n'avais jamais eu avec Catherine de paroles lénifiantes. Nos mots les plus nunuches, du fait même que nous en avions une conscience aiguë, nous ramenaient invariablement à notre gravité. Comment aurions-nous pu nous leurrer d'éternité alors que nous ne concevions aucun avenir ?

Je suis rentré très abattu à la maison. Je voulais dormir jusqu'au lundi matin. Mais il y avait un message de Catherine sur le répondeur. Elle m'annonçait du nouveau dans l'enquête de la femme morte à M***. Après avoir piétiné pendant des mois, la gendarmerie y voyait maintenant beaucoup plus clair. Une empreinte digitale de la victime avait été repérée dans le blockhaus, à côté d'une autre qui était peut-être celle de l'assassin, et l'heure du meurtre, trop vaguement déterminée au début, commençait à se préciser. Pour Catherine, le doute n'était plus permis : nous étions présents au moment des faits. Elle ajoutait que les gendarmes interrogeaient en ce moment même plusieurs suspects et que nous pourrions peut-être en reconnaître un.

J'ai poussé un long soupir. Il m'apparaissait de plus en plus évident que Catherine mélangeait son histoire personnelle avec celle de la femme mais je ne savais pas comment la déciller. J'ai ouvert une bouteille de vin, fumé la moitié d'un paquet de cigarettes et regardé mon jardin à l'abandon. Des ronces partout, du lierre incontrôlable, des liserons fous qui étranglaient les arbustes sous lesquels macéraient des feuilles mortes. Je suis allé au garage chercher la tondeuse et des sacs poubelle, bien décidé à mettre de l'ordre dans le chaos. Ma détermination, hélas, n'a pas fait long feu. J'ai déposé mon attirail à côté du canapé et je me suis remis à boire. Puis, enfin, le sommeil m'a pris. Un sommeil bourbeux de fatigue et de vapeurs d'alcool, sifflant, grondant, hoquetant comme une vieille machine à pistons. A mon réveil une heure plus tard, j'ai eu l'impression d'avoir dormi avec le bonhomme au chien. J'ignorais s'il faisait partie des suspects arrêtés par la gendarmerie. Sa ressemblance avec le portrait-robot n'était pas si évidente. Catherine réfutait catégoriquement sa culpabilité. Cependant, même réveillé, j'avais la désagréable sensation qu'il m'observait avec des yeux lourds de reproches. Qu'elle persiste et je l'entendrais bientôt me faire une leçon de morale ! Cela ne pouvait pas durer. Ma santé mentale, déjà fort malmenée, succomberait tout à fait. J'ai rassemblé toute l'énergie dont j'étais capable et j'ai nettoyé le jardin. Un vrai travail de forçat. Elaguer les branches trop hautes, arracher le lierre, déraciner les ronces, ramasser les feuilles mortes, rassembler les déchets dans un coin puis tondre. Les pétarades de la tondeuse m'enveloppaient de lancinantes vibrations, la sueur sortait de ma peau comme un essaim d'abeilles mais le bonhomme au chien s'imposait toujours à mon esprit. Avais-je négligé un indice quand je m'étais introduit chez lui ? Qui prouverait son innocence ou sa culpabilité ? J'ai tout laissé en plan dans le jardin pour aller chez lui.

Le bonhomme n'a pas été particulièrement surpris de me voir. En revanche, l'accueil chaleureux de son chien, lequel se souvenait peut-être de mes boulettes de viande, l'a stupéfait.

- Il est si méfiant d'habitude, je ne comprends pas. On se connaît, peut-être ?

- On s'est vus dans le parc. Vous faisiez des barres parallèles.

- Tout s'explique alors. Mais, dites-moi, que me vaut l'honneur de votre visite ?

Le vieux trottinait dans son salon comme s'il avait rajeuni. Des tasses à café et une boîte à sucre sont apparues sur la table sans que je m'en aperçoive vraiment. Le chien, obstiné, calait son museau entre mes genoux. J'avais bien conscience que ma démarche était pour le moins malséante mais je n'ai pas eu le courage de mentir.

Un individu normalement constitué m'aurait tout de go saisi par le colback et jeté dehors en menaçant d'appeler la police. Le vieux bonhomme, sans doute, n'était pas normalement constitué. Il a posé sa tasse de café, ébouriffé son chien et m'a regardé avec une tendresse quasi paternelle.

- Je connais ce portrait-robot, a-t-il commencé, tout le monde le connaît. Et c'est vrai qu'il a des ressemblances avec moi. Mais ce n'est pas lui qui fait de moi un coupable potentiel. C'est ma solitude. Vous êtes mon premier visiteur depuis dix ans.

- La solitude n'est pas un crime, ai-je bredouillé.

- Vous m'amusez. Deux mots de moi suffisent pour que vous me déclariez innocent ? C'est trop facile. N'entrez pas dans la police et retournez tondre votre jardin.

J'ai réalisé que mes cheveux étaient tout collants de charpie verte, que ma chemise exhalait des relents de terre écrasée et j'aurais voulu disparaître d'un claquement de doigts. Mais je ne parvenais pas à me lever. La photo de l'adjudant sur le buffet, la boîte à sucre, l'odeur du chien même me retenaient prisonnier.

- Votre café va refroidir, a dit le vieux bonhomme.

J'ai vidé ma tasse d'un trait et je lui ai répondu qu'il avait raison, qu'il valait mieux que je retourne à mon jardin. Le bonhomme m'a raccompagné jusque sur le trottoir, toujours souriant. Il ne m'a posé aucune question qui aurait donné à ma visite un peu de consistance. Et je me suis égaré, encore et encore, dans des conjectures à dormir debout.

 

 

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 19:03

Emménager dans mon réduit a été difficile mais je ne regrette pas d'avoir refusé l'aide du docteur Klamm. Le vieux matelas à une place que je voulais y monter était culotté de transpiration. La table de nuit qui moisissait dans mon garage a mal supporté le choc de la ponceuse et la ponceuse a mal supporté le choc de la table de nuit. Aussi, après une infinité d'atermoiements, ai-je décidé de m'équiper à neuf, en grande surface. J'ai fait découper un rectangle de mousse pour la literie, acheté un meuble bas qui va bien à mon chevet et une étagère multi rangements presque jolie. Dans la foulée, emporté par un étonnant désir de consommation, je me suis laissé séduire par un réchaud électrique à trois feux, une poubelle à pédale et un réveil qui projette l'heure sur les murs la nuit. Je suis donc entièrement autonome dans mon réduit. Je m'y sens bien. Mes pensées ne galopent pas partout comme des chevaux fous. Ma mémoire reste calme dans mon esprit. Quand je reviens de chez Catherine, je m'allonge, les mains sous la tête en guise d'oreiller, et j'écoute le temps passer. Puis je dors pendant une dizaine de minutes. J'ai vraiment besoin de ce sommeil quand je rentre de chez Catherine. Ensuite, je suis en forme pour avaler des kilomètres sur mon vélo d'appartement. J'ai fixé l'oiseau du docteur Klamm sur le guidon et je lui parle. Je lui raconte ce que j'ai fait, ce que j'ai vu ou entendu. Parfois même, je lui chante une chanson. Mais l'oiseau est insensible à tout. Contrairement à ce qu'affirme le docteur Klamm, je ne crois pas qu'il réfléchit. Je lui trouve plutôt un air buté. Ce n'est peut-être pas l'oiseau qu'il me faut. Si je me décide à en offrir un à Catherine je devrai bien le choisir. Mais j'hésite. J'ai peur de me tromper. Je me pose trop de questions qui reviennent me tracasser malgré le stratagème des avions en papier.

Le docteur Klamm m'a indiqué plusieurs boutiques où on vend toutes sortes d'oiseaux, en bois, en plastique, en cuivre, en céramique. Des petits, des grands. Des simples et des compliqués. Je ne pense pas que Catherine apprécierait un oiseau compliqué. J'en ai vu un, bourré de mécanismes, qui bat des ailes et chante toutes les heures des mélodies différentes. Non, décidément, rien ne vaut la simplicité. La vieille dame qui se charge de l'entretien chez Catherine est d'accord avec moi.

- Elle s'en lassera vite. Catherine aime les choses simples. Voulez-vous que je vous aide à choisir ?

La proposition de la vieille dame m'a beaucoup touché. Jamais le docteur Klamm ne me l'aurait faite. Un matin de bonne heure nous nous sommes retrouvés dans un bar et nous avons bu des cafés. La vieille dame s'était mise en toilette, portait une espèce de veste jaune en laine tricotée qui la rajeunissait.

- Je pourrais être votre mère, m'a-t-elle dit en souriant.

- Impossible, ai-je répondu avec aplomb.

- Ah ! Et pourquoi ?

Une franche curiosité pétillait dans le regard de la vieille dame. Alors j'ai parlé de ma mère. J'ai dit le peu que j'en savais et le beaucoup que j'avais inventé. La vieille dame m'a écouté avec attention mais sans gravité excessive. Habituellement, les gens qui entendent le récit d'une enfance abandonnée ont le visage humide de compassion. Comme si les enfances abandonnées n'étaient qu'une vallée d'inextinguibles sanglots.

- Je n'aurais pas forcément été plus heureux si j'avais vécu avec ma mère, ai-je dit. Elle a fait beaucoup d'enfants. J'imagine qu'elle était souvent débordée. J'aurais dû partager ma chambre, mes jouets, mes rêves. Je n'aurais pas su me défendre.

- Vous seriez devenu quelqu'un d'autre, a dit doucement la vieille dame, dans le fond de vous-même. Peut-être que nous ne serions pas là en train de parler.

Puis elle a commandé une eau de prune. Mon étonnement l'a amusée. Elle a bu son viatique à petites gorgées en m'adressant des coups d'oeil malicieux puis nous sommes partis acheter l'oiseau. Aucun des modèles proposés ne nous a convaincus. Ces oiseaux n'avaient ni caractère ni âme. A la moindre observation acrimonieuse de Catherine ils se figeraient dans un silence éternel.

- J'ai une idée, s'est exclamée la vieille dame. Achetez un oiseau véritable et demandez à un sculpteur d'en exécuter une copie. Si l'oiseau a une forte personnalité et le sculpteur du talent, la réplique sera excellente.

Après une pause à la terrasse d'un café où la vieille dame s'est de nouveau laissé tenter par une eau de prune, nous sommes allés dans une animalerie. Chiens et chats occupaient la plus grande partie du magasin mais le rayon oiseaux offrait une gamme assez large de volatiles. La vendeuse, amoureuse des contrées ensoleillées, insistait pour que nous achetions un perroquet dont les jacasseries étaient si assommantes que je me suis bouché les oreilles. J'ai finalement jeté mon dévolu sur un merle, plumage noir et bec jaune. Un oiseau trop coloré comme les bouvreuils ou les chardonnerets n'aurait pas fait l'affaire. J'ai aussi acheté une cage et des graines label plus, spécialement étudiées pour que le merle reste en bonne santé tant au plan moral qu'au plan physique.

Le plus difficile a été de trouver le sculpteur. Plusieurs d'entre eux nous ont claqué la porte au nez en disant que jamais ils n'abaisseraient leur art à l'imitation d'un merle. Un autre, moins hautain, acceptait le travail mais sa technique relevait davantage de la menuiserie industrielle. Autant dire qu'il a fallu attendre plusieurs semaines avant de dénicher la perle rare. Ce délai m'a permis de faire connaissance avec le merle. J'ai posé sa cage à côté de mon vélo d'appartement et j'ai vite remarqué qu'il ne s'intéressait pas du tout à l'oiseau du docteur Klamm. Il aimait en revanche me voir pédaler. Ailes abaissées, queue redressée et bec ouvert, ses yeux noirs fixés sur le mouvement de mes jambes, il pouvait me regarder sans bouger pendant un quart d'heure. Parfois, il émettait une espèce de chuck chuck que je considérais comme un encouragement. Cet oiseau était probablement un amateur de sport. Le professeur de gymnastique de Catherine lui aurait plu. Il aurait fait avec lui du footing dans les parcs, du canyonning dans les fleuves aux gorges profondes et aurait ainsi redécouvert l'exaltation de la vie sauvage.

Un jour, alors que je somnolais dans mon réduit, quelqu'un a sonné à la porte. C'était le sculpteur. La vieille dame s'était débrouillée pour trouver mon adresse et m'envoyait cet individu qui ne correspondait pas du tout à l'image que je me faisais d'un sculpteur. C'était un gringalet aux mains blanches habillé comme un employé de banque. Je l'imaginais mal pétrissant la glaise ou renversant un bloc de marbre pour l'attaquer au burin.

- J'ai besoin d'observer l'oiseau pendant un certain temps, a-t-il dit d'une voix maigre. Pour bien faire, il me faudrait d'abord l'observer chez vous. Pour mieux faire encore, je devrais vous observer aussi. Mon oeuvre traduira la relation qui unit l'homme à l'oiseau, l'oiseau à l'homme.

- Cet oiseau ne m'est pas destiné.

- Ah ! C'est fâcheux.

L'individu était contrarié et je l'étais autant que lui. Il était hors de question que ce quidam voit mon réduit, mon vélo d'appartement et son siège de bébé. Nous sommes restés sur le seuil de ma porte comme deux combattants indécis, puis, de guerre lasse avant même le premier feu, je lui ai dit d'entrer. Aussi sans gêne que le docteur Klamm, le sculpteur a filé au grenier et s'est assis sur mon vélo pour étudier l'oiseau.

- Pink pink pink, a crié le merle en griffant le grillage de sa cage.

Je n'avais jamais entendu l'oiseau s'égosiller. Je craignais qu'il se blesse en se débattant. A pas de loup, en retenant ma respiration, je me suis approché de la cage et le merle s'est calmé. Son chuck chuck joliment flûté m'a rempli de bonheur. Le sculpteur, plus cramoisi qu'une pivoine, outragé dans sa noble fonction d'artiste, est parti en me disant d'une voix de fausset qu'il en savait assez pour faire son travail. J'étais vraiment au comble de la joie. Cet oiseau montrait un caractère hors du vulgaire, une âme de conquérant. Il saurait plaire à Catherine et elle le lui rendrait bien.

 

 

 

 

 

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 16:22

C'était une soirée doucement tranquille, sous un hangar dans une ferme à l'abandon. Un ancien copain de Catherine fêtait son anniversaire et l'alcool commençait à empâter les langues. Quelqu'un jouait des airs mous sur une guitare désaccordée. Un jeune boutonneux essayait de battre la mesure, de chanter, mais il manquait d'entrain. L'ennui, c'était sûr, allait nous cueillir aux mâchoires. J'affichais quant à moi un air carrément maussade. Assis sur une chaise branlante, je regardais avec dégoût les restes misérables des côtes de porc que nous avions mangées dans des assiettes en carton. Des mégots mal éteints grésillaient au fond des gobelets de vinasse. Des bouts de pain saucés jonchaient la planche qui servait de table et une tenace odeur de graisse ne m'incitait guère à la sociabilité. J'écoutais plusieurs conversations à la fois sans prendre part à aucune. Elles constituaient un puzzle aussi hétéroclite que le décor du hangar mais en beaucoup moins intéressant. Il y avait là des épaves de machines agricoles dont un antique tracteur John Deere, des pneus usés, des bidons d'huile et un assortiment de matelas douteux sur lesquels un couple se bécotait. J'aurais dû me lever, fumer une cigarette dans le pré devant le hangar et vider encore un verre de picrate.

- On dirait que tu es malade !

Catherine me regardait en faisant toutes sortes de grimaces qui n'ont pas réussi à me faire rire.

- Je hais les anniversaires, ai-je bougonné.

Catherine a voulu s'asseoir sur mes genoux, la chaise a émis une longue plainte désespérée et nous avons failli tomber.

- Pas de doute, tu es malade. Tu vieillis avant l'heure. Il y a une maladie comme ça, où on vieillit prématurément. A quinze ans c'est comme si on en avait soixante-dix. A vingt on est dans le trou.

Et Catherine est partie sans attendre ma réponse. J'ai observé sa beauté de dos. Moins troublante que de face puisque je ne voyais pas ses yeux. Les yeux de Catherine. Alors que nous nous rencontrions plus souvent depuis qu'elle m'avait donné son numéro de téléphone, je ne parvenais toujours pas à définir les infinies variations de gris qui les teintaient. Comment passaient-ils du gris fer au gris d'acier, du gris bleu au gris rosé ? Quelle émotion exprimaient le gris amande et le gris tourterelle ? Mystère !

Un violent coup de tonnerre, suivi d'une averse aussi soudaine qu'inattendue, et je me suis précipité comme les autres invités pour scruter le ciel. Une peau avait crevé au-dessus de nos têtes et il en tombait tout le fiel du monde. Des grêlons se mêlaient au déluge et faisaient exploser les tuiles du hangar. Du verre pilé gémissait au pied des murs. Les lames rouillées d'une faucheuse à cheval jouaient une étrange symphonie métallique. Le couple qui avait usé sa salive en se bécotant craignait d'être décapité par un projectile et pleurnichait.

C'est alors qu'un rire tempétueux, plus assourdissant que toutes les pluies de tous les orages, a jailli du corps de Catherine. A moitié dévêtue, poitrine offerte au ciel déchiré, elle sautait sous l'averse comme un convulsionnaire. Plusieurs personnes ont cru à un jeu pour redonner un peu d'entrain à la soirée et se sont mises à l'applaudir. J'ai couru à ma voiture, attrapé dans le coffre un morceau de bâche de chantier, mais à mon retour Catherine avait disparu. Les invités reprenaient des conversations ordinaires sous le hangar. Ce serait bientôt le moment d'apporter le gâteau d'anniversaire, de déboucher une clairette tiède à goût de bouchon. Les cadeaux suivraient et le récipiendaire prononcerait quelques banalités. Puis, peut-être, on inventerait deux ou trois sottises, histoire de tenir jusqu'à une heure raisonnable, bien après minuit.

- Vous avez vu Catherine ?

- Non.

L'intempérie n'était plus qu'un clapotis au creux des flaques, presque oubliée comme on avait oublié le rire de Catherine. J'étais inquiet. Cette vieille ferme était forcément dangereuse. Un mur pouvait s'écrouler. Un plancher céder. Il y avait peut-être un puits parmi les hautes herbes du pré. Catherine, dans son état, ne verrait pas la margelle. Elle se romprait le cou. J'ai noué la bâche de chantier autour de ma taille, pris une lampe de poche et une bouteille d'eau. J'ignore comment je me suis retrouvé à l'autre bout de la ferme, agenouillé près d'un soupirail. Je n'ai pas eu la sensation du chemin, pourtant envahi de ronces et de gravats. La nuit, pleine du murmure des pierres, m'avait poussé là. Portais-je en moi la hantise enfantine des caves, des cabinets noirs ? Un remuement parmi des éboulis m'a détourné de mes petites introspections. J'ai braqué ma lampe sur un chat sauvage. L'animal dépeçait les restes d'une charogne et creusait un trou dans la terre. Catherine était peut-être pareille à lui. Elle voulait enfouir une fois pour toutes sa mémoire trop douloureuse. J'ai repensé à la femme morte sur la plage de M***, au portrait-robot du tueur dont je n'étais plus certain des ressemblances avec le bonhomme au chien. Je me suis souvenu des premières confidences de Catherine, si lourdes de sous-entendus. Et je me suis dit que je n'avais plus une seconde à perdre. J'ai ouvert la première porte venue, monté un escalier que je n'entendais pas craquer, puis un autre qui m'a conduit dans un grenier.

Le corps de Catherine était allongé sur le plancher. Elle dormait. Sa respiration était ténue mais régulière. J'ai imaginé un fil invisible au-dessus du vide. Fragile et solide à la fois. Qui retiendrait toujours Catherine au bord du précipice. Et j'avais peur, soudain, de le casser. J'ai regardé les ombres du grenier tapies dans les rainures, qu'un rayon de lune débusquait parfois. J'ai guetté un signe sur le visage de Catherine. Une rougeur inédite. Un tremblement des maxillaires. Petite sismographie du chaos endormi. Puis elle a ouvert les yeux d'un seul coup, en grand, paupières figées.

- Ah ! Tu es là ! J'ai froid.

J'ai pris Catherine dans mes bras, je l'ai installée le plus confortablement possible sur la banquette arrière de la voiture et nous sommes partis de la fête comme des voleurs.

- Ce sont les souvenirs qui me donnent froid, a dit Catherine au bout d'un moment. Merci quand même pour la bâche de chantier.

Puis nous avons roulé dans le silence de la nuit. J'ai essayé de me concentrer sur le nouvel emploi que je venais de trouver : livreur de colis, en scooter. Nettement moins fatigant que le déchargement des camions. Et il y avait des avantages. Je voyais un peu comment c'était chez les gens sans me sentir coupable d'espionnage. Les quelques mots que j'échangeais avec eux, désinvoltes ou désabusés, me fournissaient des renseignements supplémentaires. Mais j'échouais toujours à en déduire ce que pouvait être une vie normale.

- Mon oncle s'est pendu dans une ferme, a dit Catherine, ceci explique cela.

J'ai garé la voiture sur un arrêt de bus à l'entrée de la ville. J'ai coupé le moteur, allumé deux cigarettes. J'en ai tendu une à Catherine et nous avons fumé lentement en regardant la circulation. Catherine ne m'a pas demandé pourquoi je m'étais arrêté alors que nous allions bientôt arriver. Je la voyais dans le rétroviseur, roulée en boule sous la bâche de chantier. Ses cheveux, qui cachaient la moitié de son visage, produisaient un étrange contraste de noir et de blanc.

- J'avais douze ans quand tout a commencé. Ma mère m'envoyait souvent chez mon oncle parce que sa vie n'allait pas fort. Il venait de perdre son travail et avait eu des problèmes avec la justice pour conduite en état d'ivresse. Il passait des journées entières enfermé dans sa chambre. Ma mère lui préparait des plats qu'il n'avait plus qu'à faire réchauffer et je lui tenais compagnie une petite heure. Je l'écoutais radoter sur sa jeunesse. Comme il avait de l'humour, je ne m'ennuyais pas trop. Il m'arrivait même de rire. Mon oncle adorait ça. Il disait que j'avais un rire très spécial et me serrait dans ses bras, embrassait mes cheveux. Une belle tendresse qui me manquait à la maison. Ma mère n'était pas très démonstrative. Mon père n'était pas très présent. Alors j'ai pris goût à cette tendresse de mon oncle. Un jour, il m'a embrassée sur la bouche. Mais c'était comme si ses lèvres avaient dérapé. Il s'est excusé. Je suis rentrée à la maison un peu chamboulée. A douze ans, les filles savent déjà des choses sur l'amour. J'ai rien dit à mes parents bien sûr. Ni à personne d'autre. J'aurais dû.

Catherine m'a demandé une cigarette et je lui ai dit avec un rire jaune de ne pas mettre le feu à la bâche de chantier. Nous avons fumé dans un silence de plus en plus lourd. J'ai regardé une pub sur l'abribus. Pour une marque de dentifrice. L'image, qui représentait une jolie femme dont les dents brillaient comme le carrelage d'une salle de bain, n'avait rien d'extraordinaire. Il y en avait partout sur les murs de la ville, qu'on regardait sans s'en apercevoir. Mais dans ce contexte nocturne pour le moins insolite, cette femme de papier me faisait un drôle d'effet. Je me suis imaginé sortant de la voiture pour l'embrasser sur la bouche. J'ai pensé à toutes les idées stupides qui passent par la tête des gens au cours d'une vie et j'ai lâché un nouveau rire jaune, quasiment pisseux.

- Il est tard, ai-je dit platement.

- Oui, a répondu Catherine sur le même ton, mais je suis bien, là.

Puis elle a repris son monologue à l'endroit précis où elle l'avait interrompu, sans hésitation, comme si elle lisait dans un livre l'histoire de quelqu'un d'autre.

- Une semaine après, mon oncle m'embrassait encore sur la bouche en me regardant au fond des yeux. Plus de doute possible. L'acte était délibéré. Il s'est répété de la même façon pendant quelque temps et j'ai laissé faire. Le baiser était agréable. Mais j'étais de plus en plus troublée en rentrant à la maison. Ma mère me reprochait d'être toute rouge. Je lui disais que j'avais couru et ça l'agaçait. Etrangement, elle ne me demandait pas comment allait mon oncle. Elle ne cherchait pas à savoir s'il avait apprécié ce qu'elle avait cuisiné. Il m'a fallu bien des années pour comprendre la vérité. Et encore bien d'autres pour l'admettre. C'est que l'oncle s'est lassé assez vite des baisers chastes. Un jour qu'il avait bu, ses mains se sont retrouvées sous mon pull. Je les ai repoussées bien sûr. J'ai peut-être eu tort. J'ignorais que les hommes aiment que les femmes leur résistent. Mon oncle s'est cru autorisé à aller plus loin. Mais ses caresses avaient perdu leur tendresse. Il les accompagnait de mots qui l'excitaient. J'avais tellement peur que j'ai cessé de me débattre. Je me suis retrouvée à moitié nue sur le canapé. L'oncle respirait difficilement par le nez, devenait tout rouge lui aussi. Ses mains jouaient avec le bout de mes seins et commençaient à descendre plus bas. La sonnerie du téléphone a tout arrêté. J'en ai profité pour me rhabiller et partir. A la maison, ma mère m'a dit que j'avais l'air d'un épouvantail. Mon père, lui, toujours plongé dans ses études, ne m'a même pas regardée. Je me suis longtemps demandé s'il avait vraiment conscience d'avoir une fille. J'ai filé dans ma chambre et j'ai enfoui ma tête dans mon oreiller. Je n'ai pas pleuré. J'ai un souvenir très net de cette absence de larmes. Elle m'a effrayé autant que ce que j'avais subi. J'ai senti un grand vide partout en moi, et autour de moi, c'était aussi du vide que je sentais. Deux jours après, j'ai eu mal au ventre. Du sang a coulé entre mes jambes. Mes premières règles. Ma mère a été presque gentille. Elle m'a dit de faire attention.

 

 

 

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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 11:24

Dans quelques jours, les travaux de mon réduit seront terminés. Vraiment, toute comparaison avec un placard est indigne, voire malhonnête. J'ai installé un WC équipé d'un sanibroyeur top silence et un lave-mains suspendu dont la céramique noir anthracite produit le meilleur effet. Ces menues commodités m'éviteront bien des tracas nocturnes. Descendre l'escalier des combles à moitié endormi pour aller aux toilettes constitue une perte de temps et je risque de me casser une jambe. Comment pédaler sur mon vélo d'appartement avec une jambe dans le plâtre ? Comment atteindre l'objectif de cent kilomètres par jour que je me suis fixé ?

Le docteur Klamm m'a proposé son aide pour emménager mais j'ai refusé. Ses critiques infondées, ses jugements péremptoires m'indisposent. Et il n'aime pas Catherine. Je le lui ai dit.

- Je vois bien que vous ne l'aimez pas. Quand je vous ai raconté les malheurs qu'elle a eus avec son oncle, vous m'avez coupé plusieurs fois pour changer de sujet.

- Parlez-en avec l'oiseau.

- Vous vous moquez. L'oiseau ne peut rien pour moi.

- Mettez-le ailleurs que dans le jardin. Trouvez un endroit où vous le verrez plus souvent. Caressez-le de temps en temps et posez-lui les questions qui vous passent par la tête. Il ne répondra pas à toutes, évidemment. Et pas tout de suite. C'est un oiseau qui réfléchit.

Et le docteur Klamm, soudain pompeux car je l'avais vexé, a parlé des objets confidents. Il est très satisfait d'avoir inventé cette expression, objet confident, et envisage d'écrire un mémoire sur le sujet, mais à sa façon, uniquement à sa façon, à cent mille milles de la quincaillerie psychologique.

- On ne choisit pas un objet confident. C'est lui qui vous choisit. Il est tout le contraire des ours en peluche gnangnan à qui les gosses arrachent les yeux après avoir confessé leurs péchés véniels. L'ours est un objet convenu qui donne des réponses convenues, décevantes. Aussi, tôt ou tard, les gosses se vengent. Mutilent l'animal et le regardent souffrir.

- Comment pouvez-vous affirmer que l'oiseau m'a choisi ?

- Parce qu'il n'est pas tombé de l'arbre.

- S'il m'a choisi, je ne me suis aperçu de rien. Nous n'avons guère de conversation, lui et moi.

Le docteur Klamm a poursuivi son exposé sur les objets confidents et, malgré mes objections, j'ai fini par y croire. La théorie de l'oiseau confident n'était pas, à tout considérer, plus absurde que celle des avions en papier expulseurs de questions.

Après la séance, je suis allé voir Catherine. La vieille dame qui s'occupait de l'entretien avait changé les fleurs dans les vases, nettoyé les bibelots avec un chiffon doux et aucun mégot ne traînait par terre. J'ai dit à Catherine que ça sentait le propre chez elle et qu'elle me semblait moins agitée que la dernière fois. Puis j'ai parlé de l'oiseau du docteur Klamm.

- Je sais bien que tu t'ennuies toute seule. Je ne viens pas assez souvent, je ne reste pas assez longtemps. Il te faudrait de la compagnie. Qui t'apporterait un peu de joie. Un oiseau par exemple, comme celui du docteur ! Qu'est-ce que tu en penses ? Dis-moi !

- Un oiseau, oui, je serais contente.

Une violente douleur a traversé ma tête de part en part, comme si trop de sang y affluait soudain, et mes oreilles se sont mises à bourdonner. J'ai perdu l'équilibre. Les gravillons de l'allée roulaient dans tous les sens.

- Vous ne vous sentez pas bien, monsieur ?

La vieille dame, penchée sur moi, tapotait mes joues. Quand j'ai repris connaissance, elle m'a aidé à me rasseoir sur le banc.

- Vous n'avez jamais cessé de l'aimer, n'est-ce pas ? Je vous entends parfois lui parler. J'ai vécu la même chose avec mon mari. J'allais le voir tous les jours et je lui racontais ce que je m'étais fait à manger. Si j'avais mis du sel ou du poivre, si j'avais accompagné mon plat de légumes blancs ou de légumes verts. Mon mari a été cuisinier pendant trente ans, alors, forcément, ça l'intéressait. Mais dites-moi, Catherine porte toujours la même robe à fleurs, non ?

J'ai regardé la vieille dame comme si elle avait jailli d'un rêve. Elle a posé sa main sur mon genou, en souriant.

- Une jolie robe en tout cas, de petite fille.

Puis elle s'est rapprochée de moi, a collé sa bouche contre mon oreille qui a aussitôt cessé de bourdonner.

- J'ai entendu ce qu'elle vous a répondu, a-t-elle murmuré, ne soyez pas inquiet, c'est tout à fait normal.

De retour à la maison, j'ai pédalé sur mon vélo d'appartement à toute vitesse. Le défilement des chiffres sur le compteur kilométrique me poussait comme le vent. Je voulais fuir le grand cataclysme qui transperçait mon corps de haut en bas. J'ai fermé les yeux très fort et composé des paysages de forêts avec champignons géants, des paysages de champs couchés sous le soleil, des paysages de rivières où flottaient des chimères éventrées, et, enfin, je me suis retrouvé à marcher sur la Lune. Toute fatigue m'a aussitôt quitté. Toute pensée est devenue légère. Du sable à perte de vue ondulait sous mes semelles. Il m'a porté comme un tapis roulant jusqu'à la mer des Vapeurs où je me suis baigné. Un robot datant des vieilles expéditions américaines dormait contre un rocher. Ses bras n'étaient plus que des moignons rouillés. Son torse caparaçonné de titane avait perdu toute sa puissance. Je me suis allongé sur le sable et je lui ai parlé de sa solitude. Je lui ai demandé s'il pleurait quelquefois, s'il lui arrivait de céder à un sentiment de révolte ou, au contraire, de lancer au ciel un interminable éclat de rire.

Le déraillement de mon vélo a empêché le robot de répondre à mes questions. J'ai ouvert les yeux sur les poutres des combles, les parois de mon réduit et j'ai senti mes jambes se pétrifier. Mon escapade lunaire me rendait mélancolique. A quoi bon voyager si loin si on ne réussit pas à s'affranchir de ce qui nous hante ? N'allais-je pas devenir une vieille machine enrayée, comme le robot ? Je me suis extirpé à grand peine de mon siège de bébé et j'ai eu envie de tout détruire à coups de hache. Mais je sais bien que les barreaux de ma prison se trouvent dans ma mémoire. Une hache ne peut rien contre la mémoire.

 

 

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 13:46

Catherine aimait prendre à l'occasion une voix blanche et y faisait glisser des trémolos à émouvoir une pierre. Mais là, j'ai senti que ce n'était pas du jeu. Ma langue avait la consistance du goudron et mes vertèbres cervicales craquaient.

- J'ai beaucoup réfléchi, a dit Catherine, je te dois des explications. Mais je boirais volontiers du vin.

Le bouchon de la bouteille s'est éjecté du goulot avec un crissement d'os. Les verres sur la table basse du salon me semblaient hostiles. Des reflets noirs traversaient la profondeur du vin, comme des vipères.

- Le porc qui s'est pendu était mon oncle.

Je me suis précipité sur mon paquet de cigarettes et mon briquet.

- Il m'a violée pendant mon enfance.

Catherine a bu d'un trait son verre de vin. Il n'y avait plus de gris dans ses pupilles dilatées. Il n'y avait plus de rouge sur ses lèvres. La révélation était telle qu'aucune parole ne pouvait s'ouvrir un chemin. Mais le silence coulait mal, devenait lui-même presque douloureux. Que pouvais-je bien dire à Catherine ? Quels mots lui tendre pour lui porter secours ? Nous avons fumé plusieurs cigarettes à la suite, bu encore du vin et Catherine s'est lancée à corps perdu dans son histoire.

- Mon oncle habitait pas loin de chez nous. Il venait souvent manger à la maison. Je l'aimais bien. Il me faisait sauter sur ses genoux et racontait des blagues qui amusaient mon père. Je n'y comprenais rien mais je riais aussi, pour lui faire plaisir. Ma mère m'avait donné la consigne. Sois gentille avec ton oncle, sa vie n'a pas toujours été facile. Le jour de mes dix ans, il m'a dit que désormais j'étais trop grande pour sauter sur ses genoux puisque je devenais une vraie demoiselle. Et il a ri avec un air entendu. Tout le monde a ri. Nous étions à table comme une famille heureuse. J'ai soufflé les bougies du gâteau d'anniversaire, un gâteau au chocolat noir avec de la chantilly, et mon père m'a consenti une demi-flûte de champagne. Comme je n'avais jamais bu d'alcool, je suis devenue toute rouge. Mon oncle m'a taquinée. La tête toute rouge et le reste tout blanc, qu'il disait en rigolant. Il s'est penché vers ma mère, a murmuré à son oreille et elle aussi est devenue toute rouge. Mon père a été pris d'une quinte de toux si forte qu'il a quitté la table. Il n'était plus exactement le même quand il est revenu au bout de quelques minutes. Son rire sonnait faux. Il m'a regardée plusieurs fois et c'était bizarre. J'ai dit que j'avais mangé trop de dessert et je suis montée dans ma chambre. Je me suis observée dans la glace. Mon oncle avait raison. Je devenais une vraie demoiselle. Mes seins poussaient. Ce n'était pas une découverte bien sûr. A l'école, entre filles, les seins qui poussent occupaient souvent nos conversations à la récré. On s'amusait à comparer les poitrines des maîtresses. On rigolait bêtement. Mais je m'éloigne. Je voudrais pas t'ennuyer.

- Tu m'ennuies pas du tout, au contraire, ai-je dit, je sais que les lignes droites ne sont pas toujours les chemins les plus courts.

Catherine, soulagée sans doute d'évoquer des souvenirs plus gais, s'est détendue. Ses lèvres ont repris des couleurs. Une légère teinte grise scintillait de nouveau à ses pupilles.

- J'ai faim, a-t-elle dit.

J'ai cassé quatre oeufs dans une poêle et j'ai ouvert une autre bouteille de vin. Il n'y avait plus de reflets obscurs au fond des verres. Mes vertèbres cervicales s'emboîtaient normalement.

- Je suis ravie d'être là avec toi, a dit Catherine. Tu me crois ?

- Pas du tout, ai-je répondu en riant.

- Méchant ! Je savais bien que j'étais tombée sur un croquemitaine.

Les oeufs au plat ont interrompu notre dialogue fleur bleue et nous avons bu la deuxième bouteille avec un bel entrain.

- A ton tour ! a proposé Catherine. Raconte-moi un souvenir gai, de quand t'avais dix ans.

Je n'avais guère l'habitude de confier les récits de mon enfance. Je ne savais pas par quel bout la prendre et raconter un souvenir d'école me laissait complètement froid.

- J'ai grandi à la campagne près d'une rivière, ai-je commencé, mais c'est difficile de trier le gai du triste. J'étais un gosse rêveur, plus rêveur que les autres. Et quand on rêve tout se mélange. Alors un souvenir gai je sais pas. C'est que ma situation était spéciale. J'ai été élevé par des paysans bourrus qui vivaient comme au dix-neuvième siècle. Une dame âgée toujours en noir et son fils qui avait fait plusieurs guerres dans des pays lointains. Ils n'étaient pas mes parents. Seulement des gardiens. D'autres enfants dans le village étaient comme moi. Ils ne connaissaient pas leurs parents. Je les évitais. Ils m'évitaient aussi. Nous sentions, instinctivement, que nous n'aurions pas su nous parler. Je préférais la compagnie du fils du facteur. J'allais jouer de temps en temps chez lui et sa mère, une femme à la mode de la ville, était assez gentille. Ils m'ont appris le mille bornes. J'étais maladroit au début parce que je ne savais même pas qu'il existait des jeux de cartes. Quant au code de la route j'en avais aucune idée. Double handicap pour moi. Jouer au mille bornes si on fait pas la différence entre un feu vert et un feu rouge, c'est l'accident à tous les carrefours. Je perdais la plupart du temps. Mais je rentrais content à la maison. Pour la collation. On disait comme ça à la campagne. Le mot "goûter" était réservé aux riches. Des tas de mots étaient réservés aux riches. Je m'en suis rendu compte bien plus tard. "Grande musique" par exemple. La vieille dame et son fils en causaient avec mépris de la grande musique. Eux, ce qu'ils aimaient, c'était l'accordéon. Moi pas tellement. Je trouvais que l'instrument était gros et qu'il avait trop de boutons. J'aimais mieux le violon. Plus élégant. Qui représentait un monde inconnu. La femme de l'instituteur venait en jouer à la salle des fêtes deux ou trois fois l'an. De la musique en vrai, en chair et en os, on avait même pas idée de ce que ça nous faisait. J'ai essayé d'en causer à la maison mais j'ai été vite rabroué. Le temps manquait pour dire des émotions. Avec tout l'ouvrage qu'il y avait. "Ouvrage", encore un mot qui n'appartenait qu'à eux. Je dis eux parce qu'au fil des années j'ai soupçonné l'existence d'univers plus larges, plus joyeux et j'ai marqué ma différence en me retirant de leur monde. Il y avait eux et il y avait moi. Mais ce n'est pas gai comme souvenir.

- Moi non plus ça l'était pas, a dit Catherine d'une voix qui cachait mal son émotion, mais on peut pas demander à quelqu'un de parler d'un souvenir triste.

Et nous avons ri. Et tous les mots que nous n'étions pas parvenus à dire se sont envolés avec ce rire. Nous avons fini la bouteille de vin puis nous sommes passés au jardin. Catherine était un peu éméchée. Elle s'est allongée sur l'herbe et a compté les étoiles dans le ciel.

- J'aime pas les étoiles, a-t-elle dit en faisant la moue.

- On peut les regarder à la jumelle si tu veux, ai-je proposé.

- J'aime pas les jumelles non plus.

Catherine m'a dit que son oncle en avait une paire mais qu'il ne s'en servait pas pour admirer le firmament ou les fonds sous-marins. Je n'ai pas posé de questions. Je me suis mis aussi à compter les étoiles, j'ai mentionné le passage d'un avion, imaginé qu'il traverserait bientôt l'Atlantique et Catherine m'a interrompu d'un geste sec.

- Je lis en toi comme dans un livre, je te l'ai déjà dit, non ? Qu'est-ce que tu fais avec tes jumelles ?

Je n'ai pas cherché à mentir. J'avais effectivement le sentiment que Catherine, à ce moment-là, lisait en moi comme dans un livre et même entre les lignes. Je lui ai parlé du vieux bonhomme que nous avions croisé dans le parc avec son chien. J'ai avoué mon forfait, décrit le chien trop gourmand de boulettes de viandes et les rotondités de la femme obèse.

Catherine a longuement fumé une cigarette, regardé les volutes qui nappaient la nuit de ouate, soupiré. Un nouvel avion est passé dans le ciel. Son ventre argenté ressemblait à celui d'un poisson. Il allait se fendre par le milieu et tous les voyageurs nous tomberaient dessus. On en retrouverait partout dans la ville, certains empalés sur les clochers des églises, d'autres accrochés à des antennes de télévision et ce serait l'événement du siècle, répandu à longs jets d'encre dans toutes les feuilles de chou. J'étais si occupé à développer mon scénario de série B que je n'ai pas compris tout de suite les paroles de Catherine.

- La gendarmerie a diffusé un portrait-robot du tueur, a-t-elle répété. Tu l'as vu ?

- Je croyais l'affaire classée.

- Non. Et il s'agit bien d'un meurtre. Un viol puis un meurtre. On aurait pu la sauver.

- Tu sais bien que non. Il y avait déjà pas mal de monde sur la plage quand tu as entendu crier. Parmi d'autres cris et le fracas des vagues. Même avec des jumelles...

- Ne parle plus jamais de tes jumelles, a dit froidement Catherine. Va voir le portrait-robot demain et appelle-moi.

- J'ai pas ton numéro.

- Je sais. Le voilà.

Je suis resté un temps infini à tourner retourner dans mes mains le bout de papier où Catherine avait écrit son téléphone. Elle m'avait confié le calvaire de son enfance et voilà qu'une série de dix chiffres reléguait l'horreur au dernier plan. Eussé-je gagné une fortune au loto que je n'aurais pas été plus joyeux, plus excité, plus angoissé, ballotté sans cesse d'une rive à l'autre des sentiments.

Le lendemain, au commissariat le plus proche, je découvrais que le portrait du tueur avait des ressemblances avec le bonhomme au chien.

 

 

 

 

 

 

 

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29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 10:11

Le docteur Klamm tient ses promesses mais beaucoup trop tôt à mon goût. Il a sonné à sept heures du matin, fringant comme un poulain sous le soleil, et j'ai failli me casser la figure en dévalant l'escalier pour lui ouvrir.

- Je viens voir où vous avez mis l'oiseau.

- Là. Dans le jardin.

- Ah ! Oui, bien sûr, c'est logique. On met les vrais oiseaux en cage et les autres en liberté.

Le docteur Klamm a fait le tour du jardin, regardé l'oiseau sur sa branche et ramassé quelques avions en papier. Il a lu les questions que j'avais condamnées à la relégation, a émis des bruits de gorge qui m'ont paru approbateurs. Mais comment savoir vraiment avec le docteur Klamm ? En tout cas, la satisfaction qu'il affichait n'était pas feinte. Il prenait un plaisir enfantin à tout regarder dans mon salon et m'a demandé d'innombrables précisions sur la maison. Puis il a voulu boire un café que je me suis empressé de lui apporter avec des gâteaux secs. Encore mal réveillé, je n'arrivais pas à m'expliquer sa présence chez moi. Elle ne m'étonnait pas, d'autant qu'il m'avait prévenu qu'il viendrait, mais je m'obstinais à en chercher la motivation profonde.

- Avion en papier, avion en papier, a dit le docteur Klamm comme si mes pensées se lisaient sur ma figure. Je veux seulement voir votre maison. Rien de compliqué là-dedans. Je reviendrai, d'ailleurs, mais pas à sept heures du matin. Les maisons ne parlent pas de la même façon à sept heures du matin et à midi. Vous comprenez ? Bon. Montrez-moi les autres pièces, y compris le garage, et nous irons constater l'avancement de vos travaux.

Le docteur Klamm, à l'occasion volontairement distrait dans son cabinet, capable de changer de sujet alors même que je disais quelque chose d'important, écoutait mes commentaires en prenant des notes sur un calepin. La cuisine et le garage l'ont particulièrement intéressé.

- C'est vraiment bien chez vous. Vous êtes parvenu à construire un ordre solide. L'évier garde encore quelques traces de saleté, j'ai aperçu deux ou trois mégots sous les meubles et quelques moutons collants dessus. Voilà des signes qui me rassurent. En revanche, où que j'aie posé mes yeux, je n'ai rien vu de Catherine.

J'étais tellement sidéré que le docteur Klamm, avec une infinie douceur, m'a fait asseoir sur une vieille banquette de camion récupérée dans une déchèterie et il s'est lui-même installé à côté de moi en croisant les jambes. L'ampoule sans abat-jour du garage enrobait le capot de la Clio d'une lumière flasque. Une toile d'araignée tremblotait au plafond. Une autre courait autour d'un pneu crevé. De la limaille de fer grésillait mystérieusement sur l'établi.

- Drôle d'endroit pour une consultation, ai-je bafouillé en allumant une cigarette.

Le docteur Klamm a éludé ma remarque d'un revers de la main, a toussé, s'est mordu la lèvre inférieure. C'était la première fois que je le voyais chercher ses mots. Dépouillé de son autorité de savant, il avait l'air d'un enfant à consoler, qu'on prend sur ses genoux en le faisant sautiller.

- Nous sommes dans une situation délicate. Vous devez m'aider. J'ai le sentiment d'avoir sous-estimé la gravité de votre cas. Montrez-moi quelque chose qui a appartenu à Catherine et je serai soulagé. Quand on a partagé la vie d'une femme pendant des années, avec autant d'intensité, on conserve toujours une bricole, un objet de rien, je ne sais pas moi, un bouton par exemple. En regardant bien dans vos tiroirs vous allez en trouver un. Avec un reste de fil autour. Pour vous souvenir des circonstances dans lesquelles Catherine l'a perdu. Et comment elle l'a cherché partout, quasiment au désespoir parce qu'elle n'en avait pas de rechange et qu'elle ne pourrait plus porter comme avant la robe d'où il est tombé. Cette robe qu'elle préférait à toutes ses autres robes, qui était comme une deuxième peau. Je suis même sûr que vous pourriez me dire la couleur du fil. Que serait un bouton sans ce reste de fil ? Quelle histoire raconterait-il ? Aucune ! Vous me suivez ?

Je ne suivais pas du tout le docteur Klamm qui avait retrouvé son insolence. Ses insinuations me déplaisaient. J'aurais de loin préféré qu'il me traite de menteur.

- Je peux fouiller tous mes tiroirs, toutes les poches de mes pantalons, de mes vestes, de mes pyjamas si vous y tenez, je finirai par trouver un bouton et je vous dirai qu'il a appartenu à Catherine en prenant un air ému, recueilli, pénétré. C'est ça que vous voulez ?

Le docteur Klamm s'est mis à respirer bruyamment par le nez. Il a décroisé ses jambes, massé ses mollets, gratté un poil imaginaire sur son menton.

- Vous serez guéri quand vous n'irez plus voir Catherine, m'a-t-il dit sèchement, et vous le savez bien.

La suite de notre entretien s'est déroulée sur le même ton. Le docteur Klamm a dit que mon vélo d'appartement et son siège de bébé lui faisaient pitié. Mon réduit n'avait pas davantage grâce à ses yeux. Cloisons branlantes, fils électriques mal raccordés, interrupteurs montés à l'envers, risque d'incendie.

- Vous devriez tout démonter et tout refaire, avec des matériaux plus solides, des finitions plus abouties. Et enlevez cette tapisserie à fleurs, elle ne vous vaut rien de bon. Je vous l'avais dit.

Les paroles du docteur Klamm ont résonné toute la journée dans ma tête. Je n'ai pas travaillé à mon réduit. Je n'ai pas pédalé sur mon vélo. J'ai ouvert une armoire, une penderie, une commode, un buffet, passé au crible tiroirs et étagères. J'ai sondé les espaces entre les plinthes et les murs avec une aiguille à tricoter. J'ai inspecté tous les renfoncements de la maison, dans la chambre, dans la salle de bain, et même dans le garage car je me suis souvenu que nous avions fait l'amour, Catherine et moi, sur la banquette du camion. Mais je n'ai rien trouvé. Ni épingle à cheveux ni bouton. Le docteur Klamm pouvait bien continuer à me persécuter, me traîner sur le banc des coupables, clamer haut et fort ma mythomanie. Je n'avais aucune preuve pour assurer ma défense. J'ai pleuré.

 

 

 

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 16:12

 Le fait divers de la plage de M*** m'a plongé dans une grande confusion mentale. Pendant plusieurs jours, je n'ai pas vu Catherine. Je n'ai pas cherché à la voir. Elle non plus n'a pas cherché à me voir. Nous éprouvions, sans doute, la nécessité de cacher à l'autre un malaise trop poisseux. Rien de tel que la solitude pour laver le linge sale dans la tête.

Une entreprise avait besoin de bras pour décharger des camions. Malgré ma constitution d'asthénique rongé par la mélancolie, j'ai proposé mes services. Le patron, dubitatif, m'a quand même embauché à l'essai. Je me suis mis au travail avec ardeur et j'ai tenu deux mois. Toutes les nuits, je rêvais de sacs de ciment, de conserves espagnoles, de boîtes de clous et de rivets, de nourriture canine ou féline et j'en passe. Jamais le sommeil ne m'avait autant fatigué. J'aurais dû prendre du muscle. Je n'en prenais pas.

Un soir, fiévreux, les tempes au bord de l'éclatement, je suis rentré du travail en glapissant des mots obscènes. J'ai aperçu le vieux bonhomme amateur de barres parallèles que nous avions rencontré dans le parc, Catherine et moi, et j'ai décidé de le suivre. Nous nous étions demandé s'il était heureux ou s'il avait du chagrin. Je voulais en avoir le coeur net.

L'individu allait d'un pas égal. Semblait indifférent aux embarras de la foule, à la circulation bloquée. Parfois, il ralentissait et regardait distraitement les façades des immeubles. Puis, tout à coup, il est monté dans un tramway. Je lui ai emboîté le pas. Je me suis installé de façon à voir son reflet sur une vitre. L'homme n'avait pas l'air si vieux finalement. Ses joues étaient certes un peu tombantes, son cou accusait quelques rides mais ni son front ni ses lèvres. Le soir, peut-être, lui convenait mieux que le matin, avec son chien cafardeux.

Le tramway s'est rapidement rempli de voyageurs et je l'ai perdu de vue pendant une dizaine de minutes. Je n'ai pas changé de place pour autant car j'avais l'intuition que le bonhomme descendrait au terminus, dans une heure. J'en ai profité pour essayer de me reposer. En vain. Mes tempes étaient de plus en plus douloureuses. Une veine trop pleine palpitait à mon poignet. Des relents de sueur, des sédiments de crasse m'incommodaient. Et le fait divers de la plage de M*** me trottait dans la tête. La gendarmerie avait déclaré peu de choses aux journalistes. La victime, une quarantaine d'années, était blonde. Son corps ne portait aucune trace de coup. Il n'y avait pas de témoins. Cependant Catherine avait entendu quelqu'un crier dans le blockhaus. Elle était sûre qu'il s'agissait d'une femme. Elle en était sûre malgré la rumeur océane, les hurlements des gosses dans l'eau, le vent dans les tessons. Comment naissent les certitudes ? Sont-elles précédées d'une intuition pareille à celle qui me faisait affirmer que le bonhomme descendrait au terminus ? Il faudrait en parler avec Catherine. Mais où la retrouver ? J'ignorais son adresse et n'avais jamais cherché à la connaître. Catherine ne s'en était pas étonnée. Elle connaissait la mienne, c'était suffisant. Je saurais attendre.

Le terminus, planté comme une chimère dans une zone industrielle sans visage, approchait. Où pouvaient bien se rendre les rares voyageurs encore présents ? Qui étaient-ils ? Je me suis raconté que nous faisions partie d'un jeu dont nous n'avions pas conscience. Le jeu des filatures. Il y avait cinq poursuivants et cinq poursuivis. Porté par cette idée creuse, j'ai imaginé que le même jeu se déroulait au même moment un peu partout dans la ville, voire dans le pays tout entier. Quelqu'un, à la façon d'un aiguilleur invisible, dirigeait d'une main de fer le champ de manoeuvres. Maître de nos destinées, il pouvait exercer sur nous son droit de vie et de mort accorder à tel ou tel d'intarissables félicités ou, au contraire, des tourments à n'en plus finir. Le hasard, qu'il avait conservé pour pimenter son plaisir, ne gagnait jamais la partie, ne pouvait pas la gagner.

Le tramway a éteint son moteur, ses lumières. La fermeture automatique des portes a émis un gargouillement de mollusque. La nuit tremblait sur les rails. Avivait d'un éphémère éclat les cailloux du ballast. Les gens se retenaient de marcher trop vite, voulaient se couler sans encombres dans les murmures du silence. Je suis sorti le dernier du tramway et j'ai vu le bonhomme sur le quai d'en face, prêt à monter, déjà, dans la rame du retour. J'étais déçu. Malgré mon corps rompu de fatigue je m'étais préparé à une filature plus excitante. Pauvre petit bonhomme, me suis-je dit, voilà donc tout ton mystère ! Tu te donnes un point de départ qui détermine ton point d'arrivée et tu reviens. Tu es ce point mille fois répété sur cette ligne sans épaisseur. Qu'on finit par ne plus voir. Tu ne te vois même plus toi-même.

J'ai suivi le bonhomme plusieurs jours d'affilée et c'était toujours le même manège insupportable. Il y avait forcément une fêlure à découvrir, si infime soit-elle. Je m'étais lancé dans l'espionnage de mes congénères avec l'espoir de percer le secret des vies ordinaires et je commençais à croire que je brassais du vent. Les questions sur ma propre existence n'en étaient que plus envahissantes. Mon patron me reprochait de manquer de concentration, de commettre des erreurs qui ralentissaient le travail de mes collègues. Je devais absolument réagir si je souhaitais garder ma place. Je ne voyais qu'une solution. Pénétrer dans la maison du bonhomme. Tout passer au peigne fin. Terrasser l'hydre du mystère et gagner ainsi une paix bien méritée.

La maison était d'apparence plutôt cossue, avec une façade de six fenêtres. Un jardin bien entretenu l'entourait. Caché dans ma voiture, je l'ai longuement surveillée à la jumelle. Le bonhomme y vivait seul avec son chien. Quand il sortait, il mettait la clé dans un pot de fleurs. J'investirais les lieux pendant sa promenade en tram, je neutraliserais le chien en lui offrant quelques boulettes de viande et je n'aurais à forcer ni porte ni fenêtre.

Au moment de passer à l'action, je n'en menais pas large malgré ces conditions idéales. Dès que je suis entré dans le couloir le chien a aboyé. Il s'est jeté sur moi et sa langue ardente me labourait les joues. J'ai failli tomber à la renverse sur un guéridon où fanfaronnait une vasque en porcelaine avec un broc médiocre au milieu. Les boulettes de viande m'ont heureusement sauvé de la catastrophe. J'ai d'abord visité la cuisine et le salon. Les meubles étaient impeccablement rangés, sentaient la lavande de synthèse. Des paysages d'automne sous un soleil déclinant décoraient piètrement les murs. Quelques photos de famille sur un buffet ont attiré mon attention. Il y avait là toute une flopée d'adolescents qui pouvaient être des fils et des filles, des neveux ou des nièces, figés pour l'éternité sur le capot d'une voiture de sport ou à côté d'un monument italien. Des tantes et des oncles en habits du dimanche et bien coiffés leur tenaient compagnie. En retrait, dans un cadre moins clinquant, l'aïeul de la famille en uniforme d'adjudant exhibait une médaille de la guerre d'Indochine. Il semblait dire ce que tous les adjudants disent partout : qu'il en avait bavé, qu'il avait vu et commis des atrocités, qu'il avait eu une sacrée chance d'échapper à la mort.

Mais personne ne ressemblait au bonhomme. Tous ces gens étaient gros alors que lui non. Je me suis dit que, dévoré par une insoutenable solitude, il s'inventait peut-être une famille de papier, avec des images découpées au millimètre près dans des revues. Mais pourquoi, toujours, des images de gros ? Je pensais tenir là le fil d'une très longue pelote qui me mènerait tout droit à l'élucidation du mystère.

Dans la chambre, le portrait en pied d'une femme obèse, qui ne pouvait pas venir d'un journal, a renforcé mon sentiment. Elle partageait avec le bonhomme des cheveux assez drus, la même courbure du menton et une touche de mélancolie dans les yeux. Mais je n'ai trouvé aucune photo de lui pour mieux comparer les ressemblances. Quelque chose clochait. Quand on prend la peine d'exposer des photos de famille, on aime en faire partie. On est alors dans son bon droit de causer de soi en se présentant sous son meilleur jour. On éprouve une joie savoureuse à épater ces neveux et nièces qu'on voit une petite heure tous les deux ans. On en garde longtemps le goût pour peu qu'on ait une prédisposition au petit bonheur.

Mais qui était cette femme obèse ? Quel rôle majeur avait-elle joué dans la vie du bonhomme ? Epouse légitime ou amante ? Vivait-elle toujours ? Saurait-elle épancher ses souvenirs si je la rencontrais ? L'irruption du chien dans la chambre a coupé court à mes questions. L'animal trop glouton voulait d'autres boulettes de viande et je n'en avais plus. Il a commencé par m'attendrir en dressant les oreilles puis il s'est mis à aboyer de plus en plus fort quoique sans méchanceté. J'ai posé mes doigts sur mes lèvres, roulé des yeux furibonds, tapé du pied mais il a cru que j'avais envie de jouer avec lui. Je l'ai regardé tourner en rond après sa queue et j'ai eu une peur bleue. Qu'il saute sur le lit, casse un bibelot de la table de nuit et le bonhomme, habitué à un chien discipliné, se ferait tout un roman. En me repliant vers la sortie, j'ai soigneusement évité la vasque et le broc toujours intacts sur le guéridon et je suis rentré comme un chasseur bredouille. Mon intrusion n'avait servi à rien. J'ignorais si le bonhomme menait ou non une vie ordinaire en dépit de ses bizarreries et j'entrevoyais enfin le paradoxe dans lequel j'évoluais. Jamais je ne parviendrais à vivre comme tout le monde en espionnant mes semblables, en commettant des effractions qui pourraient me causer des ennuis avec la police.

J'ai voulu m'allonger sur mon canapé, plonger dans un coma sans fond ni mémoire, mais la place était prise. Catherine dormait. Ses cheveux répandaient autour d'elle un tapis de soie fragile. Ses paupières avaient des frémissements de coquelicot titillé par la brise. Mes yeux se sont embués. Tant de beauté, là, venue pour moi, seulement pour moi. J'aurais aimé la prendre dans mes bras et la couvrir des caresses les plus douces. J'étais un amoureux comme tous les amoureux, naïf indécrottable. Mon imagination se peuplait de monts enchanteurs, de cornes d'abondance et autres sottises du même tonneau.

Quand, après toutes ces années, je repense à cet instant, je regrette de n'avoir pas davantage lâché la bride à mes rêves. Mais je ne pouvais pas savoir ce qui allait se passer. L'individu le plus méthodique se serait également fourvoyé. Le bonheur, même aussi bref qu'une étincelle, rend aveugle pour longtemps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 21:12

Un matin d'été, Catherine s'est pointée à la maison tout excitée. Elle voulait qu'on aille à la plage de M***. J'ai essayé de lui dire que je venais juste d'être embauché par un électricien, que nous avions un chantier à livrer sous huitaine mais je n'ai pas pu me faire entendre. J'ai laissé un message d'excuses sur le répondeur de mon patron et nous sommes partis. J'étais content.

J'ignorais encore à peu près tout de Catherine puisqu'elle se dérobait à la plupart de mes questions. Ses sautes d'humeur me rebutaient parfois mais j'aimais la voir heureuse. Et elle l'était vraiment ce jour-là. Ce bonheur semblait se communiquer au soleil qui gonflait ses joues pour souffler sur nous ses rayons. Nous roulions sur l'autoroute en écoutant une espèce de sirop musical assez dégoûtant. Catherine s'évertuait à vernir les ongles de ses pieds posés sur le tableau de bord. Elle essuyait avec un kleenex les dérapages du pinceau mais si mal qu'au bout d'un quart d'heure on aurait dit qu'elle saignait. Un peu renfrognée, elle a monté le son de la radio et regardé les camions sur la file de droite.

- Imagine qu'on revoit une bétaillère, ai-je dit, mais avec des moutons.

Catherine n'a pas répondu.

- C'est sympa, les moutons, ai-je ajouté bêtement. J'ai toujours été sensible à ces bestioles. Les moutons sont plus fragiles que les cochons. Ils finissent de la même façon qu'eux mais ils sont plus fragiles, tu ne crois pas ?

Catherine a posé sa main sur ma cuisse en guise de réponse et je n'ai pas insisté. Son bonheur n'avait que faire à ce moment-là des comparaisons animalières. Il avait seulement besoin de silence. Nous avons quitté l'autoroute et pris la vieille route sinueuse. Le goudron exhalait des fumerolles vibrantes sous le soleil. Les pneus faisaient un drôle de bruit pâteux, comme si nous roulions sur du chocolat à tartiner.

- Tu trouves pas, ai-je dit dans l'espoir de lancer enfin une vraie conversation, qu'on dirait du chocolat ?

- Oui, a dit Catherine en riant, du chocolat noir. J'adorais ça mais maintenant plus du tout.

- Pourquoi ?

- Je sais pas. Les goûts changent quand on grandit.

- Moi je l'aime toujours autant.

- C'est parce que tu n'as pas grandi, voilà tout.

Nous avons discuté pendant dix minutes pour savoir lequel des deux avait ou non grandi et nous avons aperçu les premières frondaisons de la forêt domaniale de M***. Elle se dégorgeait encore de la rosée nocturne. Quelques cyclistes en maillot rejoignaient par la piste bétonnée une tente ou un mobil home.

- On pourrait s'arrêter là et aller à la plage par les bois, a proposé Catherine.

Et nous nous sommes retrouvés parmi les fougères et les genêts. Un escargot glissait le long d'un tronc. Nous avons observé son sillage argenté qui resterait longtemps après le passage du gastéropode. Des questions philosophiques à trois francs si sous nous sont venues à l'esprit. Sur les traces laissées par les humains. Sur leur durée. Sur leur mémoire. Sur leurs conséquences. Ce vain bavardage nous a beaucoup amusés. Catherine m'a dit que son prof de gym se prenait aussi pour un philosophe et que le ridicule n'avait pas réussi à le tuer.

- Un poète doublé d'un philosophe ! Tu te rends compte ? Mais je l'aimais bien quand même. Dommage qu'il se soit mis à picoler. Il avait des accès de tristesse à n'en plus finir. Pas moyen de le consoler. Même au lit. De toute façon, ses performances amoureuses n'étaient pas au top non plus. Il était capable de s'arrêter en pleine action et de s'endormir presque aussitôt. Je sais pas si c'est à cause de ça qu'il a commencé à boire. Tout prof de gym qu'il est, costaud, endurant, rapide au cent mètres, je pense qu'il a une fêlure. Une fêlure qui a du charme d'ailleurs. J'ai jamais pu m'entendre avec des gens qui n'en ont pas. Ils sont trop assommants. C'est peut-être parce que, enfin, peut-être que, bref, je sais pas.

Et Catherine est partie en courant. Des brindilles se prenaient dans sa robe à fleurs. Des racines surgies des sables profonds giflaient ses mollets. Elle allait trébucher, tomber, se blesser. Catherine voulait-elle trébucher ? Désirait-elle se blesser ? Pour me faire oublier les mots qu'elle avait dits sur les fêlures humaines ?

J'ai rattrapé son corps avant la chute, j'ai serré contre moi ses frissons, ses battements de coeur. J'ai trouvé dans la pointe grise de ses yeux une lueur plus sombre. Catherine n'était pas du genre à se confier facilement. Même à moi. J'ai proféré quelques banalités de diversion et nous avons marché main dans la main comme des amoureux ordinaires, en silence. Une clairière s'est soudain ouverte sous le couvert des arbres. Il y avait là un tapis d'herbes douces à caresser et un empilement de troncs marqués de plaies orange. L'endroit idéal pour faire l'amour. J'ai étendu la couverture que nous avions emportée et nous avons roulé l'un sur l'autre comme des chats à la dispute. La brise d'été dans les plus hautes ramures a bercé nos effusions. Un oiseau a chanté. Nous avons fumé en regardant le ciel. Puis j'ai bondi sur les troncs coupés et je me suis amusé à imiter un discobole. Ma carrure n'ayant rien d'athlétique, Catherine a beaucoup ri.

- Une maison dans les arbres, ai-je rêvé tout haut.

- Toi Tarzan et moi Jane, a dit Catherine.

- Avec des bananes et des ananas à tous les repas, ai-je ajouté en me frappant la poitrine.

Le tintement lointain d'une cloche a mis un terme à nos petits jeux forestiers. Midi, peut-être, sonnait. Comme nous voulions éviter les hordes familiales, nous avons pressé le pas. Et la mer est apparue dans une trouée entre les pins. Nous ne l'entendions pas encore. Seuls ses mouvements de drap déplié nous parlaient.

- Le silence raconte souvent davantage que la rumeur, a dit Catherine presque en chuchotant.

Sur notre gauche un blockhaus de la deuxième guerre mondiale s'enfonçait dans le sol un peu plus chaque année. De joyeux fêtards l'avaient tagué de mots obscènes. Des tessons de canettes dressaient au sommet de l'édifice une défense dérisoire. Le vent s'écorchait dessus, jetait au néant une plainte sinistre, tour à tour murmurante et grondante.

Nous avons ôté nos chaussures, enfilé nos maillots et nous avons couru sus aux vagues de la marée montante. L'énergie de Catherine aux prises avec les rouleaux me subjuguait. J'ai repensé aux fêlures que les gens ont dans la tête. Même petites, elles finissent par inquiéter autant qu'elles séduisent. Catherine me séduisait, c'était évident, mais, à la regarder s'éloigner du rivage, une boule se mettait à grossir dans ma gorge. Elle m'envoyait des signes, essayait de me convaincre que l'océan était beaucoup plus calme derrière les rouleaux. J'hésitais. Nous étions dans une zone non surveillée. Il n'y avait personne à moins de cent mètres. J'en envoyé moi aussi des signes à Catherine pour lui demander de revenir. Rassemblant tout mon courage, j'ai percé le front des flots sur quelques mètres. Une lame particulièrement violente m'a aussitôt éjecté vers le sable. Je suis tombé et mon menton a heurté des galets. J'étais groggy. J'étais aveugle. Catherine est arrivée à mon secours peu de temps après et, tout en m'essuyant pour que je retrouve la vue, s'est moquée de moi. Je lui ai répondu assez vertement que je n'avais pas les compétences natatoires de son prof de gym. J'ai boudé.

Des gens commençaient à débarquer sur la plage. Floraison de parasols Ricard ou Gervais. Glacières qui sentaient le saucisson. Radios gueulardes. Gosses et chiens, grand-mères.

Pendant que Catherine se bronzait recto verso, j'ai essayé de voir clair dans mes pensées. J'ai marché à la frontière de l'eau et du sable. Il fallait que j'aie avec Catherine un tête-à-tête sérieux. C'était tout de même à cause d'elle que mon nouveau patron allait me virer. Mais comment m'y prendre ? Je n'avais pas encore le docteur Klamm pour m'aider. Je mettais bout à bout les phrases les plus percutantes de Catherine, je les manipulais comme un puzzle, je déplaçais des mots à l'intérieur d'elles. Sans succès. " Un jour ou l'autre, toutes les mères sont de mauvaises femmes", avait-elle dit. Ou bien : " J'ai connu un vrai porc, il a fini par se pendre." Je me souvenais aussi de ce propos alambiqué que Catherine m'avait tenu lors de notre première rencontre. " Je sais que je plais mais j'aime aussi déplaire. Je vous ai volé votre briquet pour vous déplaire alors que vous me plaisez."

Pourquoi Catherine aimait-elle déplaire ? En retirait-elle une obscure jouissance ? Sa mère s'était-elle comportée comme une mauvaise femme ? Et quelle faute avait donc commise le "vrai porc" pour se pendre ?

J'ai continué à marcher. J'ai scruté l'horizon. Sa ligne mouvante semblait se dédoubler. Une pour le ciel. Une autre pour l'océan. Deux réalités tantôt superposées, tantôt disjointes. Puis j'ai entendu des pas précipités derrière moi. C'était Catherine, toute pâle. Elle s'était rhabillée en quatrième vitesse, avait remballé notre couverture et tenait dans ses mains mon pantalon, ma chemise, mes chaussures.

- Quelqu'un a crié dans le blockhaus, a-t-elle dit, essoufflée. Une voix de femme. J'en suis sûre.

J'ai soupiré. Nous venions à peine d'arriver qu'il fallait déjà partir.

- Ton ex a raison, ai-je dit méchamment. Tu es vraiment inconstante. Je reste là.

Catherine m'a jeté mes vêtements à la figure et s'est précipitée vers le blockhaus. Elle était dans un tel état d'énervement que je l'ai suivie. Les idiots de la plage rigolaient de nous sans se cacher. Il est vrai que mon pantalon pendouillait, que ma chemise était mal boutonnée, mes chaussures mal lacées. La précipitation ne m'avait jamais réussi. J'avais tout l'air d'un clown.

- C'est le vent, rien d'autre, ai-je maugréé.

- Va voir, a trépigné Catherine.

J'ai obtempéré. J'ai allumé mon briquet et je suis entré dans le blockhaus. Je n'étais pas très rassuré. Les miaulements du vent dans les tessons me faisaient un drôle d'effet. On aurait dit des chats en train de se battre, ou des vagissements de bébé abandonné, ou, oui, pourquoi pas, le cri d'une femme en détresse. J'ai promené la flamme de mon briquet sur les parois du blockhaus mais, à part une insoutenable odeur de pisse et des graffitis pornos, je n'ai rien détecté d'anormal. Catherine m'embarquait de force sur la galère de son imagination. C'était exactement ça. Elle me réduisait en esclavage et je ne savais pas me défendre. Je suis sorti du blockhaus très remonté.

- A part le fantôme d'un soldat allemand avec qui j'ai joué à la belote, tout va bien, ai-je dit en essayant de rigoler.

Je m'attendais à une sévère rebuffade voire davantage. Catherine me sauterait au visage tous ongles dehors et je ne me reconnaîtrais plus dans une glace. C'est exactement le contraire qui s'est produit et, encore aujourd'hui, je ne m'explique pas ce changement d'attitude. Catherine s'est frottée contre moi en faisant des moues aguicheuses, m'a supplié de l'excuser, a invoqué un coup de fatigue parce qu'elle avait trop nagé. Nous sommes rentrés comme si rien de désagréable ne s'était passé. J'ai déposé Catherine devant la piscine municipale après un long baiser de cinéma. Elle m'a lancé des au revoir si enjoués que je me suis senti mal à l'aise. A la maison, j'ai appelé sans conviction mon patron pour apprendre qu'il m'avait déjà remplacé. J'ai mangé une cuisse de poulet qui marinait dans le frigo depuis huit jours. J'ai bu un fond de vin blanc et j'ai dormi comme une souche. Le lendemain, nous apprenions qu'une femme morte venait d'être découverte sur la plage de M***, à cent mètres du blockhaus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 18:22

J'ai voulu parler du fait que Catherine n'aime pas sa mère mais le docteur Klamm a refusé de m'écouter. Il s'est bouché les oreilles et me jetait des regards lourds de reproches. Des courts-circuits grésillaient au fond de ses pupilles, couvaient des brandons qui rougeoyaient dangereusement. Si le corps du docteur Klamm s'enflammait, l'incendie m'atteindrait aussi et je ne saurais pas fuir. Toute ma mémoire s'effondrerait comme un château de cendres et celle de Catherine pareil.

- Vous vous souvenez, l'autre jour, quand je vous ai donné l'oiseau, je vous ai dit que j'étais content de vous. Vous m'avez demandé pourquoi. Je ne vous ai pas répondu. J'espérais que vous trouveriez la réponse. Elle est simple pourtant. C'était la première fois que vous ne parliez pas de Catherine. Je ne dis pas qu'elle n'est pas importante. Je crois vraiment que vous avez eu avec elle une relation hors du commun, à la limite extrême des passions terrestres, mais aujourd'hui, l'essentiel, c'est vos travaux. Du concret. Une cloison mal sciée qu'il faut retailler à la bonne dimension. Des vis trop grosses qui font éclater le plâtre. Vous me comprenez au moins ?

Le docteur Klamm s'est radouci, ses yeux ont retrouvé leur aspect ordinaire et il m'a invité à poursuivre d'un geste presque engageant. J'ai parlé de mon réduit. J'ai eu effectivement des problèmes de cloison et de vis. J'ai dû changer un rail à cause d'un coup de marteau malencontreux. Ce genre d'ennui arrive sur tous les chantiers. Qu'on soit adroit ou non. Mais j'en ai bientôt terminé avec les cloisons. Les enduits sont faits. Reste plus qu'à poncer et à tapisser. A moins que je choisisse de peindre. J'hésite.

- Pourquoi hésitez-vous ?

- J'ai peur qu'avec l'humidité la tapisserie fasse des cloques. Et puis, quoi prendre comme tapisserie ? J'ai pensé à des fleurs.

- Ah, non ! Surtout pas de fleurs. Vous allez étouffer. Peignez tout en blanc. Les vertus du blanc sont innombrables, notamment sur le système lymphatique. Et votre vélo ?

Mon visage s'est éclairé d'un vaste sourire. Le docteur Klamm adore quand je parle de mon vélo.

- Je m'entraîne tous les jours, ai-je dit, un quart d'heure pour commencer. Je mets mon short et mes baskets et j'y vais doucement au début. Pour détendre les ligaments. Le siège de bébé que j'ai installé à la place de la selle rend le pédalage plus agréable. Et quelle extase de voir défiler les kilomètres sur le compteur quand j'augmente la vitesse ! J'ai l'impression que les chiffres se transforment en paysage. Je ferme les yeux et je vois des routes avec des arbres courbés sur le bitume. Je longe des rivières au murmure bucolique. J'admire la vieille architecture des vieux ponts. Il m'arrive même de siffloter. A la fin de l'entraînement, j'écris sur un carnet le nombre de kilomètres que j'ai parcourus. Je dépasserai bientôt les trois cent quatre-vingt mille. L'équivalent d'un voyage de la Terre à la Lune.

Le docteur Klamm se grattait le ventre de plaisir. Mon récit, disait-il, était une allégorie qui incarnait la tragédie de l'existence humaine. Sisyphe, avec son misérable rocher de carton-pâte, n'était qu'un héros de dernière catégorie. L'individu rivé à son vélo d'appartement pour décrocher les étoiles, en revanche, méritait la plus haute marche du podium. Puis il a pris ses agates dans leur pot de verre et ne s'est plus occupé de moi.

J'ai quitté le cabinet sans un bruit et je me suis promené dans la ville avant d'aller voir Catherine. J'ai traversé des places, des jardins, écouté le babil d'une fontaine et le raclement d'une brosse métallique sur un mur qu'on ravalait. J'étais apaisé. Aucune des questions qui me passaient par la tête ne connaîtrait l'exil sur un avion en papier. Catherine serait ravie de me voir enfin réconcilié avec moi-même.

Un groupe de personnes devant une vitrine a attiré mon attention. Leur immobilité m'intriguait. On aurait dit des mannequins. Ou des aventuriers de l'espace coincés entre deux mondes dans un sas invisible. J'ai eu un léger pincement à la pointe du coeur. Les mannequins m'ont toujours effrayé. Il y en avait un dans la chambre de ma mère, amputé d'un bras, absolument terrifiant. La nuit, quand j'entendais craquer une latte du plancher, j'étais sûr que c'était lui qui marchait et, pour peu que j'aie fait quelque bêtise dans la journée, je lui prêtais les pires intentions à mon égard. Quant aux aventuriers de l'espace, même si leur épopée me fascinait, mon instinct me recommandait la plus grande méfiance. Mais que risquais-je vraiment puisque nous étions en plein jour ? J'appellerais au secours à la moindre alerte et je serais sauvé. Je me suis approché du groupe comme si je n'avais pas peur, en retenant néanmoins ma respiration. Un écran géant dans la vitrine diffusait un film catastrophe. Une rue était en feu dans une ville américaine. Des gens prisonniers des flammes sautaient par les fenêtres. Des bandes de pillards dévalisaient les magasins éventrés, tiraient à l'aveuglette pour protéger leur butin. Des canalisations d'eau et de gaz explosaient, projetaient d'indistinctes gerbes de métal et de chair humaine. Des membres arrachés, des têtes coupées s'écrasaient sur la chaussée et flambaient comme de l'étoupe. Le ciel, trop chargé de suie, se fissurait de partout. Il renverserait en tombant les immeubles encore debout et l'incendie gagnerait toute la ville, battrait la campagne jusqu'aux rivages océaniques. C'était la fin du monde.

J'en étais à me demander quel intérêt ce film pour apprentis bouchers pouvait bien avoir lorsqu'une femme est apparue à l'écran. Elle portait des cuissardes à lacets, un body hérissé de lamelles en aluminium et bien échancré au niveau de la poitrine. J'allais passer mon chemin mais un gros plan sur le visage de l'héroïne m'a figé moi aussi comme un mannequin de cire. La femme avait une longue balafre sur le front. N'importe quel spectateur un peu critique aurait ri. Pas moi. Un voile épais se déchirait dans ma mémoire. Je me suis reconnu au volant d'une voiture. Le soleil miroitait sur le goudron. Le moteur vrombissait et les roues miaulaient dans les virages. J'ai poussé un cri. Les gens autour de moi se sont enfin animés et m'ont jeté de sales regards. Tant bien que mal, mes jambes ont pu me conduire à la terrasse d'un café et j'ai commandé une bière. Ma voix avait soudain un timbre très étrange. Comme si on l'avait enfermée longtemps dans un caisson hermétique et qu'elle était enfin libre mais perdue. Je n'ai pas bu ma bière tout de suite. J'ai observé les micro bulles de la mousse. Leur dissolution. Elles s'incorporaient à la masse du liquide sans en troubler la transparence. Sans doute en allait-il de même pour la mémoire dormante. Des bribes de souvenirs vont et viennent à la surface, dans un état intermédiaire entre conscience et inconscience, puis c'est le grand plongeon vers les profondeurs qui n'en continuent pas moins à dormir. Mais le souvenir de la femme au front balafré était hélas d'un autre calibre. Impossible de m'en détacher. La scène se précisait même de plus en plus. La voiture traversait une forêt qui n'en finissait pas. Des ombres penchées lacéraient le bitume. Et il y avait un hérisson mort sur le bas côté.

- Pas de chance.

- Non, pas de chance.

J'ai eu un mouvement de recul sur ma chaise et j'ai failli renverser ma bière. Des gens se sont arrêtés de parler, m'ont regardé comme tout à l'heure les mannequins devant l'écran. Le serveur m'a demandé si j'avais besoin de quelque chose. Il fallait que je m'en aille. C'était urgent. Je ne pouvais pas dire que j'avais entendu une voix et que je lui avais répondu.

J'ai quasiment couru pour retrouver Catherine. Le désordre dans ma tête prenait d'inquiétantes proportions. Cela ne m'était pas arrivé à ce point depuis longtemps. J'avais l'impression que le décor chavirait comme dans le film catastrophe. J'ai essayé de suivre la prescription du docteur Klamm, penser à mes travaux, coûte que coûte, mais les cloisons elles-mêmes ne tenaient pas debout.

- Où allez-vous comme ça, jeune homme ? Vous savez bien qu'on ne court pas ici.

- On ne court pas, oui, c'est vrai, je l'avais oublié, ai-je balbutié en regardant un moineau qui picorait un rectangle de terre fraîchement remuée.

La vieille dame devant moi remplissait un seau d'eau au robinet d'un abri de jardin. Il y avait des roses rouges dedans, dont la robe miroitait sous un soleil pâle. Nous étions-nous déjà croisés, salués, souri sur le chemin qui mène à Catherine ?

- Bien sûr que oui, a dit la vieille dame comme si elle lisait dans mes pensées. Je viens tous les jours. J'arrache les mauvaises herbes. Je ramasse les mégots. J'arrose les chats qui font caca là où il ne faut pas. Tenez ! Je vous offre une rose. Elle vous portera bonheur.

J'ai mis mon nez dans la rose pour tromper l'émotion et j'ai fait demi-tour. Je n'ai pas vu Catherine. Chez moi, je me suis couché tout habillé. J'ai dormi pendant deux jours. Quand je me suis réveillé j'avais un goût de sable dans la bouche.

 

 

 

 

 

 

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