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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 09:21

Mon proviseur m'a dit qu'il y avait quelque chose de changé en moi mais qu'il ne savait pas quoi. Ces mots m'ont tracassé toute la matinée. J'ai fait mon cours sur Victor Hugo comme si ce n'était ni Dominique Boudou ni Jacques Louvain qui le faisait. Un moment, même, j'ai pensé que Victor Hugo était représentant de matériel hifi haut de gamme chez Bose. J'ai ri. Une mouche, surprise de m'entendre déranger l'ennui souverain, s'est mise à tourbillonner autour de ma tête. Son manège n'a pas duré longtemps. Une grande duduche et un petit boulot ont applaudi dans un silence de mort.

A la pause de dix heures, j'ai prétexté un accès de fièvre et je suis rentré à pied alors que ma voiture était sur le parking. J'ai marché dans les rues sans les voir. Je me suis retrouvé sur les quais à mon insu. L'eau de la Garonne ressemblait à une peau qui pèle. Un mélange de lait tourné, de mauvais chocolat saupoudré de points roses. Une planche est passée sous mes yeux. Elle ne laissait aucun sillage derrière elle. J'ai soupiré. La mémoire de Dominique Boudou n'a rien de commun avec cette planche. Elle fait des grumeaux dans mon cerveau. Quant à celle de Jacques Louvain, il y a tant à oeuvrer pour qu'elle tienne debout. Elle n'a que trois jours, pensez. Il n'y a que les bêtes qui tiennent debout au bout de trois jours. Ma mémoire n'est pas une bête.

A la maison, j'ai un peu causé avec ma femme, j'ai mangé une pomme verte et je suis monté me coucher. Pendant une demi-heure, j'ai regardé les portes coulissantes de la penderie murale. Elles ont sur les rails fixés au sol un emboîtement parfait. C'est derrière elles que ça ne va pas. Si je les ouvrais, je tomberais nez à nez avec les imperméables de Dominique Boudou, son manteau d'hiver court et son manteau d'hiver long, l'anorak qu'il a mis une fois une seule pour faire de la montagne. Une écharpe agitée par le déplacement d'air des battants à l'ouverture frétillerait des franges et j'y verrais un cou étranglé.

Je dois par conséquent adopter une méthode rigoureuse. Premier temps. Constituer à Jacques Louvain une mémoire. Une vraie. Inscrite dans la chair du quotidien. La noter s'il le faut sur des carnets. Deuxième temps. Acheter des vêtements. Dominique Boudou n'aimait pas ça. Jacques Louvain va devoir s'y résoudre. Je ne peux tout de même pas aller tout nu.


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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 13:49

Ma première journée en tant que Jacques Louvain touche à sa fin. Mon cerveau tourne à plein régime. Il tisse avec les autres parties de mon corps des connexions dont je sens dans ma chair le travail en profondeur. J'ai moins mal aux genoux et au dos. Mes réflexes sont plus rapides. Je les ai mis à l'épreuve en capturant des mouches. Sur dix essais je n'ai échoué que deux fois. Une telle célérité, pour peu que je l'améliore, me donne des idées. Je pourrais me mettre à l'escrime par exemple. Sans prétendre au podium olympique, une pratique assidue de l'épée m'apporterait bien des joies. D'autant que cette accélération de la vitesse s'accompagne d'une dextérité accrue. Plus rapide, plus adroit, j'imagine l'avenir comme un carrefour aux embranchements multiples.

Cependant, je devine les embûches qui se dresseront sur mon chemin. Au petit déjeuner, ma femme m'a regardé bizarrement. La même chose s'est produite quand je suis allé chercher le pain. La boulangère m'a demandé si j'allais bien. Une première. De retour à la maison, j'ai prétexté une légère indisposition et je me suis couché pour réfléchir.

Dominique Boudou est mort mais sa mémoire reste vivante. Finira-t-elle par céder la place à celle de Jacques Louvain ? Cet effacement progressif de la mémoire de Dominique Boudou serait le mieux qu'il puisse m'arriver. J'envisage assez mal une cohabitation des deux mémoires. Même si je m'entraîne à les séparer par des cloisons étanches, je me dis qu'il y aura des fuites. Si je ne les colmate pas, elles deviendront plus nombreuses, plus abondantes. A peine né dans la réalité, Jacques Louvain aura de gros soucis de cohérence.

D'autant qu'un problème majeur se pose déjà. J'occupe la maison de Dominique Boudou, ses meubles, ses bibliothèques, ses tableaux aux murs. Je bois le café dans son bol et je coupe la pain avec son couteau. Plus grave encore, je couche avec sa femme. Elle discernera dans notre rapport intime des variations qui ne manqueront pas de l'alerter. Elle me pressera de questions auxquelles je ne saurai pas longtemps me soustraire.

Pourrai-je lui dire que je ne suis plus Dominique Boudou mais Jacques Louvain ? Ne risque-t-elle pas de croire que je suis devenu fou ?

Hum ! Pour le moment, le mieux est que je continue à capturer des mouches. Dominique Boudou les gobait en ses heures de prostration. Jacques Louvain, grisé par une énergie encore vierge, les attrape. C'est un vrai progrès, non ?


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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 08:54

Autrefois, pour m'endormir, j'imaginais que j'étais quelqu'un d'autre. Je conservais mon enveloppe corporelle car je n'étais pas mécontent des services qu'elle me rendait. Je faisais en revanche table rase de mon cerveau. Un véritable échange standard comme chez un mécanicien auto. En douceur. Et aussitôt, mes émotions, mes pensées appartenaient à Jacques Louvain. Je devenais vraiment quelqu'un d'autre. Un peu désorienté quand même, ne sachant pas trop me servir de cet esprit tout neuf qui avait besoin de rodage. D'autant qu'il était totalement dépourvu de mémoire.

Au fil des années, je suis parvenu à apprivoiser Jacques Louvain. Je lui ai constitué une histoire. J'ai dû m'y reprendre plusieurs fois car elle ressemblait trop à la mienne et me donnait de sévères migraines.

Aujourd'hui, l'histoire de Jacques Louvain a suffisamment d'étoffe pour se dérouler sans à-coups. Dernièrement, en plein jour, occupé à mes affaires ordinaires, je me suis aperçu que Jacques Louvain avait pris ma place sans me demander mon avis. J'ai mis cette usurpation d'identité sur le compte de la fatigue. Mon médecin m'a dit que ce n'était pas grave et m'a prescrit des cachets. Ils n'ont pas eu l'effet escompté. Jacques Louvain s'est de nouveau invité dans mon esprit pendant plusieurs heures d'affilée. Les sensations de mon corps étaient si agréables que je n'ai pas beaucoup résisté à l'intrus. Jacques Louvain conduit sa voiture avec aisance, mène sa carrière de professeur de lettres avec brio et toutes les jolies femmes lui tombent dans les bras.

Aussi, ce matin, en prenant ma douche, j'ai senti un changement définitif dans tout mon être. L'imagination commettait une violente effraction de la réalité et ni rien ni personne ne saurait l'en déloger. 

Dominique Boudou est mort dans sa salle de bain. Et c'est Jacques Louvain qui écrit ici. Je suis Jacques Louvain. J'ignore combien de temps durera ma nouvelle vie. Je ne cherche pas à savoir quelle sera son amplitude. Qu'importe ! J'ai envie d'y croire.

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