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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 12:07

Karlo m'a laissé sur le parking de la porte ouest et j'ai attendu que son motoculteur ne soit plus qu'un tremblé dissous dans le lointain. Il m'a dit qu'on se reverrait car il avait parfois à faire à Cordon jaune. Zorra a renchéri en se frottant contre moi. La perspective de les revoir m'a fait du bien au corps et à l'esprit. Cordon jaune était là, devant moi, je n'avais plus qu'à y entrer, normalement, comme on entre dans toutes les villes, mais au moment de franchir la porte, je me suis arrêté. 

J'ai regardé passer les voitures. Moteurs silencieux. Vitesse limitée à trente à l'heure. Interdiction de klaxonner. J'ai pensé à une espèce de jeu à grande échelle. Je ne sais pas pourquoi. Les gens, au volant ou à pied, avaient l'air normal. Beaucoup souriaient. J'ai vu quelques enfants aussi, ni sages ni turbulents, des gosses comme tous les autres. Normaux. Extrêmement normaux. 

Et moi, avec mes traits tirés, mes vertèbres concassées par les tressautements du motoculteur, avais-je l'air normal ? Ne remarquerait-on pas ma veste défraîchie, mon pantalon poussiéreux ? 

Je ne pouvais pas continuer à hésiter. Jacques Louvain n'avait pas entrepris un aussi long voyage pour reculer si près du but. J'ai lu sur une pancarte que les nouveaux résidents devaient se présenter à l'accueil pour les formalités. J'ai arrangé comme j'ai pu mes cheveux avec mes doigts, lissé les manches de ma veste et je suis entré. Une hôtesse est venue à ma rencontre. Rien à voir ici avec l'agence de Mexico. Une pièce vaste, lumineuse. Mariage réussi du verre et de l'aluminium. Au mur, la photo d'une piscine dans un écrin de plantes tropicales.

Quand j'ai dit mon nom, l'hôtesse n'a pas caché sa joie. Jacques Louvain, enfin, Théus va être heureuse. Nous vous avons même cherché en hélicoptère. Oh ! rassurez-vous ! Cette assistance est gratuite la première année, pour toutes les formules. Mais vous êtes fatigué. Notre voiturier va vous conduire à votre maison. Elle est très bien située. Avec une vue sur la ville aussi belle que si vous étiez au niveau 1. Théus vous expliquera. Le fonctionnement de Cordon jaune est simple, vous verrez. Ce soir, si vous le souhaitez, nous organisons une réception pour les nouveaux résidents du mois. Vous avez des questions, Jacques Louvain ?

Mes mains ont décrit des signes improbables dans l'air climatisé. Mes yeux se sont posés sur la photo de la piscine, un peu trop longtemps. L'hôtesse, toute vêtue de jaune, m'a encouragé d'un hochement de tête. Je devais parler. Je devais être normal. Alors j'ai demandé s'il y avait des mouches à Cordon jaune. Un léger voile, mais une seconde à peine, a masqué le sourire de l'hôtesse. 

Des mouches à Cordon jaune ? a-t-elle fait semblant de s'offusquer. Je vois que vous aimez la plaisanterie, Jacques Louvain. C'est une qualité, chez nous. Vous verrez. Non, a-t-elle conclu, pas de mouches à Cordon jaune, pas de moustiques non plus. Nous avons quelques grenouilles autour de l'étang mais elles sont régulièrement contrôlées, c'est naturel.

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 16:34

Vingt kilomètres en cinq heures, sous un soleil si gros que j'ai cru qu'il allait éclater, voilà une épreuve difficile pour Jacques Louvain. Karlo conduisait son motoculteur comme un quad, au grand plaisir de Zorra mi-chat mi-rat, et le paysage valdinguait dans tous les sens. Vu au travers d'une casquette à visière bleue, il déversait partout en moi des ondes bleues, des cascades bleues, des avalanches bleues. Le ciel, haché menu par les embardées de l'engin, n'était que balafres ton sur ton où, dans les écarts du bleu, les nuages saignaient un mauvais blanc.

Mon corps était tout pareil passé à la moulinette de la vitesse. L'estomac à la place du coeur et inversement. Aussi ai-je été soulagé quand j'ai aperçu les panneaux publicitaires annonçant la proximité de Cordon jaune. La brochure que Théus m'avait montrée était rédigée en anglais et en espagnol, mais là, une multitude de langues vantaient les mérites exceptionnels de la ville nouvelle.

Cordon jaune, profitez de votre nouvelle vie

Yellow cordon, enjoy your new life

Cordon amarillo, disfruta tu nueva vida

Gelbe Schnur, haben Ihr neues Leben gern Sie

Cordao amarelo, como sua vida nova

Cordone giallo, amate la vostra nuova vita

J'ai demandé à Karlo de s'arrêter. Je voulais me pénétrer des signes russes, japonais, arabes, finnois, hébreux, j'en passe. J'ai relevé la visière de ma casquette pour les voir dans leur vraie couleur, noir sur fond jaune. J'ai essayé d'imaginer l'effet que ça me ferait de lire le nom de Jacques Louvain en cyrillique. Karlo commençait à s'impatienter sur le motoculteur. Zorra, sans cesse entre mes jambes, m'a déconcentré. Et c'est l'image d'un sèche-cheveux avec sa notice dépliable à l'infini qui s'est imprimée dans mon esprit. 

Quand j'ai repris ma place sur le motoculteur, j'étais si perturbé que Karlo s'est inquiété. Je lui ai dit ce qui m'arrivait et il a ri. Vous êtes un original, a-t-il plaisanté, il n'en manque pas à Cordon jaune, vous verrez. Puis il s'est mis à bidouiller un discours moitié psychologique moitié philosophique. Selon lui, si j'avais vu un sèche-cheveux c'est que je me prenais pour un instrument. Jacques Louvain refusait catégoriquement d'être un instrument. Jacques Louvain sera à Cordon jaune une identité libre, indépendante, constructrice. La preuve ? La voilà ! J'ai arraché la visière de la casquette, j'ai regardé Karlo droit dans les yeux, si intensément qu'il s'est arrêté de rire, et j'ai dit : Le bleu n'existe pas.

Pendant le reste du trajet, alors que mes neurones s'ingéniaient à dissoudre l'image du sèche-cheveux,  la phrase a trotté dans ma tête comme une bande passante. Le bleu n'existe pas. Le bleu n'existe pas. Je le dirai à Théus. Je sais qu'elle sera d'accord avec moi. 


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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 12:35

 Je ne sais pas au juste qui est Karlo. Oui. Avec un k. Il y tient. Pendant une heure il m'a raconté comment il m'a sauvé de la soif. Boire bien sûr, il fallait que je boive, à très petites doses progressivement augmentées. Il y avait aussi toutes ces écorchures sur mon torse, mes bras, mon front, sous mes aisselles. Pleines de terre. Karlo les a enduites d'une graisse qui sentait fort le suint et, surtout, des jours durant, il m'a parlé. Lorsqu'il était obligé de s'absenter il laissait en ma compagnie une bestiole mi-chat mi-rat. Une bonne infirmière, a-t-il dit, elle vous a retenu du bon côté de la frontière en faisant toutes sortes de bruits. Dans votre état, le silence vous aurait tué aussi sûrement que la soif.

Karlo a souri et la bestiole, qui s'appelle Zorra, a fait une grimace et des bonds comme si ses pattes étaient montées sur des ressorts. Puis nous avons mangé un ragoût de mouton avec une bouillie de maïs. Je devais reprendre du poids, disait Karlo, car le chemin était encore long jusqu'à Cordon jaune. Théus pourrait se lasser de vous attendre, a-t-il ajouté.

Sans doute avais-je beaucoup parlé pendant mon sommeil, souvent prononcé le nom de Théus ! Je ne voyais pas d'autre explication. Karlo n'était pas un sorcier qui lisait dans les esprits fiévreux. Il a tapé dans ses mains, Zorra a couiné, et nous sommes sortis. La lumière était si violente que j'ai failli tomber. Karlo m'a tendu une casquette à visière bleue, a souri encore, calmement, maître de chacun de ses gestes, et j'ai vu son motoculteur biplace. Une mini charrette y était attelée. Dedans, des couvertures, des bidons d'eau, des boîtes de conserve, un réchaud à gaz avec sa bonbonne, quelques ustensiles de cuisine, que sais-je encore...

Je n'ai pas posé de questions mais mon étonnement, s'il laissait Karlo indifférent, amusait beaucoup Zorra qui a sauté dans la carriole. Ainsi, j'allais atteindre Cordon jaune en motoculteur alors que Théus y était arrivée dans une berline ultra-moderne. Jacques Louvain s'est vaguement souvenu d'un film où un individu traverse les Etats-Unis  sur une tondeuse à gazon. Mauvais souvenir à chasser d'urgence mais je n'y parvenais pas. Malgré les pétarades et les secousses de ce moyen de transport si peu conventionnel, malgré la longue épreuve du combat contre la soif, la mémoire cinématographique de Dominique Boudou n'avait pas abdiqué.

Karlo m'a de nouveau souri. M'a indiqué que l'attirail de la charrette n'était pas destiné à notre voyage car il ne restait que vingt kilomètres avant la frontière. Puis, comme s'il avait deviné les remous qui perturbaient mes pensées, il a essayé de me rassurer. Le personnel de Cordon jaune était très compétent. Il avait déjà préparé mon séjour. On guiderait mes premiers pas autant qu'il le faudrait, avec une infinie patience. Je n'avais vraiment pas à m'inquiéter.

Je me suis retourné vers Zorra et je suis convaincu qu'elle m'a tiré la langue. Ce n'était pas normal. Ma vie après la soif comportait autant d'énigmes que celle d'avant. Comment ne pas m'inquiéter ? J'ai repensé au rôle bizarre du géant blond. J'ai regardé Karlo avec un k d'un oeil soupçonneux.

Non. Je me faisais des idées stupides. Ce n'était pas possible que. Et que. Et encore que. Je n'avais pas à m'inquiéter.



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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 13:40

J'allais mourir, c'était certain. Les têtes penchées sur moi s'apprêtaient à recueillir ma dépouille dans un drap. Quelques-unes faisaient des grimaces. D'autres gardaient la bouche ouverte. C'était donc ça l'antichambre de la mort. Un défilé de visages tordus. Méconnaissables. Ils attendaient que je passe. D'aucuns peut-être me trouvaient longuet, guignaient discrètement leur montre où miroitaient des désirs pressés.

Puis les visages ont disparu. A leur place, un mur qui roulait vers moi. Je n'ai pas eu peur quand son ombre s'est couchée sur mon corps allongé. La mort était une ombre qui me rentrait dedans. Pas une faucheuse hideuse. Pas une diablesse aux dents vertes. Seulement une ombre. Au fur et à mesure que ma peau l'absorbait le mur avançait. Il s'est arrêté au niveau de mes pieds. J'ai senti une forte chaleur irradier mon sang. Prendre feu. Mes os se mettraient à péter comme des brindilles. Mes veines éclatées déborderaient. Le mur a commencé à se courber, à m'encercler et j'ai crié.

Une main s'est posée sur mon front. Un filet d'eau a coulé dans ma bouche. El camino de la sed es muy largo, a dit une voix. J'ai ouvert les yeux. Et j'ai compris que la mort devrait attendre encore pour m'attraper. Il y avait effectivement un mur en face de moi mais il ne roulait pas. Une espèce de tenture blanche en recouvrait la plus grande partie. Puis j'ai pris conscience de la table sur laquelle j'étais étendu. Dénudé jusqu'à la taille. 

La voix a répété que la soif est un chemin très long. Il faudra du temps, a-t-elle ajouté. Si nous étions arrivés une demi-heure plus tard vous n'auriez pas tenu. Vous avez eu de la chance. 

Un autre filet d'eau, très lentement, a coulé dans ma bouche. J'ai regardé la main qui tenait la bouteille. Homme ou femme, je ne savais pas. Une main neutre et une voix neutre. Qui veillait Jacques Louvain avec autant de patience ? Pourquoi ? J'ai essayé de me souvenir de l'endroit où la soif m'avait fait tomber. Mon corps s'est soudain agité. Sans doute possédait-il une mémoire à laquelle mon esprit n'accédait pas. La main a tamponné mon ventre et mes lèvres avec un tissu humide, mis sous mes narines un flacon de parfum. Je me suis endormi bercé par son odeur de poivre doux. Et j'ai aussitôt rêvé de pluies et de tempêtes. La ville de Cordon jaune n'avait pas résisté à la catastrophe. Une eau boueuse grondait partout. Des yeux, des milliers d'yeux en constellaient la surface. Et ceux de Théus me regardaient.

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 12:19

Une heure a passé et je ne m'en suis pas aperçu. J'ai vu un avion à hélices qui volait bas, une chèvre noire au détour d'un rocher. J'ai entendu des froissements d'agaves, des éboulis, des plaintes d'insectes. Mais rien de ce que je voyais ou entendais ne s'inscrivait dans le passage du temps. Je me suis demandé si cette impression allait devenir plus forte. Au point que, arrivé à Cordon jaune, j'aurais perdu jusqu'à mon identité. Rongée petit à petit par le suc de la marche. 

Je me suis assis sur un pierre plate et j'ai pensé à Théus. Que ferait-elle quand elle constaterait mon absence ? Se dirait-elle tout de suite que j'ai décidé de finir le voyage tout seul ? Et quel serait le rôle du géant blond ? J'ai sorti le revolver de ma poche. J'ai promené mon doigt sur le canon qui m'a paru démesurément long. Un revolver pour tuer les ombres. Mais il n'y en avait pas. A quoi bon cette pensée ? J'ai hésité à jeter l'arme. Je me suis remis dans la marche. Le cadavre d'une bête m'a soudain barré le chemin. Les os déjà avaient blanchi. Un petit peuple de fourmis en terminait le nettoyage. L'image du bébé mort dans une poubelle est revenue tarauder mon esprit. Des nuages, comme suscités par la charogne, ont obscurci le ciel. 

Alors j'ai couru aussi vite que j'ai pu. En concentrant toutes mes pensées sur le chemin. Le chemin en soi. Contenu dans le mouvement des jambes. Jusqu'à oublier les morsures de la poussière, des cailloux, des chardons. Il n'y avait plus ni Jacques Louvain ni Dominique Boudou. Seulement la course. 

Et mon corps s'est mis à sentir mauvais. Et le ciel, trop lourd, s'est appuyé sur mon souffle. Sueur. Soif. Je n'irais pas loin. Rejoindre la piste était encore possible. Des camions y passaient. Allaient peut-être à Cordon jaune pour livrer des marchandises. Mais je risquais de tomber sur la voiture du géant blond. Théus serait assise à côté de lui. Comment m'accueillerait-elle ? Et si le géant blond décidait de ne pas s'arrêter ? 

Je me suis de nouveau assis et j'ai cherché un moyen pour chasser les odeurs de mon corps. Ne pas puer. Un corps qui pue se transforme vite en un esprit qui pue, une mémoire qui pue. J'ai attrapé une poignée de terre et j'ai frotté énergiquement mon cou et mes aisselles. La sueur sentait moins la mort. Je respirais cependant toujours aussi mal. La soif dansait devant mes yeux comme un spectre de comédie. Qui me dirait bientôt des railleries, des méchancetés, des malédictions. Quel visage prendrait-elle ? Pour m'abattre ?

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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 12:59

L'hôtel-restaurant a surgi au bord de la piste comme si les entrailles de la terre l'y avaient poussé. C'était un mélange de béton, de ladrillos, de parpaings récupérés, de ferrailles en tout genre. Autour, de la pierraille sans arbres ni herbes où gisaient des carcasses en morceaux. Pelleteuses, bulldozers, cabines de camions. Nous étions les seuls clients. Au menu, des empanadas trop pimentées, de la salade de fruits en boîte et de la bière tiède. Après le repas, la serveuse nous a montré les chambres. WC et douche sur le pallier mais lits assez confortables. Dormir compte ici plus que manger. 

J'ai demandé si Cordon jaune était encore loin. Soixante kilomètres, a répondu la serveuse, mais il faut quatre heures pour les faire. La piste est un serpent, a-t-elle ajouté. Le géant blond a grommelé, est allé se coucher. J'ai regardé Théus qui faisait semblant de regarder le fond de la bière au fond de son verre. J'étais de plus en plus convaincu que quelque chose n'était pas à sa place. Je lui ai dit que j'avais besoin de me dégourdir les jambes avant de dormir. Elle m'a souri et je suis sorti.

Le soleil m' a aussitôt paru louche. Mal découpé sur le ciel. Avec des rayons qui n'étaient pas droits. Des serpents eux aussi, peut-être. La voiture en revanche paraissait normale. Poussiéreuse puisqu'elle avait roulé dans la poussière. Le géant blond avait laissé les clés sur le tableau de bord. Comment un individu aussi prudent pouvait-il commettre un erreur pareille ? Jacques Louvain a ricané. Il ne tomberait pas dans le piège. Ne volerait pas la voiture. On l'observait, qui sait, depuis les fenêtres de l'hôtel. J'ai pris le revolver de la boîte à gants et je me suis promené parmi les carcasses d'engins mécaniques. J'ai touché des portières arrachées, des chenilles démantibulées, des barils rouillés. Leur réalité m'a rassuré sur ma propre réalité et mon désir de continuer seul le chemin. Je pouvais parcourir les soixante kilomètres en trois jours. Je dormirais à la belle étoile. Manger ? Boire ? Je m'arrangerais. Jacques Louvain avait de l'audace. Il n'était pas un petit professeur de lycée qui dépiaute du Victor Hugo à la chaîne. Mais Théus ? Ses yeux verts, ses baisers, son énergie ? Je l'ai imaginée dans les bras du géant blond et j'ai ricané, encore.

J'ai gravi une espèce de talus derrière l'hôtel. J'ai commencé à marcher sans me retourner. Dissoudre dans la marche, me suis-je dit. Dissoudre toutes les entraves au mouvement. Les mémoires bancales. Les pensées bulles. Modeler en marchant le corps de Jacques Louvain et parvenir à Cordon jaune sans qu'il y reste le moindre résidu de Dominique Boudou. Courir si nécessaire pour arriver avant Théus et l'attendre. Rêver de sa chair frémissante comme dans un chabadabada. Avoir cette légèreté là. La légèreté, une affaire de jambes. Rien d'autre.


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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 12:59

Je ne sais pas comment le réel advient. Le géant blond m'a désigné d'un coup de menton la boîte à gants et je me suis retrouvé avec un revolver dans les mains. Je l'ai pointé sur le paysage. Des cailloux et des cactus. De la poussière. Du silence. A l'arrière de la voiture, Théus roulait des yeux et encore des yeux. Que s'était-il passé ? Pourquoi ce freinage brutal ? Jacques Louvain a baissé le canon du revolver. Le géant blond a crié. Peligro ! Peligro ! Alors je me suis remis en position de tir en me demandant qui pouvait bien être ce Peligro. La scène a duré une éternité. Rien ne bougeait parmi les rocailles. Le silence figeait le moindre souffle d'air. Puis, subitement, le géant blond a dit que le peligro était écarté. Les yeux de Théus n'en continuaient pas moins leur roulement d'enfer. Que le réel perde la tête l'effrayait plus que tout. Elle a submergé le géant blond de questions auxquelles il n'a pas répondu. Il a repris le volant comme si rien ne s'était produit. Je me suis dit que quelque chose n'était pas à sa place. Quelle chose ? Quelle place ? 

J'ai repensé à ma première journée en tant que Jacques Louvain. Ce nouveau tissage dans mon cerveau. Les connexions avec le coeur qui battait mal, avec les jambes qui marchaient mieux. J'ai regardé mes mains si habiles désormais à capturer les mouches. Elles venaient de tenir un revolver et c'est cela qui n'était pas à sa place. Il fallait, bien sûr, que Jacques Louvain marque sa différence de façon indélébile. Par une action que Dominique Boudou n'aurait jamais su vivre. Afin que la mécanique électro-chimique de mon cerveau procède à des agencements neuronaux propriété exclusive de Jacques Louvain.

Et j'ai enfin compris. Le réel que nous venions de connaître n'était qu'un faux grossier. La carretera de la muerte n'avait rien d'un repaire de bandits. L'agence spécialisée dans l'organisation de disparitions montait des scénarios pour que ses clients acquièrent au plus vite une mémoire d'ancrage. Le géant blond faisait l'acteur. J'ai regardé les plis de son cou rabattus sur le col de sa chemise. J'ai regardé ses cheveux dont la blondeur m'a paru suspecte. Puis je me suis tourné vers Théus. J'ai cherché l'éclat vert au milieu de ses yeux qui ne roulaient plus. Théus. Théus. Dans quel roman épique avait-elle dégotté ce nom d'aventurière ? Pourquoi me paraissait-elle maintenant trop calme ? Hein ? Dis-moi ! Tu as eu peur, forcément. Dis-le moi que tu as eu peur.

Théus a posé un doigt sur mes lèvres. Un peu de gris couleur d'oiseau a cerclé le point vert de ses yeux. La mort est un songe, a-t-elle murmuré. J'ai trituré pendant une heure cette phrase sans fond ni fin. Interrogé le cou trop gras du géant blond. Les vitres teintées de la voiture. L'enveloppe que gardait Théus dans son sac à main et qu'elle n'avait pas encore ouverte. Nous n'étions qu'à mi-chemin de Cordon jaune. Nous allions devoir nous arrêter pour manger et dormir avant de reprendre la route. J'aurais le temps, alors, d'aviser. Mais une chose était sûre. Je refusais que la vie et la mort de Jacques Louvain soient des songes de dernière catégorie. Je franchirais tout seul les portes de Cordon jaune.

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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 11:44

Nous avons quitté Mexico escortés par deux motards. Le géant blond conduisait en serrant les dents. Au moindre ralentissement, sa main droite se posait sur la poche de sa veste. Théus, pour la première fois depuis notre départ, se rongeait les ongles. Nous avons traversé des banlieues verruqueuses, des bidonvilles d'éverite et d'adobe, des entrepôts sinistrés, des décharges à ciel ouvert. Enfin, une autoroute est apparue. Les motards ont fait demi-tour. Le géant blond s'est détendu. Nous a adressé un clin d'oeil dans le rétroviseur.

Je me suis rapproché de Théus. L'angoisse lui donnait une beauté dont Dominique Boudou ne s'était jamais aperçu. Je me suis dit aussi que son visage se modifiait au fur et à mesure qu'elle entrait dans sa nouvelle identité. Mais entre-t-on dans une identité comme dans un appartement ? 

Le géant blond, qui n'avait pas encore décroché un mot, m'a sauvé de cette question sans issue. Il a raconté sa vie étriquée en Islande, sa soif d'aventures sous le soleil, son job à l'agence qui lui a permis de louer une chambre de huit mètres carrés. Il a dit qu'ici tout était amazing et peligroso. Il a touché la poche de sa veste. Mais vous avez fait le bon choix, a-t-il continué, la sécurité règne à Cordon jaune. 

J'ai repensé à cette histoire de choix. Et j'ai buté sur les mêmes impasses qu'avec l'idée de l'identité comparée à un appartement. Des murs partout bien trop hauts. Des clés dont j'ignorais l'usage. Alors j'ai regardé le paysage par la vitre teintée. Des escarpements à nu, des saignées de terre rouge puis noire, quelques agaves ici et là, deux ou trois toits plats hérissés de ferrailes rouillées. La mémoire de Jacques Louvain enregistrait soigneusement chaque image dans tous ses détails. Un pneu de tracteur sur un toit plat renforce le souvenir du toit. Un animal mort à côté d'un agave précise aussi sûrement les contours de la plante que la plante elle-même. J'en ai fait la remarque à Théus qui a haussé les épaules. Elle m'a répondu que j'allais me faire des noeuds au cerveau. M'a conseillé de me détendre. 

J'ai repris mon observation du paysage. Nous roulions maintenant sur une piste que le géant blond a appelée carretera de la muerte. Malgré la climatisation dans la voiture, j'ai eu de la sueur au front. Théus a demandé si on pouvait avoir de la musique. N'importe laquelle. Des notes sirupeuses ont aussitôt dégouliné. Violonades et mandolinades exaltant l'éternelle beauté de l'America del Sur. Le paysage aussi devenait poisseux. Dessinait sur la vitre des images délitées. J'ai pensé au mal que les photos d'autrefois avaient pour sortir du liquide révélateur. Et j'ai vu des yeux qui me regardaient. Si nets. Si fixes dans ce décor changeant. J'ai voulu partager mon inquiétude avec Théus qui m'a ri au nez. Je me suis renfrogné, blotti le plus loin possible d'elle sur la banquette. Pour un peu, j'aurais souhaité redevenir Dominique Boudou, retrouver la routine du lycée grouillant de grandes duduches et de petits boulots. Mais Théus m'a embrassé comme jamais elle ne l'avait fait. Un baiser d'amour si démonstratif que le géant blond a monté le son de la musique. Les yeux ont disparu de la vitre. Ces yeux qui n'étaient pas ceux du paysage mais ceux de Jacques Louvain, par le truchement d'un simple reflet. Que cherchaient-ils en moi ? Quel message désiraient-ils me faire passer ? Aurais-je bientôt à me méfier de mes yeux ? Et si je devais me méfier de mes yeux, étendrais-je le soupçon aux autres parties de mon corps ?

Un violent coup de freins suivi d'une embardée a dynamité mes pensées. Le géant blond est sorti de la voiture revolver au poing et il nous a dit que désormais il faudrait ouvrir l'oeil. Carretera de la muerte.

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 12:45

Nous sommes assis, Théus et moi, dans une pièce guère plus grande qu'un mouchoir de poche, sur des clubs autrefois cramoisis. La lumière y pénètre par une fenêtre au grillage serré. L'air suffoque. Un ficus baisse la tête sur son pot à sec.

Une femme, qui étouffe sous un maquillage trop lourd, dit que nous avons fait le bon choix. A côté d'elle, une espèce de géant blond opine. L'agence a fait ses preuves, continue la femme. Avec toutes ces disparitions. Desaparecer, ponctue-t-elle. Au Mexique c'est une loi naturelle. Hommes, femmes, enfants, pschiiit ! 

Le géant blond consulte nerveusement sa montre. Palpe nerveusement une rotondité qui déforme sa veste trop ajustée.

Je me dis que je suis encore dans un film mais que les Indiens ont des gueules de malfrats piqués, les cow-boys des hures grasses de corrompus. Je m'étonne de l'aplomb de Théus que rien ne surprend. Tout semble entendu. Prévu de longue date. Des rails sans aiguillages. A l'aéroport de Mexico, je gardais la main sur ma carte de fidélité Célio, pour exciper de mon identité, sauf que nous n'avons montré aucun papier au contrôle. Allez-y, monsieur Louvain ! Oui, oui, un taxi vous attend. 

Desaparecer, redit la femme plombée par le rimmel. Cela exige de l'organisation. Nous travaillons en étroite collaboration avec Cordon jaune. Vous avez lu la brochure, n'est-ce pas ! Nous sommes heureux d'avoir des clients européens. Nos prestations sont à la hauteur de vos ambitions. Un questionnaire vous sera soumis un mois après votre arrivée. Jusqu'à présent, les retours sont positifs. 

Dans la rue, un vacarme de voix excédées se mêle à un fracas métallique. Accident ? Querelle ? Emeute ? Des sirènes recouvrent le tout. La femme soupire. Le géant blond se gratte. Le ficus s'étiole un peu plus. La lumière vire au noir.

Nous sommes plusieurs agences à avoir investi dans le programme de Cordon jaune, poursuit la femme. Il y a tellement de gens qui souhaitent disparaître. S'offrir une vie nouvelle. C'est un marché en expansion. Naturellement, cela représente un coût élevé. Nous avons de nombreux clients américains, japonais. Vraiment, vous avez fait le bon choix.

Théus signe d'ultimes papiers qui représentent d'ultimes formalités. Le géant blond respire mieux. Le tohu-bohu de la rue s'effiloche comme un nuage sans consistance. La femme se lève et tout le monde se lève aussi. Sourires sur toutes les lèvres. Mais il faut partir sans tarder. La route est longue, très longue pour atteindre le point où l'on n'est plus soi.

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 10:45

Le pilote annonce qu'il reste deux heures de vol et que la météo à Mexico est au beau fixe. Nous sommes dans l'avion depuis dix heures. Une évidence pour Théus mais pas pour moi. Comment reconstituer cette durée ? Jacques Louvain a beaucoup dormi, regardé trois fois le western italien qui continue à passer en boucle. Il a fait la queue quatre fois dix minutes devant les toilettes et s'est demandé si sa vessie supportait l'altitude. Il s'est, surtout, posé un tas de questions dont le temps exact est impossible à établir. Bref, je suis perdu. Egaré dans des pensées plus volatiles que l'éther. Si au moins une mouche accourait ! Je pourrais suivre son fil. Bien sûr, les mouches ne sont pas des araignées. Le fil qu'elles tissent est invisible. Mais j'ai précisément besoin d'un fil invisible. Qui ne soit pas une prison pour Jacques Louvain.

Un rayon de soleil par-dessus les nuages s'est pris dans les cheveux de Théus. Il agissait comme une loupe parmi les mèches. Alors j'ai pensé au jeu de Théus. Que savait-elle vraiment de Jacques Louvain ? A-t-elle lu mon livre blanc ? Comme nous sommes partis sans bagages il est resté à Bordeaux. A peine né au monde Jacques Louvain s'éparpille déjà. La vie à Cordon jaune risque de manquer d'évidence. La brochure écrite en anglais et en espagnol est un tissu d'énigmes. J'ai cru comprendre qu'à Mexico un taxi nous conduirait à une espèce d'agence où on nous expliquerait les démarches. J'ai cru deviner que le nom de Cordon Jaune était l'émanation d'une curiosité géologique. La construction de la ville n'était pas achevée. Pas répertoriée non plus. Sur aucune carte. Elle existait donc sans exister. A mi chemin entre le réel et l'imaginaire. Comment nommer cet espace-là ? Comment en percevoir les dimensions ?

Le rayon de soleil vient de se poser sur le bout du nez de Théus. Bientôt, il s'enroulera autour de son cou avant de s'attarder sur sa poitrine. Un rayon de soleil comme un scanner. Qui saurait tout capter de Théus. Ses émotions-ses pensées-ses désirs-ses...- Et j'ai eu peur. Jacques Louvain n'est guère plus hardi que Dominique Boudou.

Vite. Aller aux toilettes. Se laisser bercer par les chevaux du western en attendant. S'accrocher au fil de la mouche inventée. Oublier le corps qui pique.

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