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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 13:22

Le fonds de la bibliothèque de Cordon jaune loge sur cinq étagères de quatre-vingts centimètres de long.

Première étagère : faune et flore de la région de Cordon jaune. Ce sont des ouvrages à couverture souple, joliment illustrés, accompagnés d'un texte bref mais précis. A la fin, un quizz permet au lecteur d'évaluer ce qu'il a retenu de la couvaison chez la buse à queue rousse ou de la surface transpiratoire des cactus dans le désert de Sonora.

Deuxième étagère : précis et manuels d'économie. Présentation efficace des meilleurs placements à réaliser. Perspective jusqu'à dix ans des retours sur investissements. Les livres sont préfacés par un résident du niveau 1 qui raconte sa réussite, photos à l'appui : berlines-bijoux-bateaux. Les dernières pages sont des fiches de calcul détachables.

Troisième étagère : éditions du trombinoscope de Cordon jaune et monographies des célébrités. Les reliures des monographies sont roses avec des incrustations d'hologrammes qui représentent, aussi, des berlines, des bijoux et des bateaux. Un code offre un accès internet à une banque d'images pour imprimer la photo de son choix.

Quatrième et cinquième étagères : raos. Les raos sont des romans assistés par ordinateur. N'importe qui peut en écrire un dans la langue de son choix. La salle de lecture possède un équipement informatique de haut niveau prévu à cet effet. La rédaction du livre prend deux heures et son impression trente minutes. Les ouvrages sont disponibles dès le lendemain dans les distributeurs automatiques de la ville.

J'ai lu quelques titres de raos. J'en ai feuilletés d'autres et je suis passé dans la salle de lecture. Un vieux monsieur parcourait un dictionnaire d'entomologie et prenait des notes à l'ancienne, sur un un carnet, avec un stylo bille. Je lui ai demandé où était le bibliothécaire. Il m'a souri. Il m'a dit qu'on voyait que j'étais un nouveau résident. Puis m'a expliqué. Il n'y a pas de bibliothécaire. Une employée de l'autre côté assure une permanence deux heures par semaine. Elle s'occupe aussi de l'entretien.

Jacques Louvain n'a pas pu cacher son trouble. Ses yeux ont survolé la rangée des ordinateurs, des webcams, se sont posés sur les sièges gonflables en forme de bulle de la salle de lecture. Une ride a barré son front.

Le vieux monsieur m'a coulé un regard humide. Laissez-vous porter, a-t-il dit, vous gagnerez du temps. Le temps de Cordon jaune paraît suspendu mais c'est une apparence. Seulement ça : une apparence.

J'ai mieux respiré quand je me suis retrouvé dehors. Je n'étais pas prêt à écrire mon rao. Théus, peut-être, s'y laisserait aller. En attendant, j'avais une énigme à résoudre. C'est quoi, l'autre côté de Cordon jaune ?



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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 17:12

Il m'a fallu du temps pour réaliser que je venais de passer ma première nuit à Cordon jaune. J'ai regardé la chambre, le bout arrondi du lit, les draps. J'ai regardé la fenêtre aussi, qui ressemblait à toutes les fenêtres cadrées dans la lumière du matin. J'ai attendu qu'ils prennent du sens. Et que prenant du sens, ils m'aident à reconstituer les événements de la veille. 

Théus était levée. J'ai mis son oreiller sur ma poitrine. Dehors, les bruits de la vie allaient leur train ordinaire. Une sourdine à peine piquetée de quelques éclats dont la provenance m'échappait.

Puis je me suis traîné jusqu'à la salle de bain. J'ai posé l'oreiller de Théus sur le bord de la baignoire et j'ai observé ma peau dans la glace. Je me suis dit que si je lui donnais la parole elle aurait probablement des choses à raconter. Existe-t-il un roman où le narrateur est une peau ? 

J'ai ri. Je me suis douché en faisant attention à ne pas mouiller l'oreiller de Théus et je me suis habillé. Jacques Louvain a des habits tout neufs dans la penderie. Ils lui vont bien. Ils correspondent à ses goûts. Théus a vraiment tout prévu. Je ne sais pas comment elle a fait pour tout prévoir, avant même que nous soyons partis de Bordeaux. Il faudra que je lui en parle. Mais elle n'est pas à la maison. 

Alors j'ai décidé d'aller me promener. J'ai laissé l'oreiller de Théus en équilibre sur le bord de la baignoire pour qu'elle se pose des questions à son retour. J'avais le coeur léger, trop léger peut-être. Qu'était-ce donc ? La beauté des fleurs dans les bacs sur les trottoirs ? La constance du soleil au-dessus de Cordon jaune ? Les gens, qui eux aussi se promenaient ? 

Je ne sais pas. La légèreté appartient au corps de la ville. Le pourquoi du comment n'a aucun intérêt. J'ai traversé des chantiers, des zones piétonnières, des squares. J'ai vu des voitures en stationnement, des terrasses de café et de restaurant, des magasins de toutes sortes et, je m'en persuadais à chaque pas, ni le pourquoi ni le comment ne m'amèneraient à comprendre cette légèreté-là. 

Et je suis arrivé devant la bibliothèque de Cordon jaune. Petite. Pas d'étage. Des ferrailles qui dépassent du toit annoncent peut-être qu'on en construira un. J'ai pensé aux quelques milliers de livres que Dominique Boudou avait lus. Je me suis souvenu de son combat perdu contre leur désordre. Le bibliothécaire de Cordon jaune connaît-il aussi les affres de la défaite ? Rêve-t-il encore d'inventer le classement idéal de ses ouvrages ?

J'ai enfin poussé la porte de la bibliothèque. Et toute ma peau s'est mise à rigoler.


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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 20:39

L'apparition de Johnsona a été saluée par un feu roulant d'applaudissements. Les nouveaux résidents de Cordon jaune, du fait qu'ils étaient nouveaux, ne connaissaient rien d'elle. Pourquoi une telle ferveur ? Comment Théus, qui ne manquait pas de discernement, avait-elle pu y succomber ? Les paillettes, sans doute, tombées du plafond quand le rideau s'est ouvert. Les projections des gens ordinaires sur les gens célèbres. 

Non. Il y avait autre chose. Mais je ne savais pas quoi. La beauté ? Sûrement pas. Le timbre de la voix ? Les gestes ? Non plus. L'Américaine du sud avec son pli sous la lèvre m'a donné une piste. J'ai mis du temps à me faire à son espagnol mouillé des Andes mais je crois avoir compris ça : 

Aparecer y desaparecer son como una moneda echada. Cara buena. Cara mala. Pero las caras se mezclan y no sabes donde esta el camino. Apparition. Disparition. Les deux faces d'une pièce de monnaie. La bonne et la mauvaise. Qui se mélangent et on sait plus où on est.

J'ai fait la moue. J'ai mieux regardé la Sud-Américaine et je l'ai trouvée jolie. Malgré son boniment. Elle s'est assise à côté de moi et nous avons écouté Johnsona. Elle a dit qu'elle était contente d'être parmi nous. Honey. You are honey. Le public a encore applaudi. Théus aussi s'est assise à côté de moi. Elle m'a expliqué que honey veut dire miel et qu'on dit ça aux gens quand on les aime. 

J'ai refait la moue. Les insectes, apparemment, n'avaient guère droit de cité à Cordon jaune. J'imaginais mal des abeilles y fabriquer du sucre dans des ruches. Théus et l'Américaine du sud ont trouvé que j'avais l'esprit tordu. Pendant que Johnsona continuait son baratin en envoyant des foisons de baisers au public, je suis retourné au buffet. Le directeur de Cordon jaune faisait la cour à un banc de femmes du niveau 1. Il était si caricatural dans son ridicule que Dominique Boudou a pris le pas sur Jacques Louvain. J'ai vidé à même le goulot une demi-bouteille de champagne et lui ai dit que dans une autre vie il serait parfumeur de tabourets. Silence. Visages émaciés de stupeur. Alors que les couples de gros se mettaient à gigoter des pas de danse, sans musique, mais les gros aiment la danse s'ils ont trop bu.

Quelqu'un m'a tapé sur l'épaule. Un huissier. Mine sévère. Je n'ai pas fait le malin. Pendant deux heures j'ai contemplé le ciel de Cordon jaune en regrettant les cigarettes de Dominique Boudou. La lune allait et venait entre les nuages très découpés. Des étoiles s'allumaient à intervalles réguliers. Eclairaient des arbustes qui frémissaient alors qu'il n'y avait pas de vent. J'ai sorti de ma poche la rose rouge que j'y avais glissée dans une intention dont le sens m'échappait. J'ai fait tourner la tige. Jusqu'à ce que les nuances du rouge m'étourdissent. Et j'ai roté.

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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 14:02

Un huissier nous a introduits dans une salle de conférences. Des sièges confortables où nous avons pris place à notre guise. Les résidents du niveau 1, venus en voisins de leurs somptueuses villas, se sont aussi mélangés à nous. Pas de couleur imposée pour eux. Mais les messieurs portaient surtout du gris et les mesdames du noir perlé.

Un couple de gros s'est installé devant nous alors qu'il y avait des fauteuils libres ailleurs. Les prunelles vertes de Théus ont aussitôt grésillé. Mauvais signe. Je lui ai chuchoté que les cous des gros faisaient comme de la pâte à modeler sur le col de leur chemise.  Elle s'est détendue. M'a pris la main.

Au bout de dix minutes, le directeur de Cordon jaune s'est avancé sur une estrade. Nous a tenu un discours en anglais. Our staff is very glad to meet you in Yellow Cordon. Every one here is owner of the city, for best only. And son on. Jacques Louvain n'a pas tout compris mais le ton et les gestes du directeur étaient éloquents. Cordon jaune s'avère un projet de société unique au monde. Un développement hors les murs est déjà en cours de réalisation, avec un retour sur investissement de vingt-cinq pour cent.

Je n'ai pas écouté la suite. Je me suis dit que les cous des gros se mettaient à couler. Les épaules feraient pareil, puis...

Des applaudissements très nourris m'ont ramené à la réalité. Une hôtesse est venue à son tour sur l'estrade. Elle a dit qu'un buffet nous attendait dans la pièce d'à côté et qu'il y aurait une surprise. Les gens ont encore applaudi.

Je n'ai pas beaucoup mangé. J'ai bu plusieurs flûtes de champagne qui m'ont coupé les jambes et je me suis appuyé à une colonne en marbre rouge. Les gens du niveau 2 et du niveau 3 montraient une franche gaieté. Quelques-uns s'esclaffaient. Ceux du niveau 1 affichaient une attitude plus réservée. Les femmes restaient entre elles, portaient une main à leur bouche pour cacher leurs dents si elles riaient. 

Théus allait de groupe en groupe, butinait des mots ici ou là, faisait ondoyer ses cheveux. J'ai repensé au géant blond qui nous avait conduits, au revolver que je lui avais pris dans sa voiture et que Karlo avec un k ne m'avait pas rendu. Pour un peu je serais devenu maussade. Le marbre rouge de la colonne m'apparaissait soudain comme un stuc des plus vulgaires. J'ai eu envie de boire encore.

Mais un rideau s'est ouvert et Johnsona, très à l'étroit dans son fourreau, a fait son apparition.

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 12:37

Le mini bus s'est garé à côté des mini bus qui venaient des autres portes de la ville. Nous étions une petite quarantaine de passagers et nous ne savions pas quoi faire. Il fallait attendre. Une hôtesse viendrait à notre rencontre, nous expliquerait. J'ai demandé à notre chauffeur d'être plus précis et il m'a répondu que c'était la consigne. Une hôtesse viendra vous expliquer. Je n'ai pas insisté. Je me suis promené, sans m'éloigner, sur le parking. J'aurais volontiers fumé une cigarette. Mais Jacques Louvain ne fume pas. Il a fini le dernier paquet de Dominique Boudou dans un bois aux alentours de Bordeaux. Pas question de s'y remettre. De toute façon, je crois que personne ne fume à Cordon jaune. 

J'ai regardé le paysage du niveau 1. Tout y est plus vaste. Les maisons ont un étage, voire deux. Un jardin devant et un autre derrière. Tonte automatique de la pelouse. Une merveille de technologie qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Tout y est plus silencieux aussi. Les voitures, dont beaucoup sont des prototypes, semblent rouler sur des coussins d'air. 

J'ai de nouveau pensé au refuge où Karlo avec un k m'a sauvé de la soif. J'aurais aimé surprendre le bourdonnement d'un abeille au coeur d'une fleur, un aboiement dans une cour. Je suis revenu vers le groupe des passagers et j'ai écouté la conversation à laquelle Théus participait. Les gens étaient contents. Ils suivaient les conseils donnés par les panneaux publicitaires. Ils se laissaient porter. Quelques-uns échangeaient leurs impressions sur Johnsona qu'ils avaient vue à la télévision. Elle sera là. Elle nous souhaitera la bienvenue. C'est une personne qui a su rester simple. Elle se déplace sans escorte dans les rues. Théus partageait cette opinion. Elle n'avait pas vu Johnsona en vrai mais il était évident pour elle que la Japonaise teinte en blanc méritait l'éloge. D'ailleurs, elle ouvrirait le bal. Le bal ? D'où Théus tenait-elle cette information ? 

Je me suis prudemment mis en retrait. Jacques Louvain n'avait aucun goût pour la danse. Il était en cela pareil à Dominique Boudou. A quoi bon ces gigotis gigotas sur un parquet ciré au son d'une musique dégueulasse ? 

Alors j'ai regardé l'Américaine du sud. Elle aussi se tenait à l'écart. Le pli de sa lèvre inférieure, plus prononcé, m'inquiétait sans que je sache pourquoi. Personne d'autre n'avait un tel pli sous la lèvre. Personne d'autre non plus n'avait une rose dans sa poche.

Et nous avons vu monter vers nous une troupe habillée en vert clair, un vert de feuille tout juste née. Les résidents du niveau 3. Il n'y aura pas que du blanc à la réception. Il y aura aussi du vert. Et une tache rouge.

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 12:13

Un mini bus électrique est venu nous chercher. J'ai regardé les autres passagers, des nouveaux résidents donc, habillés de blanc tout pareil. Il y avait deux couples et trois personnes seules. Théus m'a poussé du coude, a pouffé. Les couples l'amusaient beaucoup. Que des gros. Amas de chairs impossibles à dater. Triples mentons en cascade touchant des seins trop remontés. Frottements de cuisses, d'aisselles. Rougeurs partout sur la peau des cous. Sueurs.

Imagine qu'ils vont danser, a chuchoté Théus. J'ai pensé à la rose dans la poche de ma veste. Comment ses pétales vibreraient-ils sur la chemise de cet homme lourd dont la tignasse rebique, de cette femme aux boutons de chaleur jusque sous les yeux ? Quelle vie nouvelle pouvaient-ils espérer ? 

J'ai regardé Théus. Je me suis regardé. J'ai regardé l'une des personnes seules. Une Américaine du sud, trente-cinq ans peut-être. Un léger pli sous sa lèvre inférieure teintait son visage d'une indécise mélancolie. Je me suis dit que j'observais là une existence bien fragile. Elle ne tiendrait pas longtemps à Cordon jaune. Un jour, marchant au hasard des rues, son corps se dissoudrait comme un morceau de sucre. Il n'en resterait rien. 

J'ai imaginé que ce phénomène ne serait pas isolé. Des centaines d'habitants en seraient victimes. Une rumeur se propagerait. On aurait vu une nageuse fondre à la piscine malgré son ossature robuste. On aurait retrouvé sur un banc des habits qui gardaient une position d'homme assis. Où était donc passé leur propriétaire ? Comment les vêtements pouvaient-ils conserver leur maintien ?

Jacques Louvain s'est inquiété. Il savait que son imagination lui jouait des tours mais ne parvenait pas à s'en défaire. Il a serré le bras de Théus, a appuyé sa tête contre la sienne. Le corps de Théus semblait assez résistant à toute forme de dissipation.

Théus ?

Oui ?

Non. Rien.

Alors que le mini bus abordait les premières villas du niveau 1, je me suis pris de sympathie pour les couples de gros. Cordon jaune ne deviendra jamais une cité fantôme. 

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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 13:08

Oui, depuis notre maison, la vue est belle. Comme au niveau 1, a dit l'employée à l'accueil. Mais moi je n'ai rien vu. Je ne vois rien, ai-je dit à Théus. C'est que tu es fatigué, m'a-t-elle répondu, on ne traverse pas le désert sans fatigue. Je me suis allongé sur le canapé du salon et j'ai regardé le jardin par la baie vitrée. La pelouse est impeccable. Un vert tendre apaisant. Au milieu, un mini bassin où chuinte une eau de source. Qui accompagne le bercement des arbustes en fleurs. Des touches de bleu et de jaune composent un tableau dont les tons ne se mélangent pas. Alors que les branches bougent.

J'ai demandé à Théus s'il y avait du vent. Elle a ri. Je n'ai pas insisté. A Cordon jaune, si j'ai bien compris, il faut se laisser porter. Des panneaux publicitaires l'affirment un peu partout dans la ville. Pour optimiser votre nouvelle vie, laissez-vous porter. Dominique Boudou n'a jamais su. Jacques Louvain doit donc y parvenir. 

Mais se laisser porter par quoi ? Par qui ?

Théus a posé un doigt sur mes lèvres et m'a longuement embrassé. Tu verras, a-t-elle murmuré, tu viens juste d'arriver, tu t'y feras. Puis elle a insisté pour que nous allions à la réception des nouveaux résidents. Elle a sorti de la penderie un costume blanc parfaitement ajusté à ma taille et m'a montré sa robe, blanche aussi. Elle m'a dit que les organisateurs de la fête avaient choisi le blanc pour les habitants du niveau 2. 

Après avoir enduré une avalanche de bleu sur le motoculteur de Karlo avec un k, quelque chose en moi refusait la dictature du blanc. Prenez une bassine et un shaker, versez-y tous les pigments du monde, secouez secouez, et les couleurs s'en vont comme les taches du tourment, fondent fondent et atteignent l'absence immaculée, un blanc au travers duquel on passe et on se perd. Jacques Louvain ne voulait pas se perdre. Il avait acheté un livre blanc pour ça, ne pas se perdre dans la mémoire à construire, en faisant reculer le blanc avec du noir.

Et Johnsona sera là, a conclu Théus en filant dans la salle de bain. 

J'ai poussé un long soupir. J'ai fait le tour du jardin et j'ai regardé la belle vue en contrebas. Des allées arborées. Des toits plats et d'autres pentus. Une partie de la piscine, celle qu'on voit partout en photo. Des gens qui se promenaient. Je les ai imaginés vêtus de blanc. Les arbres aussi je les ai imaginés en blanc. Une phrase que Dominique Boudou avait retenue dans un roman américain est venue me titiller.

Ici on peut disparaître sans s'en apercevoir.*

Les aiguillages de mon cerveau ont grincé si fort que mes mains se sont précipitées à mes tempes. J'ai cueilli une fleur rouge. Je l'ai délicatement glissée dans la poche de mon costume. Dès que j'aurai franchi le seuil de la réception, je l'accrocherai à ma boutonnière. 

* in Moins que zéro, Bret Easton Ellis

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 14:27

Les habitations de Cordon jaune sont classées en trois niveaux selon des critères de surface habitable, de confort, de panorama et de prestations de service. Celles du niveau 1, traversantes, offrent une vue double, sur l'intérieur et l'extérieur de la ville. Un équipement domotique régi par un ordinateur à commande vocale assure la sécurité du logement, règle la consommation d'énergie et soulage les habitants des tâches les plus ingrates. De nombreux capteurs au ras du sol aspirent la poussière. Le réfrigérateur gère les denrées stockées, alerte les usagers sur les dates de péremption des aliments et, connecté à l'intranet-services de la ville, se charge du réapprovisionnement.

J'ai pensé à l'abri précaire où Karlo m'a guéri de la soif. J'ai pensé à la nature tout autour, bourdonnante d'insectes, et aux espiègleries de Zorra mi-chat mi-rat. J'ai demandé au voiturier de me parler plutôt du niveau 2 puisque c'est là que nous allions. Ses narines ont émis un sifflement de cafetière encrassée. Rien à voir, a-t-il dit d'un ton presque sec, tout est plus petit. L'assistance technologique se limite à la sécurité et à la maîtrise de l'énergie. Mais c'est confortable quand même, s'est-il repris en forçant son sourire. Chambres de douze mètres carrés, bonne literie, cuisine américaine bien aménagée et séjour lumineux qui ouvre sur un jardin. Naturellement, vous aurez un écran plat dans toutes les pièces. Il y en a même au niveau 3. En revanche, ni piscine, ni solarium, ni salle de sport. Vous devrez vous rendre dans les installations municipales.

J'ai dit au voiturier que je fuyais le soleil comme la peste, que les performances sportives n'étaient pas mon fort sauf pour attraper les mouches et son nez a de nouveau sifflé. Selon lui, Jacques Louvain manquait d'envergure. Il vivrait sa nouvelle vie comme la précédente, chichement. Il ne gravirait pas les échelons de la gloire aux côtés d'une créature comme Johnsona et, qui sait, condamné à les descendre, terminerait son existence végétative au niveau 3 parmi la populace.

Aussi ai-je préféré terminer le chemin à pied. Jacques Louvain n'a pas d'ambition mais il a des jambes. Et j'ai couru me lover dans les bras de Théus.

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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 20:48

Le voiturier s'est arrêté devant la grande piscine de Cordon jaune, celle qui est en photo dans les bureaux d'accueil de la ville. Elle vient d'ouvrir, a-t-il dit, une vraie beauté. On dirait un bateau qui pourrait voler. Une légèreté pareille, je n'avais jamais vu ça. Vous voulez voir de plus près ? Le voiturier n'a pas attendu ma réponse. Je l'ai suivi sur la promenade qui enlace le bâtiment dans un écrin de verdure tropicale. Jacques Louvain, pas plus que Dominique Boudou, ne s'y connaît en architecture. La base de l'édifice évoque en effet la carène d'un navire. Des hublots à mi hauteur incitent à rêver de croisières océanes. Mais c'est la terrasse en surplomb des bassins qui subjugue le regard. Un assemblage de voiles pour donner de l'ombre est tressé de haubans dont la vision en recul imite à la perfection les ailes fragiles d'un triplan. 

C'est un clin d'oeil aux couches géologiques de Cordon jaune, a commenté le voiturier. Il y a du jaune, forcément, mais aussi des veines grises et des veines ocre. Les noms, je saurais pas les dire.

Le flot verbal du voiturier était si enthousiaste que j'ai enfin trouvé le grain de sable qui enrayait le paysage : le silence. Non pas celui, relatif, de la circulation à vitesse réduite. Mais celui des habitants. Que j'ai aussitôt associé à l'absence de mouches partout dans la cité. Comment une ville pouvait-elle exister sans bruits et sans mouches ? Exprimait-elle une volonté d'aider les résidents à construire leur nouvelle idendité ? L'aspect inachevé de Cordon jaune allait-il dans ce sens, aussi ? 

Les gens parlaient pourtant, et certains avec animation, pris dans des conversations accompagnées parfois de gestes amples, théâtraux. Nous en avons croisés. J'ai même entendu un couple d'âge mûr se chamailler, des gosses revenus du bain qui claironnaient leur excitation. 

Jacques Louvain, décidément, était plus perdu que jamais. Il regrettait l'escale de la soif sous l'abri de Karlo avec un k. L'absence de Zorra mi-chat mi-rat le laissait tout à coup désemparé.

Je suis fatigué, ai-je dit. Conduisez-moi.

Le voiturier a gravi les hauteurs de la ville dans une lenteur pâteuse. Un paysage enrayé. Beau mais enrayé. Ma vie allait s'inscrire là et je devrais de toutes mes forces lui donner un sens qui tienne debout. J'ai pensé à Théus. Elle m'attendait. Elle était impatiente. Elle aurait préparé pour m'accueillir un repas spécial Cordon jaune, parce que c'était un jour de fête. Et nous ferions l'amour après. Une communion de nos corps comme nous n'en avions pas connue, qui n'était possible que là, à Cordon jaune, grâce à nos identités nouvelles. Mais un visage a étouffé mon rêve. Celui du géant blond. Notre chauffeur de Mexico jusqu'à l'hôtel de la carretera de la muerte. Et j'ai pensé à mon revolver que Karlo avait oublié de me rendre. Et j'ai pensé à Johnsona, la Japonaise teinte en blanc. Et je me suis dit qu'il me faudrait du temps encore, pour tuer Dominique Boudou. Dans ce silence trop sourd.

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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 13:15

Le voiturier m'a proposé de visiter la ville avant de me conduire chez moi. Juste un premier aperçu, a-t-il dit. Vous vous ferez une idée. J'ai accepté. Me faire une idée. Je ne comprenais pas trop ce que ça voulait dire car le paysage de Cordon jaune m'échappait déjà. Il est pourtant constitué, comme dans toutes les villes, de bâtiments, de voies de circulation, de places, d'espaces verts. J'ai vu des maisons, des immeubles, des hôtels, des centres administratifs, des magasins, une clinique, un cinéma, une bibliothèque, un stade avec gymnase attenant et deux piscines. Ces constructions sont harmonieusement étagées sur la curiosité géologique d'où la ville tire son nom. Un cordon de terre jaune plus ou moins élevé autour d'une cuvette assez large dont la plus grande partie est occupée par un parc et ses équipements sportifs. De nombreux édifices sont encore en chantier mais c'est normal dans une cité en expansion. 

D'où me venait alors cette impression sournoise que quelque chose n'allait pas dans cet agencement ? J'ai baissé ma vitre. Respiré l'air de la ville. Regardé les gens sur les trottoirs ou au volant de leur voiture. Beaucoup de Japonais et d'Américains. Enjoy your new life. Pourquoi ont-ils choisi de venir ici ? Et Jacques Louvain a pensé à Dominique Boudou. Sa maison. Sa bibliothèque. Ses promenades le long du fleuve où des morceaux de bois à la dérive nourrissaient toutes sortes de chimères.

J'ai remonté ma vitre à toute vitesse. Une plaque de verre pour me protéger. Le voiturier s'est aperçu de mon trouble et s'est cru obligé de me parler. On est désorienté au début mais on s'adapte facilement. Les habitants de Cordon jaune sont plutôt joyeux. Venez à la fête pour les nouveaux résidents, vous verrez. 

A un feu rouge, une Japonaise aux cheveux teints en blanc est passée devant la voiture. Je me suis aussitôt détendu. Je l'ai regardée se fondre dans la foule mais, comme elle était plus grande que la moyenne, mes yeux ont longtemps suivi ses cheveux blancs.

Johnsona, a dit le voiturier, c'est l'une de nos célébrités. Elle est ici depuis six mois. Une ascension fulgurante vraiment. A Cordon jaune, tout est possible, y compris la gloire. Mais je ne vous en dis pas plus. Tôt ou tard vous rencontrerez Johnsona. Elle saura vous étonner, soyez-en certain.

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