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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 18:31

Le moment pour que l'oiseau vienne

 

 

Vous vous êtes levé à six heures comme d'habitude. Vous aimez le dire et le redire. Comme d'habitude, vraiment. Vous ajoutez qu'il faisait beau pour la saison. Vous parlez de la qualité du silence dans la ville, à cette heure-là. Vous souriez. Votre interlocuteur comprend que vous ne direz plus rien. A quoi bon ? Les autres compatissent bien sûr. Chacun y va de son tu-aurais-pu-y-passer-si-t'avais-pas-téléphoné-aussitôt. Vous haussez les épaules. Vous tirez sous votre menton le drap froissé car vous croyez avoir froid. Vous pensez qu'un oiseau pourrait s'encadrer dans la fenêtre. On vous laisse. Les visites sont fatigantes quand elles sont trop longues. La nuit va bientôt tomber.

Quand je me suis levé je n'imaginais pas le moindre grain de sable dans la venue du jour. L'eau du robinet dans la salle de bain offrait un jet plus régulier que la veille. Ma chemise propre, avec ses rayures grises et ses rayures rouges, plairait, j'en étais certain, absolument, à mes collègues de bureau. J'ai siffloté en descendant l'escalier, mis de l'eau dans la casserole pour le café et regardé le jardin. Le monde était en ordre. Dedans comme dehors, aucun détail fâcheux ne viendrait le bousculer. J'ai pensé à toi, à tes cheveux épars sur l'oreiller, au rêve que tu ne manquerais pas de raconter à mon retour du travail, à cette permanence là, des rêves que tu me racontes, et un soupir de joie a vibré entre mes lèvres.

Il y a un moment où tout bascule et vous ne le savez qu'après coup, lorsque vous vous retournez sur lui. Mais comment le dire ? Comment faire comprendre, surtout, ce qui en découle ? Votre interlocuteur fronce les sourcils. Vous risquez de vous épuiser. Ce n'est pas compatible avec un état fragile. Te prends pas la tête, dit-il. Vous ressortez votre sourire appliqué. Une phrase passe-partout s'impose. Vous dites que la vie est douce ici, et vous avez des livres, des mots croisés, et même une plaque de chocolat avec des zestes d'orange. Vous brandissez vigoureusement ladite plaque de chocolat. Vous êtes sauvé, vraiment sauvé.

A six heures et quart, la lumière était déjà un peu plus haute dans la maison. Je venais de lacer mes chaussures. Je regardais comme si c'était la première fois le menu fatras de la table basse. A cause peut-être, de la lumière qui avait monté le long des murs avant de chasser les ombres du plafond. Des feuilles en vrac, imprimées ou non, formaient un équilibre précaire avec un vieux briquet et un stylo sans capuchon. Une neigeuse, que tu cherchais hier encore, s'affichait aux côtés d'une pièce de monnaie. Assemblage improbable des petits riens de la vie. Le moindre souffle un peu trop fort les aurait anéantis.

Vous pensez encore à un oiseau. Vous vous étonnez d'y penser alors que vous n'apercevez pas d'arbres par la fenêtre. Seulement les tuyaux enchevêtrés du système de ventilation. On vous dit que tout ça ressemble à un paysage de science-fiction. On le dit pour vous distraire. Les journées sont si longues ici, d'autant qu'on est réveillé tôt pour les premiers soins. Vous ne démentez pas. Vous aimez faire plaisir. Mais vous n'évoquez jamais l'oiseau. Il viendra plus tard, quand le calme sera là. A la condition de savoir l'attendre. Vous savez attendre. Votre vie tout entière est une attente.

A six heures vingt, j'ai ressenti une douleur dans la poitrine et je suis sorti aspirer l'air frais du jardin. J'ai fixé mon attention sur un point, telle branche ou tel éclat saillant du mur, je ne sais plus. Afin que la douleur reflue comme elle l'avait toujours fait. Il n'y avait aucune raison qu'elle ne le fasse pas si je me concentrais vraiment sur le point que j'avais choisi. Deux minutes ont passé. Le temps d'un remuement de terre dans le jardin voisin. Un chat peut-être, aux prises avec une feuille morte. La douleur n'est pas partie. Je l'ai sentie serrer d'un cran ma cage thoracique.

Votre interlocuteur vous dit que vous avez meilleure mine malgré la fatigue. Vous souriez. Vous cherchez des mots qui ne viennent pas. Une semaine déjà que vous êtes là. Une externe est venue deux fois. Après avoir pris votre tension, elle a écrit sur un calepin vos réponses aux questions qu'elle a posées. Ce sont toujours les mêmes questions que les médecins posent. Ils prennent toujours la tension avant de les poser. Un rituel. Vous regardez votre interlocuteur qui vous rend votre sourire. Vous lui dites que l'externe vous fait penser à une jeune fille que vous avez vue sur un tableau de Renoir. Une jeune fille qui lit, un peu penchée. Oui, c'est exactement ça, son corps pourrait tomber, même.

J'ai appelé SOS Médecins à six heures et demie. J'ai décrit la propagation de la douleur dans les bras, dans les mains, dans les maxillaires. Je l'ai évaluée à six sur une échelle numérotée de un à dix. Un quart d'heure plus tard, mon corps était envahi par les pompiers. Electrodes. Masque à oxygène. Perfusion de morphine. Des appareils avec des fils et des écrans, des tracés lumineux, des borborygmes. Et toi, que j'avais réveillée juste après mon appel. Je te regardais comme je regardais l'ensemble de la scène. Dans un mélange de conscience acérée et de conscience effacée. Certains détails surexposés et d'autres déjà en lisière de l'oubli. Avec une sensation de lumière jaune que je voyais aussi sur ton visage. Puis le mouvement s'est accéléré. Je n'ai pas eu le temps d'entendre le brancard arriver.

Vous ne dites pas qu'il y a un avant et un après. Vous ignorez comment isoler le moment qui en marque la frontière. D'autant que vous ne savez pas au juste quand il a commencé. Les symptômes ? Sûrement non. Vous aimez dire et redire qu'ils vous accompagnent depuis des années. Des petites douleurs de souffreteux, que vous mettiez sur le compte de difficultés respiratoires et que vous aviez fini par amadouer. Vous fermez les yeux pendant quelques secondes. Le silence se fait dans la chambre. Aussitôt assailli par la pluie qui cogne à la fenêtre, cependant que dans le couloir, un tintement de vaisselle annonce le repas du soir.

Deux motards ont ouvert la route aux pompiers. Je ne les ai pas vus. Je n'ai vu que les aménagements médicaux autour de moi et, par un bout de vitre trop haut placée, quelques images morcelées. Talus. Troncs d'arbres. Parpaings. Paysage submergé par le bruit de la sirène. Tout du long la sirène et les pompiers qui commentaient l'embouteillage, c'est toujours pareil à cette heure, pas moyen de s'en sortir. Mais je n'avais pas à m'inquiéter. Nous étions attendus et tout irait très vite. Je ne m'inquiétais pas. Je ne souffrais pas. Seul le masque à oxygène m'encombrait et je devais le réajuster sur ma figure. Ai-je pensé à toi qui nous suivais avec la voiture ? Mon corps soudain détraqué m'empêchait-il de le faire, même si je n'avais pas peur ?

Prendre de l'exercice. Il faudra. Manger plus sain. Aussi. Le séjour en maison de convalescence sera bénéfique. Vous dites que vous êtes d'accord. Vous répétez le mot bénéfique en tordant un peu la bouche. Le téléphone sonne. La voix de votre interlocuteur est sincère malgré les formules convenues. Vous vous appliquez à résumer la situation en quelques phrases bien ramassées. Vous osez un trait d'humour qui rassure, convenu lui aussi, dans le cadre particulier de l'hôpital, de la chambre et du lit. Du corps perfusé. Seul l'oiseau dispose d'une entière liberté de langage. Il n'est pas encore venu. Le temps, peut-être, qui tourne mal, l'en dissuade.

L'intervention a été rapide. Anesthésie locale. Rasage des poils pubiens au cas où il faille introduire l'endoscope par l'artère fémorale. Pose d'un stent. En moins d'une demi heure c'était fait. Puis on m'a conduit aux soins intensifs. Un box avec fenêtre sur cour en contrebas. Des arbustes livrés aux caprices du désordre. J'ai demandé plusieurs fois pourquoi un filet à mailles courtes leur tenait lieu de ciel mais je ne me souviens pas de la réponse. M'a-t-on seulement répondu, alors que visiblement on s'attendait à des questions sur mon état de santé ? Au bout d'une heure, après qu'on m'a relié à des appareils télémétriques, tu as pu entrer. Une longue blouse bleue boutonnait ta silhouette. Une coiffe en papier jetable gardait serrés tes cheveux. Je t'ai dit que tout allait bien. C'est plus tard, de retour à la maison, que tu as eu peur.

Votre interlocuteur a apporté des fruits. Une aide-soignante a prêté une assiette. Vous regardez ces fruits et cette assiette comme une nature morte. Quand la nuit enveloppe votre solitude, vous observez la progression des taches brunes sur la peau des bananes, des ridules qui creusent la chair des pamplemousses et des oranges. Vous pensez aux piqûres que l'on vous fait. Vous pourriez comparer les hématomes de vos veines et les tavelures au coeur des fruits. Vous souriez. A quoi bon ? Demain, puisque les examens sont satisfaisants, vous sortirez.

J'ai une conscience floue des dernières heures de mon séjour à l'hôpital. J'ai mis les habits dont je m'étais défait à mon arrivée. J'en ai caressé l'étoffe comme si je doutais de leur présence. Je me suis rasé. Je voulais avoir la peau douce pour t'accueillir. Puis je me suis allongé avec une grille de mots croisés. Les cases noires ne tenaient pas en place parmi les cases blanches. Les définitions ondulaient sur le papier. J'ai abandonné. Je me suis laissé emporter par les rumeurs du couloir. J'aurais pu m'endormir si on n'avait pas frappé. L'externe venait me dire au revoir, me souhaiter bonne continuation. De quelle continuation parlait-elle ? L'image d'un chemin sans début ni fin s'est formée dans mon esprit. Et mon corps était pareil sur le lit. Perdu dans des contours trop mouvants. C'était le bon moment pour que l'oiseau vienne.

 

 

 

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Dominique Boudou - dans Carnets
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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 12:26

Parfois, sans prévenir, les mots se font la malle. On les a sur le feu depuis quarante ans et pourtant. Comment dire. Comment le dire. Comment lui dire. On a peur. On a les jambes qui flanchent. Lui dire. Lui dire qu'on aime son visage et sa voix. Lui dire que. Non. On a peur. Et le coeur flanche aussi. Et la raison raisonne. Comment ? Toi, le faiseur de mots, tu te dérobes ? Allez ! allez ! Cours-y vite, à bride abattue ventre à terre et tombeau ouvert. Oui, mais. Quoi, mais ? Rien. Envie d'écouter Léo Ferré en boucle à cent quarante à l'heure. C'est tout. Cheveux au vent forcément. Dans la danse de l'horizon qui pourrait tomber. Dans les murmures des herbes hautes le long de l'autoroute. Dans. Je ne sais pas. Lui dire, oui. Quand. Comment. Sans penser que. Bien sûr on peut tout perdre. Elle ne veut pas. Elle s'en va. Tout est perdu. On reste abruti devant un verre ou une ligne, n'importe laquelle, qu'on fixe. La raison ne raisonne plus. Une douleur fait des pointillés sur la peau. Le paysage chavire. On a tout perdu. Les mots sur le bout du coeur sont toujours les plus dangereux. Allez ! dit la raison. Rentre chez toi et dors ce que tu peux dormir. Demain, le paysage aura repris son aplomb. Et d'autres mots viendront à ta rescousse. Pour décomposer.

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Dominique Boudou - dans Carnets
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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 13:24

Jane a toujours écrit. Ecrire comme marcher. Elle ne se souvient pas à quand ça remonte. La mémoire des gestes lui fait défaut. Ses doigts vont tout seuls sur le clavier. Elle s'en effraie, parfois.

La vieille dame du dessus pousse son déambulateur sur le gerflex de la cuisine. Elle ouvre une boîte de gâteaux secs. Grignote les quatre coins d'un petit beurre. Combien fait-il, aujourd'hui ? Ah ! Dix-huit degrés ! La vieille dame soupire. Une nouvelle journée commence. Manger un biscuit. Regarder la température. Oui. Une longue journée. Et demain pareil.

Jane n'écrit pas sur la vieille dame. Elle relit les quelques feuillets qu'elle a déjà. Un homme et une femme vont et viennent sur un pont dans la campagne. Ils ne disent rien. L'homme montre du doigt un point lointain du paysage. La femme hoche la tête, esquisse un mouvement de tendresse qu'elle retient aussitôt.

Jane n'a aucune idée de ce que pourrait être ce point du paysage. Elle ne s'en émeut pas. Les mots trouveront, eux, comme ils ont toujours trouvé.

Jane range les feuillets dans leur chemise en plastique jaune et allume son ordinateur. Une nouvelle journée commence. C'est le moment de voir où en est l'enfant de dix ans sur la gravure du bureau. Il gravit un chemin entortillé autour d'une colline. Où en sera-t-il demain de son trajet ? Où en serai-je moi ? écrivent les mots sur l'écran.

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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 20:52

Encore une visite émouvante, dans sa nouvelle maison, dans son nouvel atelier, près de champs moissonnés et de vignes en promesses, à notre ami Claude Bellan. Tout ici est plus petit mais l'espace pourtant reste aussi grand. La présence de cinquante ans de peinture, le compagnonnage de Bonnard et de Matisse, le long chemin sur le chemin de la couleur débordent toute surface. Claude garde en lui tant de gestes encore à poser sur la toile. Corps enchevêtrés, portraits diaboliques, voyeurs tapis dans des embrasures. Puis l'artiste prend un livre, lit à haute voix des aphorismes de Obaldia, s'émerveille, rit. Les mots, comme les couleurs, on n'en a jamais fini. Leur mystère nous tient debout même quand ils nous rongent et nous acculent à notre nudité première. Celle qui fait qu'on n'a pas grandi. Celle qui fait que la mort file toute penaude dans son trou. Avant de nous surprendre.

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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 11:09

La lumière est douce, venue du puits de jour. Elle monte comme un lierre s'accouder à la fenêtre, hésite autour de la table où l'ordinateur a des palpitations de vieux drap. Un grand silence recouvre tout dans le bureau où Jane écrit. Une gravure au mur s'efface lentement. Les crayons et les stylos en vrac dans un pot minuscule disparaissent un à un. Seuls les doigts de Jane sur le clavier gardent encore quelque présence au bord du vide. Elle écrit qu'elle veut flâner avec un homme. Elle ne précise pas où. Elle ne dit pas comment. Flâner. Seulement cela. Pour dissoudre peut-être, mais à l'inexorable façon d'un morceau de sucre, une lassitude ancienne déjà. Qui prenait trop souvent la teinte grise des vagues mélancolies. Jane relit sa phrase : " Je veux flâner avec un homme. " Elle sourit et soupire. Le début d'un roman pourrait naître à bas bruit. Il n'y aurait en lui aucun tumulte car il se tiendrait toujours à la lisière de l'absence. Jane sourit encore, tortille la mêche qui court sur son épaule blanche. La rumeur de la ville revient peu à peu dans le bureau. Un enfant de dix ans joue sur la gravure. Un stylo tombé du pot roule sous un fauteuil. Flâner écrit-elle. Aller sans savoir ce qui tient la marche dans le corps et dans l'esprit. La nuit, bientôt, s'allongera sur l'écran.

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Dominique Boudou - dans Carnets
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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 11:21

Toujours, en juillet, une sourde mélancolie me prend. Je n'aime pas le soleil de ce mois clair. Sa découpe est trop nette, sa résonance trop vibrante. Je fuis tout autant les faux silences qui rampent dans les rues. Qui portent le soupçon au coeur de l'air à la peine. Les ombres mêmes ne sont plus le bon refuge pour vagabonder. J'ai la tentation du long sommeil des ours. Approvisionner le dédale des rêves jusqu'à la fin d'août. Mais la vie garde en moi le goût des plaisirs. Le partage des mots autour d'un vin de pays, les souvenirs qu'on recompose à la table des amis desserrent un peu l'étau de la poitrine. On oublie un temps les coups de rabot que la maladie porte à l'être aimé, la vieillesse qui ne va pas toute seule d'un frère ou d'un poteau de quarante ans. On se dit qu'on peut encore tenir le pire à distance et qu'un petit voyage fera du bien, forcément, puisqu'on marche droit sur ses jambes. Et si on marche on saura penser, dans le mouvement uni des pas et des idées. La rondeur du soleil on ne s'en souciera plus car on aura, alors, la volonté de toutes les métaphores.

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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 12:38

Un village assoupi au coeur de l'été en terre d'Aunis. Une rivière y serpente. La Boëme. Un nom comme une promesse de voyage au ralenti. Sur l'eau qui a verdi entre les vieux lavoirs, on imagine sans surprise des cygnes dont le cou démesuré se plie et se déplie à la façon d'un accordéon. A l'orée du bourg, une bâtisse qu'on a rénovée abrite un centre culturel. Antoine, peintre de la contrée, y donne une exposition. Il est un peu tendu pendant le vernissage arrosé de vins bourrus. Isabelle, l'organisatrice, est aussi tendue que lui. Viendra-t-il du monde ? La localière de La Charente libre écrira-t-elle un article ? Chantal, qui aime la lenteur du pays, passe de toile en toile. Gobe ici et là quelques charcuteries posées sur pain bio-c'est la mode. Bien. Oui. Soit. C'est qu'il y en a tant des expos dans les villages au plus fort de l'été. Elle s'apprête à sortir mais l'organisatrice l'interpelle.

Quel tableau tu préfères ?

Chantal n'hésite pas, rebrousse chemin, se campe devant sa toile coup de coeur. Deux gosses de la campagne qui encadrent un ours debout. Un ours grand et debout.

Il y a un enfant mort. C'est sûr. Je le sens. Là.

Plus tard dans la soirée, Isabelle fait part au peintre du commentaire de Chantal. Il dit qu'il a deux frères mais ils sont bien vivants. En bonne santé. Il rigole. Il a peut-être un peu trop bu. Il regarde son tableau en imaginant un enfant mort, n'y parvient guère, se met à scruter le moindre détail qui pourrait laisser croire que. Il hausse les épaules, engloutit quelques toasts, et c'est déjà l'heure de la fermeture. Dernières congratulations. Embrassades. La localière a promis un papier, photo à l'appui si le rédac chef veut bien. Antoine est content. Et s'il vend une ou deux toiles, il fera changer l'embrayage de sa voiture.

Bientôt huit heures. L'église va sonner. Un train de marchandises va passer sur l'ancienne voie juste après le pont. Antoine a promis d'aller manger chez ses parents qui n'ont pas pu se déplacer. Il roule en sifflotant. Regarde les vieilles pierres grises des vieilles fermes transformées en résidences secondaires. Se dit que son embrayage peut tenir encore un an et qu'un cadeau à sa copine serait plus approprié.

Il est d'excellente humeur quand il met les pieds sous la table dans la maison de son enfance. Ses parents sont presque jeunes encore. La mère a préparé un rôti de porc farci aux olives et le père, qui ne devrait plus boire que de l'eau, a ouvert un Bordeaux 2004. 

Alors ? C'était bien ?

Oui. Oui. 

Puis Antoine se trouble. Jette un oeil inquiet aux photos de famille sur le buffet. Lui et ses deux frères dans toutes les positions de l'enfance. Premiers pas en barboteuse. Premiers cartables, premiers vélos. Sourires de façade.

Une visiteuse a dit qu'il y avait un enfant mort dans la famille. 

Pardon ?

Antoine répète, précise que c'est le tableau où il y a l'ours qui a inspiré le commentaire. Le père pose sa fourchette dans son assiette et devient tout blanc. La mère pique du nez sur son mouchoir. Même les photos du buffet font une drôle de tête. Cinq secondes de silence. Quinze années de plomb contenues dans ce silence. La poitrine de la mère est prise dans la houle d'inextinguibles sanglots. Le père se sert un plein verre de vin.

On te doit des explications. On voulait te dire et on remettait toujours à plus tard. C'est comme ça que les secrets pèsent et empoisonnent. Un accident est si vite arrivé. On s'en est jamais remis, ta mère et moi.

 

(Histoire vraie)

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Dominique Boudou - dans Carnets
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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 11:04

Un conte pour enfants sans la lettre e.

 

Mon chat Pompadour, divin marquis dans son couffin cossu, grimpa sur un banc au fond du jardin. Il avala un limaçon qui passait par là. Un ouragan, ayant tout vu, gronda.

- Vilain chat ! Vomis ton limaçon ou tu vas mourir !

Pompadour, qui n'avait plus faim, ricanait dans son poil froufroutant. Il bondit d'un mur au toit du voisin puis apostropha l'ouragan.

- Tu fais quoi là ? A rugir pour un asticot sans gras ? Ca vaut pas un radis, ton truc ! J'y crois pas.

L'ouragan, surpris, baissa d'un ton.

- J'ai faim, moi aussi.

- On dirait pas.

- J'ai maigri. Parti du Canada au mois d'avril, mai puis juin m'ont vu au Nicaragua, au Chili. Un travail colossal. J'ai abattu cinq tours à Toronto, dix à Santiago.

Pompadour, dont la toison d'or frissonnait d'un grand plaisir, n'ajouta pas un mot. L'ouragan n'avait pas fini son discours, pour sûr.

- J'ai mal partout. Aux bras, au cou ! Mon poumon droit pâtit. Mon côlon itou. L'air du Canada, l'air du Chili, si corrompus, m'ont occis.

Pompadour poussa un long soupir. Il avait, jadis, connu la faim dans un sous-bois obscur. Il avait craint la mort. Mais l'ouragan valait-il qu'on l'aidât ? Lui qui ruinait, massacrait tout pays où il soufflait !

Un papillon trottinait au bord du toit, montrait son habit blanc à ronds noirs. Un parfum d'acacia avait soudain jailli du sol. Il flottait dans la foison du soir naissant. L'ouragan l'aspira, tituba, voulut dormir.

Pompadour, trop bon qui sait, s'apitoya. Il nourrit l'ouragan du papillon puis lui offrit un grillon.

- Va, dit-il, ton poumon droit souffrira moins d'ici trois jours.

L'ouragan fut pris d'un vibrant sanglot dont il fit un chant d'amour.

- Plus jamais la mort, promit-il, ni à Santiago, ni à Toronto.

Pompadour, satisfait, cracha son limaçon toujours vivant. L'animal tordu galopa jusqu'à l'humus sous l'acacia odorant. La nuit tomba. Un vasistas s'ouvrit alors dans la maison du voisin. L'ouragan y dormit un an. Pompadour parfois l'accompagnait. Un chat, un ouragan, blottis corps à corps dans la paix. Voilà un roman touchant, oui, touchant.

 

Les mots difficiles :

froufroutant, qui fait du bruit comme un tissu, satin ou soie

apostropha, interrogea

pâtit, souffre

côlon, organe du corps humain

itou, aussi

occis, tué

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Dominique Boudou - dans Carnets
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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 13:44

Les raisons de se réjouir ne sont pas si nombreuses. Sans la volonté de piocher çà et là un peu de contentement, on se prend vite les pieds dans la tristesse. Alors, tout à trac et en vrac, je salue le printemps des poètes. Je viens de découvrir un blog de belle tenue, celui de Murièle Camac, Les portes de la perception. J'y ai butiné la phrase de Juan Gelman poète argentin, que j'ai aussitôt notée sur mon petit carnet : " Tu ne sais pas ce que tu vas écrire. Alors, le voyage vers le poème, c'est ça : la distance entre ce que tu sais et ce que tu écris". A propos des blogs, allez farfouiller dans ma liste et celle des autres. La poésie est vivante, d'autant plus vivante que les temps nous ballottent dans le noir. Mais il faut lire les livres des poètes aussi. Prenez donc ma petite liste dont les titres sont disponibles soit en librairie soit sur les sites des éditeurs :

- Penser maillée, Murièle Modély, éditions du cygne

- Bougies noires, Abdallah Zrika, éditions de la Différence

- Seulement la vie, tu sais, Brigitte Giraud, éditions Rafael de Surtis

- Le balayeur du désert, Salah al Hamdani, éditions Bruno Doucey

- Vrouz, Valérie Rouzeau, éditions de La table ronde

- Dans la poigne du vent, François-Xavier Maigre, éditions Bruno Doucey

 

Parmi les anthologies, je conseille vivement celle de Bruno Doucey : Enfances regards de poètes. Vous y croiserez, entre autres, Salah al Hamdani, Isabelle Lagny, Ghislaine Amon, Jacques Ancet, Henri Bauchau, Luc Bérimont, Laurence Bouvet, Régine Detambel, Guy Goffette, Charles Juliet, Yves Martin, Ernest Pépin, Valérie Rouzeau et... même moi.

Et puis et puis, il y a tous ces passeurs de mots que sont les compagnies théâtrales. A Bordeaux, grâce au théâtre des Tafurs, j'ai découvert depuis dix ans des ribambelles de voix qui m'ont touché : Valérie Rouzeau encore, Antoine Emaz, Lionel Bourg, Raul Nieto de la Torre, Tania Langlais, Seymous Dagtekin, j'en passe j'en passe...

 

Et puis et puis tous ces éditeurs qu'on dit petits par la surface financière mais qui sont grands par tout ailleurs. Mais, non, pas de deuxième liste. Faites un tour sur les sites dédiés à la poésie pour les découvrir.

 

Et puis et puis enfin enfin, tous ces sales gosses qui savent écrire de la poésie affranchie dès lors qu'on leur en laisse un peu la liberté, de la maternelle jusqu'au lycée. Je leur délivre ce message : C'est parce que vous êtes des sales gosses que vous écrivez bien. Surtout, ne devenez jamais trop propres, car s'éteindraient sous votre peau tous les mots en bourgeons.

 

Voilà, j'ai dit. Que vive le printemps des poètes longtemps longtemps !

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Dominique Boudou - dans Carnets
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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 11:22

Le radiateur à côté de moi a de la cire dans les oreilles. Ma tête bourdonne. Je ne suis pas moins une chose que le radiateur. Aucune pensée ne m'agite en ce sombre lundi. Aucun désir ne me porte à entrer là ou là. Je lis Les révoltés de Sandor Marai sans me demander ce qui les anime. J'écoute le radiateur. Les heures peuvent bien passer avec leurs fibres emmêlées. La lumière, sale aussi, ne m'inspire aucun commentaire sur la tenue de ses grains. Tristesse ? Blues ? Pas du tout. Les choses ignorent les petites mélancolies. Le radiateur ne se plaindra jamais. Moi non plus. J'ai, comme lui, depuis toujours, de la cire dans les oreilles et je ne me suis jamais plaint. Tout à l'heure, je reprendrai ma lecture de ces jeunes Hongrois prisonniers de leurs aspirations à la liberté et je répandrai sur les pages la fumée de mes cigarettes. J'irai au robinet boire un filet d'eau. Je dirai une bêtise au chat. D'autres heures passeront. Puis je partirai vers la ville. Mon corps sera posé comme un paquet dans le tram. Alors, peut-être, réveillé par je ne sais quoi, il commencera à vivre. Il ne sera plus une chose mais une idée. Et j'irai à travers lui perdre toutes les choses et toutes les idées, plus aplaties que des ombres. Moi, je ne serai jamais prisonnier de ma liberté.

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