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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 12:45

Nous sommes assis, Théus et moi, dans une pièce guère plus grande qu'un mouchoir de poche, sur des clubs autrefois cramoisis. La lumière y pénètre par une fenêtre au grillage serré. L'air suffoque. Un ficus baisse la tête sur son pot à sec.

Une femme, qui étouffe sous un maquillage trop lourd, dit que nous avons fait le bon choix. A côté d'elle, une espèce de géant blond opine. L'agence a fait ses preuves, continue la femme. Avec toutes ces disparitions. Desaparecer, ponctue-t-elle. Au Mexique c'est une loi naturelle. Hommes, femmes, enfants, pschiiit ! 

Le géant blond consulte nerveusement sa montre. Palpe nerveusement une rotondité qui déforme sa veste trop ajustée.

Je me dis que je suis encore dans un film mais que les Indiens ont des gueules de malfrats piqués, les cow-boys des hures grasses de corrompus. Je m'étonne de l'aplomb de Théus que rien ne surprend. Tout semble entendu. Prévu de longue date. Des rails sans aiguillages. A l'aéroport de Mexico, je gardais la main sur ma carte de fidélité Célio, pour exciper de mon identité, sauf que nous n'avons montré aucun papier au contrôle. Allez-y, monsieur Louvain ! Oui, oui, un taxi vous attend. 

Desaparecer, redit la femme plombée par le rimmel. Cela exige de l'organisation. Nous travaillons en étroite collaboration avec Cordon jaune. Vous avez lu la brochure, n'est-ce pas ! Nous sommes heureux d'avoir des clients européens. Nos prestations sont à la hauteur de vos ambitions. Un questionnaire vous sera soumis un mois après votre arrivée. Jusqu'à présent, les retours sont positifs. 

Dans la rue, un vacarme de voix excédées se mêle à un fracas métallique. Accident ? Querelle ? Emeute ? Des sirènes recouvrent le tout. La femme soupire. Le géant blond se gratte. Le ficus s'étiole un peu plus. La lumière vire au noir.

Nous sommes plusieurs agences à avoir investi dans le programme de Cordon jaune, poursuit la femme. Il y a tellement de gens qui souhaitent disparaître. S'offrir une vie nouvelle. C'est un marché en expansion. Naturellement, cela représente un coût élevé. Nous avons de nombreux clients américains, japonais. Vraiment, vous avez fait le bon choix.

Théus signe d'ultimes papiers qui représentent d'ultimes formalités. Le géant blond respire mieux. Le tohu-bohu de la rue s'effiloche comme un nuage sans consistance. La femme se lève et tout le monde se lève aussi. Sourires sur toutes les lèvres. Mais il faut partir sans tarder. La route est longue, très longue pour atteindre le point où l'on n'est plus soi.

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 10:45

Le pilote annonce qu'il reste deux heures de vol et que la météo à Mexico est au beau fixe. Nous sommes dans l'avion depuis dix heures. Une évidence pour Théus mais pas pour moi. Comment reconstituer cette durée ? Jacques Louvain a beaucoup dormi, regardé trois fois le western italien qui continue à passer en boucle. Il a fait la queue quatre fois dix minutes devant les toilettes et s'est demandé si sa vessie supportait l'altitude. Il s'est, surtout, posé un tas de questions dont le temps exact est impossible à établir. Bref, je suis perdu. Egaré dans des pensées plus volatiles que l'éther. Si au moins une mouche accourait ! Je pourrais suivre son fil. Bien sûr, les mouches ne sont pas des araignées. Le fil qu'elles tissent est invisible. Mais j'ai précisément besoin d'un fil invisible. Qui ne soit pas une prison pour Jacques Louvain.

Un rayon de soleil par-dessus les nuages s'est pris dans les cheveux de Théus. Il agissait comme une loupe parmi les mèches. Alors j'ai pensé au jeu de Théus. Que savait-elle vraiment de Jacques Louvain ? A-t-elle lu mon livre blanc ? Comme nous sommes partis sans bagages il est resté à Bordeaux. A peine né au monde Jacques Louvain s'éparpille déjà. La vie à Cordon jaune risque de manquer d'évidence. La brochure écrite en anglais et en espagnol est un tissu d'énigmes. J'ai cru comprendre qu'à Mexico un taxi nous conduirait à une espèce d'agence où on nous expliquerait les démarches. J'ai cru deviner que le nom de Cordon Jaune était l'émanation d'une curiosité géologique. La construction de la ville n'était pas achevée. Pas répertoriée non plus. Sur aucune carte. Elle existait donc sans exister. A mi chemin entre le réel et l'imaginaire. Comment nommer cet espace-là ? Comment en percevoir les dimensions ?

Le rayon de soleil vient de se poser sur le bout du nez de Théus. Bientôt, il s'enroulera autour de son cou avant de s'attarder sur sa poitrine. Un rayon de soleil comme un scanner. Qui saurait tout capter de Théus. Ses émotions-ses pensées-ses désirs-ses...- Et j'ai eu peur. Jacques Louvain n'est guère plus hardi que Dominique Boudou.

Vite. Aller aux toilettes. Se laisser bercer par les chevaux du western en attendant. S'accrocher au fil de la mouche inventée. Oublier le corps qui pique.

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 14:34

Quand je me suis réveillé, j'ai entendu des cavalcades, des détonations, des hurlements et de la musique. J'ai mis un temps fou à reconstituer les éléments de la situation. Un avion à dix mille mètres d'altitude. Un western italien pour distraire les passagers. Une hôtesse avec un chariot. Théus avait déjà son plateau repas. Il fallait que je me dépêche. Vous devriez peut-être enlever vos écouteurs, a dit l'hôtesse. Théus se marrait comme une folle et j'ai tout de suite été de mauvaise humeur. Jacques Louvain, en cela semblable à Dominique Boudou, détestait les réveils en fanfare. J'ai versé mon sachet de haricots rouges sur ma tranche de poisson international, ouvert l'opercule du godet de mayonnaise avec les dents de la fourchette et achevé la capsule de la bouteille de vin avec celles du couteau. Je commençais vraiment à m'énerver. 

C'est alors que j'ai lu le nom de Jacques Louvain dans le générique du film. Mes nerfs sont aussitôt rentrés dans leur gaine mais j'ai senti une pointe au coeur. Théus m'a demandé ce qui m'arrivait. M'a écouté. A plissé le front. J'ai eu l'impression que tous les voyageurs plissaient le front. Des fourmis commençaient à me piquer de la tête aux pieds. L'air se raréfiait dans la cabine. Je ne comprenais rien de ce que me répondait Théus. Tant et si bien que j'ai moi aussi plissé le front, cependant que le film redémarrait sur l'écran. Le nom de Jacques Louvain ne figurait pas au générique du début. J'en ai éprouvé une vive contrariété. Ne pouvant rien tirer de Théus qui s'amusait à mes dépens, je me suis enfoncé dans des réflexions gluantes. Il n'était certes pas extraordinaire qu'un Jacques Louvain apparaisse au générique d'un film. Je gardais en mémoire les statistiques sur la fréquence de mon patronyme. Mais ce Jacques Louvain-là était sans doute un accessoiriste, un assistant quelconque. A ce titre, il ne méritait pas les honneurs du générique du début. Et moi ? Qu'allais-je devenir à Cordon jaune, cette destination que je n'avais pas choisie ? Serais-je condamné au rôle subalterne d'assistant de Théus ? N'étais-je pas capable de rédiger moi-même le mode d'emploi de mon existence ? Un long soupir a sifflé entre mes lèvres. Enfin sérieuse, Théus a voulu me rassurer. Je sais que je fais des mystères, a-t-elle reconnu, mais Dominique Boudou n'est pas mort dans la salle de bain comme tu l'as dit. Jacques Louvain a toute ma confiance mais pas lui, tu vois. 

Puis, sans la moindre explication, elle m'a tendu une brochure écrite en anglais et en espagnol. Papier chic. Couverture de luxe. 

Yellow cordon, enjoy your new life

Cordon amarillo, disfruta tu nueva vida

J'ai gardé longtemps le front plissé, sans feuilleter la brochure. Les fourmis n'en avaient pas fini de me dévorer.



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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 14:40

Dans la pluie du matin l'aéroport m'est apparu comme un lieu sans raison. L'ordre y régnait pourtant. Chacun, personnel ou voyageur y était à sa place. L'éclairage des boutiques, des cafés, des comptoirs des compagnies, des portes d'embarquement, dans sa conformité, ne laissait présager aucun glissement du réel.

J'ai regardé Théus. Cherché un signe qui m'aurait montré qu'elle partageait mon impression. Mais non. Rien. Elle tenait bien son rôle de voyageuse sans bagage. Le but ne lui échapperait pas puisqu'elle en avait tracé le chemin. Et moi, je suivais. Un peu hébété. A douter de ce que je voyais, de ce que j'entendais. 

Nous nous sommes retrouvés dans l'avion sans que j'aie eu conscience de ce qui s'était passé juste avant. J'ai vu par le hublot des agents s'affairer autour de l'appareil, adresser des signes à leurs collègues et, plus loin, de chaque côté de la piste, des herbes couchées. Une hôtesse est sortie de la cabine de pilotage. Je crois qu'elle m'a souri. Elle n'a pas souri à Théus qui se trouvait pourtant dans son axe mais à moi. Jacques Louvain. Jacques Louvain qui n'avait pas su prendre le train tout seul et prenait l'avion accompagné. 

Un message enregistré a annoncé que le vol allait durer douze heures, que la météo était idéale au-dessus de l'océan puis les réacteurs ont vrombi. Secousses. Tremblements. Dos collé au siège. Jambes moites. Jacques Louvain n'était pas plus rassuré que Dominique Boudou en avion. J'aurais voulu que Théus me prenne la main, me dise quelque chose. Elle me semblait si loin tout à coup que je me suis posé des questions sur sa présence charnelle. Je me suis souvenu d'un vieux roman où les gens étaient des simulacres qui disparaissaient dès qu'on les touchait. Alors c'est moi qui ai posé ma main sur la main de Théus. Elle n'a pas disparu. A l'instant où l'avion a quitté la piste elle m'a embrassé.

Et j'ai senti que la vitesse m'arrachait la peau. Comme on arrache celle d'un lapin après qu'on l'a tué. Jacques Louvain n'avait pas la mémoire de lapins dépouillés mais Dominique Boudou si. Des images anciennes qui revenaient juste maintenant et que j'ai chassées.

Puis le paysage s'est mis à rapetisser au fur et à mesure que l'appareil gagnait les hauteurs du ciel. Une nouvelle peau s'est ajustée à mon corps. Mon dos s'est décollé du siège. Collage, décollage. Décollage, collage. J'ai essayé de réfléchir à ça. De fabriquer du sens à partir de ça. J'en ai parlé à Théus qui m'a conseillé de laisser tomber. Tout serait tellement différent bientôt, m'a-t-elle répondu en me couvrant de ses grands yeux d'oiseau. 

Et les nuages nous ont enveloppés comme dans une couette. Tout serait tellement différent bientôt, ai-je pensé en m'endormant.

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 13:01

Théus a commencé par me dire en effet qu'elle avait tout compris. Depuis longtemps, a-t-elle ajouté. Ses yeux se sont ouverts en grand sur moi, avec au milieu cette brillance verte qui la faisait plus que jamais ressembler à un bel oiseau. Nous étions assis face à face, chacun sur notre canapé de lecture. Un bol d'apérifruits tremblotait à portée de mes mains raides. Une mouche est passée, un peu verte aussi mais sous le ventre. J'ai pensé à un bombardier. Il allait lâcher ses bombes, creuser des cratères ; un endroit idéal pour disparaître.

J'ai écouté d'une oreille distraite les justifications psychologisantes de Théus. Pas de papa-pas de maman-pas les mots qui disent-pas d'enfance comme l'enfance-pa-pa-pa-man-man-man.

J'ai en revanche sursauté quand elle m'a dit que mon proviseur l'avait appelée et qu'il lui avait servi un discours sur la nécessité de construire. C'est à ce moment-là qu'elle a pris sa décision. Le nom de Théus lui est venu tout de suite. Théus. Un nom d'aventurière dans un roman. Epique. Transfiguratrice. Escalader les murs sans ciller.

Il existe une ville qui s'appelle Cordon jaune, a dit Théus en tapotant la grosse enveloppe sur la table, nous partons demain à midi. Douze heures de vol jusqu'à Mexico et encore une douzaine en voiture avec un guide. 

La mouche, comme si elle aussi avait tout compris, décrivait dans l'air des loopings obstinés. J'ai demandé à Théus s'il fallait préparer nos bagages, régler des formalités, passer des coups de téléphone. Elle m'a répondu que Jacques Louvain devait se débarrasser de l'inquiétude qui taraudait trop souvent Dominique Boudou et qu'elle avait tout organisé. Nous étions attendus à Cordon jaune. Après, il suffirait de se laisser aller. 

Je n'ai pas demandé à Théus ce qu'elle entendait par là. Je lui faisais confiance. Tout irait bien. Je me suis endormi sur le canapé, bouche ouverte, et j'ai rêvé encore d'aiguillages. Le cerveau de Jacques Louvain travaillait sans relâche. Traçait des chemins, des routes, modelait çà et là des plaines ou des vallons, creusait des tunnels, érigeait des tours. Construire, avait dit le proviseur de Dominique Boudou. Mais Dominique Boudou n'y était pas parvenu. Matériaux trop lourds à porter. Pression atmosphérique empêcheuse de mouvement. Jacques Louvain réussirait, lui. Avec Théus. Ou sans.


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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 10:07

Quand je suis revenu avec mon ventre plein de pastilles à l'anis ma femme pétait le feu. A onze heures du matin, ce n'était pas bon signe. D'autant qu'au lieu de traîner en peignoir, les cheveux pris dans une espèce de scarabée aux dents roses, elle avait revêtu une tenue chic dont j'ignorais l'existence. Je lui ai demandé si elle partait en voyage et elle m'a dit que oui. Je suis resté planté au milieu de la cuisine, sans pouvoir poser ni le journal ni le pain, et mes yeux, si je ne les avais in extremis retenus sous mes paupières, auraient rebondi comme des billes sur le carrelage.

Ma femme m'a pris par la main, m'a fait asseoir et m'a dit que désormais je devrais l'appeler Théus. Jacques et Théus forment un couple formidable, a-t-elle ajouté en riant. Un couple qui rajeunit, qui fait bien l'amour, qui n'a peur de rien. 

Jacques Louvain, en revanche, se trouvait au bord d'une angoisse sans fond. Juste derrière lui, défiguré par un méchant rictus, Dominique Boudou guettait. Il fallait que je dise quelque chose. Je voulais quitter la maison, la ville, le pays, le continent même, mais il fallait un minimum d'organisation et de temps. Les faux documents pour obtenir de vrais papiers d'identité n'étaient pas prêts. Je m'inquiétais aussi de ma situation vis à vis du lycée, de nos amis, de nos familles, de la maison et même de la voiture à changer de place tous les quinze jours car j'avais compris que Théus avait tout compris. Je ne partirais pas seul. Ma femme souhaitait m'accompagner au bout du monde. Elle avait souvent voulu quitter Dominique Boudou mais s'entichait comme une jeunette de Jacques Louvain.

Que faire ? J'étais à la fois ému et sceptique. Un individu, avec de la volonté, peut réussir sa mue. L'expérience me paraissait plus improbable s'il s'agissait d'un couple. Théus et Jacques. Jacques et Théus. Oui. Pourquoi pas ! On est plus fort à deux que tout seul, si on le dit ! Il fallait vraiment que je dise quelque chose. Ma femme s'impatientait.

Alors j'ai bafouillé que nous n'avions pas d'argent et que pour voyager, hein ! Un sourire triomphant a illuminé le visage de Théus. Elle a sorti une grosse enveloppe de son sac, l'a posée sur la table sans un mot. D'un mouvement bref du menton, comme dans les films, elle m'a invité à l'ouvrir.

Et j'ai fondu en larmes. Toutes les larmes de Dominique Boudou accumulées depuis l'enfance ont roulé roulé jusqu'à dessiner une flaque. Je les ai essuyées d'un revers de manche mais il en restait quelques-unes, moins grises, plus transparentes. Je les ai longuement observées. Il y avait en effet quelque chose de différent en elles, quelque chose qui était en train de naître et qui voulait vivre. Ces larmes étaient celles de Jacques Louvain. On ne pouvait pas s'y tromper. Elles n'appartenaient qu'à lui.

Théus a pleuré aussi et nous nous sommes étreints. Quand nos émotions se sont apaisées, elle m'a tout expliqué.

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 16:38

Toute la nuit des aiguillages dans ma tête et au réveil l'impression qu'elle a doublé de volume. Le cerveau de Jacques Louvain et le cerveau de Dominique Boudou s'affrontent en un mortel combat ferroviaire. Voies de passage et traverses. Voies d'évitement. Voies de service. Voies de classement. Tringles de manoeuvre et tringles de connexion. Mais pas de train sur les rails. Que du ballast gris blanc qui bouillonne sous mes tempes.

J'ai bu un filet d'eau au robinet de la salle de bain et j'ai regardé ma femme dormir. Sa respiration régulière dénotait un sommeil tranquille. Ses cheveux s'étalaient sur l'oreiller avec le même calme. Je me suis dit qu'elle n'avait pas rêvé d'aiguillages chimériques. Puis j'ai repensé à son aveu. Et tout m'a paru différent dans la chambre. Les chiffres défilaient au ralenti sur le radio-réveil. Le rideau de la fenêtre semblait soutenu par un souffle à travers mailles. J'ai imaginé que les robes dans la penderie changeaient de forme et de couleur, qu'elles se préparaient à devenir quelque chose d'autre qui conviendrait au désir de ma femme de n'être plus soi.

Puis je suis sorti pour acheter le pain et le journal, sans m'apercevoir que je n'étais ni lavé ni rasé. La boulangère n'a rien dit mais la buraliste si. Elle m'a trouvé mauvaise mine, m'a demandé si ça se passait toujours bien au lycée. En guise de réponse, j'ai acheté des pastilles à l'anis que j'ai mangées assis à l'arrêt du tram. Tac ! Tac ! Bec de poule ébourriffée ! Les yeux en même temps sur la une du journal. Dévorée par une photo montrant des gens en robe noire sur les marches d'un palais. En bas à gauche un rectangle insolite annonce la naissance d'un bébé médicament qui servira de boîte à outils à son frère malade.

Des aiguillages ont de nouveau grincé sous mon crâne et j'ai senti comme une poussée dans mes oreilles. Un convoi sans fin allait-il en jaillir ? Emporter Jacques Louvain loin loin, plus loin encore, laisser sur le banc la dépouille de Dominique Boudou ? Mes yeux se sont fixés aux rails du tram et leur simplicité m'a rassuré. Le chemin est droit. Tout droit. Pas de voie d'évitement. Pas de voie de classement. Tout droit. Une ligne qui n'en finira jamais d'ajouter un point aux points. Je me suis dit que les robes de ma femme dans la penderie avaient terminé leur mutation et que c'était le bon moment pour moi. Prendre le convoi qui assourdissait mes oreilles. Partir.



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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 19:30

Devant un mur, trois possibilités s'offrent au marcheur. Reculer. Escalader. Contourner. Reculer peut être sage à la condition de ne pas s'enfermer dans un "atermoiement illimité*". Escalader exige une bonne capacité physique à mesurer selon la hauteur du mur. Contourner apparaît la solution la plus raisonnable. Mais tout dépend, alors, de la longueur dudit mur. Le marcheur risque de se perdre.

Nous sommes, Dominique Boudou et moi, devant un mur. Après mon épisode forestier, ma femme a voulu des explications. Je lui ai montré la carte de fidélité du magasin Célio au nom de Jacques Louvain et j'ai attendu, en silence, sans savoir ce que j'attendais vraiment. Nous étions assis dans la cuisine où grommelait la machine à café. Mais c'est du vin que nous avons bu. Ma femme a aussi ouvert un sachet de cacahuètes et nous avons picoré. Le silence devenait pesant. Alors j'ai dit que je n'avais plus mal aux genoux, que j'étais même capable de courir. J'ai ajouté pour rigoler que je m'inscrirais bientôt au marathon de Bordeaux. Avec de l'entraînement et une bonne hygiène de vie...

La machine à café s'est arrêtée de gargouiller. Ce n'était plus du silence mais de la poix qui dégoulinait du plafond. J'ai pensé à ces insectes que l'on coule dans des cubes de paraffine transparente. Bien plus tard, quelque ami inquiet forcerait notre porte et nous découvrirait, ma femme et moi, figés pour l'éternité avec un bol de cacahuètes à côté d'une bouteille vide. 

Est-ce que l'identité de Jacques Louvain tient aux lettres de son nom ou au code barre derrière la carte ?

J'ai mis du temps à comprendre que ma femme me parlait enfin. Je lui ai fait répéter sa question. Et mes mains se sont mises à brasser le vide. J'ai lu les chiffres de mon code barre comme si c'était un numéro de sécurité sociale. Et Jacques Louvain a commencé à escalader le mur. Ma femme a approuvé mon projet de me faire établir une carte d'identité nationale. Il suffisait de bidouiller à l'ordinateur un extrait de naissance, un justificatif de domicile puis de joindre au dossier des photos retouchées. Les risques ne sont pas si grands car les services de l'état civil sont débordés. Une fois sur deux les vérifications passent à la trappe. 

Un nouveau silence est tombé sur nous. Le frigo a pris le relais de la machine à café. Des ailes d'oiseau ont claqué dans le jardin. Et ma femme, soudain inspirée par une révélation qui dormait en elle depuis des décennies a murmuré : "Moi aussi, j'aimerais bien cesser d'être moi".

"atermoiement illimité', in Le Procès, Kafka

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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 11:30

Il y avait dans le bureau de mon proviseur une lumière entre blanc et jaune qui ne tenait pas en place. Assis sur une chaise elle-même instable, j'ai eu du mal à rassembler mes mots. Mon proviseur m'a dit qu'il comprenait ma fatigue. Un sourire pataud s'est envolé de ses lèvres. Un noeud dans mon estomac s'est resserré et mes dents, comme la chaise, ont grincé. Sans doute eut-il fallu qu'à l'instar d'un plongeur descendu trop bas je donne un grand coup de rein pour gober un grand bol d'air à la surface. 

Une mouche, qui tournoyait autour de la lampe du bureau, est venue à mon secours.  Je l'ai attrapée si vite que le proviseur a été bluffé. Il a hoché lentement son crâne dégarni, ouvert son stylo, fermé son stylo, poussé un long soupir. Puis il m'a dit que je devais continuer à construire. Je lui ai demandé ce qu'il entendait par là et il s'est lancé dans un discours tout gonflé d'importance. Il a dit que les humains sont comme les castors, comme les fourmis, comme les termites, des animaux constructeurs. S'ils ne construisent pas, c'est qu'ils sont malades.

Je lui ai fait remarquer qu'il avait oublié les araignées dans sa liste et je suis parti. J'ai pris la Clio de Dominique Boudou puisque Jacques Louvain n'a pas les moyens de s'offrir une voiture. J'ai quitté la ville. J'ai roulé jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'essence. Je suis entré dans un bois où des sylviculteurs taraudaient des troncs avec des crocs métalliques. Etaient-ils en train de construire quelque chose ? Avaient-ils une conscience aiguë de cette construction qui s'accomplissait ? Ils se sont arrêtés un moment de travailler pour me regarder. Ma présence a dû leur paraître bizarre. Mes habits tout neufs n'étaient guère adaptés aux remugles des glaises. L'un d'eux m'a demandé si je m'étais perdu. Je lui ai répondu que non, que j'avais seulement besoin de me détendre, et j'ai repris la marche avec les arbres. Je les ai sentis bien disposés à mon égard. Je n'avais pas peur. J'ai cherché un endroit sec et je me suis allongé sur le dos. J'ai aperçu un coin de ciel et un avion au travers des feuillages. J'ai fumé les dernières cigarettes appartenant à Dominique Boudou. J'ai pensé, porté par le sillage improbable de l'avion. Construire, dit-il !

Construire. Que va construire Jacques Louvain ? A partir de quoi ? Ce "à partir de quoi" est-il un commencement ou une origine ?

Ces menus soubresauts philosophiques ont fermé mes paupières. La brise des futaies m'a bercé. Quand je me suis réveillé, ma femme et une de ses copines me dévisageaient sans cacher leur inquiétude. Je ne sais plus comment nous sommes rentrés à la maison. Je ne me souviens plus des mots que nous avons échangés. J'ai dormi pendant trois jours, une enclume sur la poitrine.


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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 08:55

A quatre heures du matin, las de rebattre des draps sans sommeil, je me suis levé pour écrire dans mon livre blanc. Après mes observations météorologiques, nuit claire presque chaude et sans vent, j'ai noté ce fait divers : Un nouveau-né trouvé mort dans une poubelle à Nancy.

Je suis resté longtemps en arrêt avec mon stylo dressé vers le plafond. J'ai imaginé la fuite de l'encre au fond de la mine. Son éventuel débordement. Coulures. Taches. Des papillons, peut-être, à y voir, comme dans les tests qu'on fait passer aux malades. 

Dominique Boudou aurait mal contenu son émotion en évoquant ce bébé. Il aurait plaint l'infanticide, trop seule, confite en sa détresse. Il se serait adonné au voeu pieux d'une société plus humaine, qui ne toucherait jamais aux gosses.

Moi, ce qui m'intéresse, c'est la poubelle. Il en existe de toutes sortes, n'est-ce pas ! Des individuelles et des collectives. Des qui sont régulièrement désinfectées et d'autres à l'abandon. Des à l'air libre. Des enfermées derrière le mur humide d'un sous-sol. Des grises. Des vertes.

Jacques Louvain n'est pas moins émotif que Dominique Boudou. Il aura comme tout un chacun des bouffées de voeux pieux quand sa vie s'installera vraiment dans la vie. Le nouveau-né de Nancy, c'est évident, est un déchet. Découvert à temps, il ne connaîtra pas les affres d'une broyeuse mais finira, après autopsie, dans l'incinérateur d'un hôpital. Sa disparition sera plus propre, accompagnée d'un peu de pitié. Aussi, j'en reviens à la poubelle. Je me dis que l'infanticide l'a bien choisie. Elle a enveloppé son bébé dans un linge propre et opté pour une poubelle verte. Sans souillures de mauvaises nouilles au ketchup. Une poubelle où il n'y a que des bouteilles en plastique, des cartons d'emballage et des vieux magazines. Maintenant que Jacques Louvain s'interdit de cracher sur les escaliers il souhaite la propreté à tout le monde. Il ne veut pas que la mort sente mauvais.

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