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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 11:35

Ricoh tient serré le tractopelle. Les chenilles arrachent à la terre des plaintes résignées. Parfois, dans la saignée, un bloc plus dur lance des étincelles. Ricoh se bat. Ricoh s'est toujours bien battu avec un tractopelle. 

Va pas t'échapper putain, creuse droit, les machines je suis plus fort qu'elles, je suis Ricoh, dompteur de chevaux sauvages à Oulan Bator. L'an dernier, j'ai gagné dix mille tugriks dans une exhibition et un descendant de Kubilaï est venu m'embrasser, tu peux pas imaginer. Les applaudissements des sphinx enturbannés, les youyous des femmes en liesse et toutes ces fleurs d'aubépine qu'elles m'ont jetées quand j'ai fait le tour de l'arène, tu peux pas imaginer. Toi, t'es condamnée à creuser droit, tête baissée, toujours plus bas dans les entrailles, moi, tu vois, c'est les étoiles que j'étreins, j'ai la taïga dans les yeux.

Et Ricoh, soudain dressé sur son siège, le regard haut défiant les tours de la cité, retrousse sa manche gauche et fait un bras d'honneur.

Carpe diem.

 

Amzer al Kriss, avec tout le mal qu'il s'est donné pour que soient bien bleus les soleils sur les buses, à voir son oeuvre enterréé si vite par les gogols du chantier, il en étoufferait de rage. Revanche, crie son coeur, plus d'audace dans la béance des sexes, peindre aussi de grosses bites roses sur le rouleau du compresseur, ça doit pouvoir se faire puisque le cave qui dort dans sa cage se barre pour le week-end, et la marque du tractopelle, Liebherr, ça se détourne un mot pareil, lieben, ich liebe, on n'arrête pas le fleuve de l'amour.

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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 11:11

Une heure de l'après-midi. Un ciel trop bas pour la saison et qui pourrait tomber. Séverine et Amina longent la palissade du chantier. Elles ont séché le cours d'hygiène alimentaire, ont bu du coca à la cafétéria, parlé des mecs. Elles rigolent.

Chayeb se réveille à peine. Il avale une gorgée d'eau, se rince la bouche et roule une cigarette. Dans vingt-cinq minutes c'est la reprise. Il descend du compresseur, tu parles d'un endroit pour dormir, avec ces ressorts qui font des bosses dans le dos, et les jambes tu peux pas les étendre à cause des leviers, rote un coup, s'étire comme un chat.

Liebherr, qu'est-ce que ça veut dire Liebherr ?

Chayeb en a croisé du monde sur les chantiers et personne capable de lui dire ça, seulement ça, même Ricoh.

" Mesdemoiselles ! "

Séverine et Amina s'arrêtent, regardent avec leurs yeux ronds cet homme dont la peau a recuit, surgi d'où là, parmi ces enchevêtrements de poutrelles rouillées qui plongent au fond de la terre.

" Non rien, juste bonjour. "

Séverine et Amina rigolent. 

 

Mimine vient de se lever. Elle a mis un collant et un justaucorps noirs, aux pieds des ballerines incrustées d'étoiles argentées. Elle fait ses exercices devant la glace du séjour en écoutant Lully.

Garder la forme, quoi faire d'autre, écouter Lully, mais si au moins elle pouvait laisser la fenêtre ouverte, quand est-ce que ça s'ra fini ce chantier de merde ?

Mimine a lu ce qui est écrit sur le panneau à côté des buses. Direction Départementale de l'Aménagement du Territoire. Assainissement des Eaux. Maître d'Oeuvre.

Mimine bâille, a trop dormi, ses articulations craquent. Elle passe dans le coin cuisine et sort un hamburger du congélo, vérifie la date de péremption.

Péremption ! Pffuitt !

Mimine hoche la tête et trouve qu'elle a enlaidi. Il y a des mots comme ça, comme péremption, qui vous rendent moche tellement vite. Mimine monte le son de la stéréo à cause des marteaux-piqueurs qui font vibrer la baie, et Lully pleure.

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 11:38

L'horloge à défalquer le temps qu'il a fait poser sur la façade de sa clinique, il pouvait pas savoir le véto, le succès qu'elle aurait. Trois cadrans digitaux, comme sur le tableau de bord d'un avion supersonique, à clignoter sans cesse, un pour le jour, un pour l'année, un autre pour le siècle.

Les ados du lycée technique s'arrêtent pour les regarder, naïfs en suspens sur le chemin de l'ennui, et le silence les prend à la gorge, leurs vingt ans insouciants soudain lestés de plomb: le décompte est implacable.

Puis ce sont, dès neuf heures, les premiers clients de la clinique, interloqués même s'ils sont déjà venus par la pulsation du temps qu'on enlève, et le chaton peut bien lécher sa patte blessée dans la corbeille en osier, il y a n'est-ce pas tellement d'autres douleurs qui se mettent à poindre.

Ricoh et Chayeb ne sont pas allés voir l'horloge, ils sont l'un et l'autre perdus dans leur temps immobile.

Au quinzième étage, appartement 329, un homme accoudé au balcon suit la trajectoire de son premier mégot happé par le vide.

Quelque part dans la cité, mais où, un oiseau chante.

C'est un merle, il n'y a pas de doute, la stridulation du merle on ne peut pas la confondre, un merle sur une branche ou un rebord de fenêtre, au petit matin, comme si c'était la campagne toutes ces tours enchâssées.

" Mimine, oh ! un merle !

- Je dors, laisse-moi dormir. "

L'homme hausse les épaules, rentre dans son coin cuisine et pousse le bouton de la cafetière électrique, d'un geste lent.

Depuis des années, à contempler sans fin la langueur des heures qui passent, à n'avoir d'autre issue que d'écouter leur morne palpitation, l'homme a pris des gestes lents, qui lui font tressaillir l'âme.

" Mimine, le café est prêt, Mimine ? "

Dehors, un tractopelle démarre.

Mimine s'enfouit sous l'oreiller.

 

Vingt buses taguées dans la nuit. Des soleils bleus, des sexes ouverts et perlés de rosée, Amzer al Kriss signe l'urgence.

Le contremaître cause à Ricoh.

" C'est ton boulot bordel d'ouvrir l'oeil une cabine Fayat pour toi tout seul et pas foutu d'ouvrir l'oeil z'ont dû en faire du barouf avec leurs bombes à peinture z'ont dû se prendre les pieds dans les saloperies bordel Ricoh qu'est-ce qui va m'mettre l'ingénieur "

Ricoh se retient de retrousser ses manches. C'est sa seule parole à Ricoh de retrousser ses manches quand la bêtise s'acharne, et de montrer ses bras tatoués.

Une parole indélébile gravée dans sa chair, sur le bateau qui le ramenait du Liban il y a... bouou... une éternité, une épouvantable éternité de sang partout à gerber sous les grenades, la mort au couteau dans le creux de la nuit, et les cadavres sur le sable, même des enfants.

Alors Ricoh s'est fait tatouer les bras, pour s'offrir une parole silencieuse.

Carpe diem sur le bras gauche.

Memento mori sur le bras droit.

C'est toujours la même histoire qu'il déchiffre dans la glaise à trancher. 

Il faut se presser.

La nuit ne va pas tarder.

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 16:35

Ricoh ne s'appelle pas Ricoh. On ne sait plus au juste comment s'appelle Ricoh, l'a-t-on jamais su ? Les noms se perdent voilà, le cercle a dû se restreindre, de ceux qui connaissaient le vrai nom de Ricoh, et maintenant plus personne...

Ricoh s'en fout. Ricoh garde le secret de son nom pour continuer à s'appeler Ricoh, avec ce h à la fin qui pousse l'imagination dans les steppes de la Mongolie, sous une yourte peut-être, où le fromage aurait l'odeur du miel.

Quand, les yeux chassieux d'avoir mal dormi, il sort de sa cabine Fayat, il ne voit pas les tours de la cité, combien de tours là, à surplomber le chantier comme des géants borgnes ? , n'entend pas la  rumeur du périph', lourde encore de la torpeur de la nuit, mais, oh ! si lointain d'abord, le passage d'un troupeau à l'horizon des larges plaines, alors qu'un disque rougeâtre fait sa trouée dans la brume.

" Eh ! Ricoh ! Qu'est-ce que ça veut dire Liebherr ? " Ricoh ne se retourne pas, monte sur son tractopelle et insère la clé. Tous les matins, Chayeb lui pose la même question. Chayeb flashe sur Liebherr comme Ricoh flashe sur la Mongolie. Pour tenir. Sinon le chantier vous engloutirait. Vingt mètres de profondeur sur trois cents mètres de long. Des buses de la hauteur d'un homme, à rabouter étanches pour l'assainissement des eaux. C'est ce qu'on a dit à Ricoh : " L'assainissement des eaux ". Le contremaître, l'ingénieur des travaux puis les messieurs de la commission, quelle commission ?, ont tous répété une fois ou l'autre cette incantation : " L'assainissement des eaux ". 

Un jour, Chayeb est allé les trouver et leur a demandé qu'est-ce que ça veut dire Liebherr. Le contremaître a maugréé en se grattant la tête sous son casque jaune, et l'ingénieur aussi, au cuir chevelu, s'est mis à avoir des démangeaisons. Les messieurs de la commission se sont regardés, ont regardé Chayeb qui attendait en souriant. Le sourire lunaire de Chayeb, un sourire d'aube ou de crépuscule mais jamais de plein midi, un sourire qui attendait une réponse de ces messieurs de la commisssion : " Liebherr vous dites ? Tssss ! "

Cette nouvelle a paru dans feue Encres Vagabondes en janvier 1998. La suite dans les jours qui viennent.

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 10:34

Du crachin comme des grumeaux et la lumière a du plomb dans les ailes. J'écris pour écrire, rien d'autre. Aujourd'hui, je ne sais pas où s'en va mon vertige. Mes yeux sont trop pleins mais de quoi que je pourrais effacer. Les os craquent dans mes doigts et sur la page. Langue plus rêche que le papier des mauvais grains. Paysage impossible de l'autre côté de la fenêtre. Aucune épreuve visible de mes pensées. Terrassement partout dans mon corps. Ecrire, cette vanité quand rien ne vibre sur la peau. C'est marcher qu'il faudrait. Affronter la rumeur des trains au-delà du fleuve. Y mêler les frissons des hautes herbes, ces plumeaux dérisoires à la lisière de la boue. Inventer d'autres pas que les miens, d'autres douleurs et d'autres bonheurs. Mais aujourd'hui je ne sais pas. J'ignore ce qui m'échappe dans ce jour déchiré. Le ciel, peut-être, descendra plus bas encore, finira collé à la glaise des fondrières, comme un drap de grosse laine. Et il y aura en moi plusieurs sommeils remontés de mes enfances. Sans chimères. Sans souvenirs. Dans mes corps débranchés.

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Dominique Boudou - dans Carnets
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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 16:49

Qu'on en lise ou pas, la poésie est nécessaire à l'homme et cela quelque soit sa forme. Un regard, simplement étonné, croisé dans un chemin de fer, sur une promenade en bord de mer ou en bord de forêt suffit à donner une présence à ce qu'il touche. L'acuité de cette présence n'est pas toujours consciente dans l'instant mais elle sait se rappeler à notre mémoire, en ouvrant toute grande la porte des émotions, des sentiments, de la pensée même. Et l'homme grandit avec elle, dans le partage qu'il ne manquera pas d'en faire, tout simplement aussi, avec les autres qui l'accompagnent. Voilà pourquoi, je vous offre ce beau film de Brigitte Giraud. Il illustre bien, je crois, l'absolue nécessité de la poésie.
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Dominique Boudou - dans Carnets
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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 12:42

Foule de novembre finissant. Ciel bas sur le cours de l'Intendance. Des trams. Des scooters. Des pousse-pousse au pédalage assisté par la fée électricité. Un violonneux violonne. Son Chopin languide indiffère. Cette foule n'a pas d'oreille. Seulement des yeux braqués sur les vitrines trop chamarrées. Je relève mon col. Je fume une cigarette sans m'en apercevoir. Mes pas s'éloignent sur des pavés moins calibrés, piétinent d'herbeuses jointures. Le ciel suspend sa chute. Une cloche promène dans l'air son grain de bronze. Un porche soudain surgit, porté par des colosses au visage couturé. Je fume une autre cigarette sans m'en apercevoir. Je ne sais pas quel chemin me saisit, quel souffle me traverse. J'aime cette absence qui gomme les gestes de ma fatigue. Je pourrais disparaître lentement, devenir un point perdu sur une ligne coupée. Sans conscience ni mémoire. Mais voilà qu'une troupe d'adolescents passe avec des packs de bière. L'un d'eux rit avec des bruits de nez qui trompettent. Je pense à un âne. Un âne qui brait. J'imagine le collage de la tête de l'âne sur le cou maigre de l'adolescent. Je me demande comment il ferait pour porter à l'oreille son téléphone. Je relève encore mon col. Comme si cette image allait s'en prendre à moi. Je m'éloigne. J'allume une autre cigarette et je la brûle en trois bouffées.

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Dominique Boudou - dans Carnets
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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 08:39

La vallée des larmes

N'est plus un lieu sûr sous tes yeux

Une fondrière a creusé le passage

De tes nuits sans sommeil

De l'autre côté de la faim

Qui décharne les souvenirs

Tu peux tomber à chaque instant

Dans le puits à sec de ton visage

 

Poème en chantier pour Battre le corps. La vallée des larmes est ici un terme médical et non une mièvrerie.

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 12:33

Alors que je mets la dernière main à un texte pour une revue sur le concept de mystère, je pense à toi. Je pense à l'âne que nous avons vu dimanche au parc bordelais et que tu as couru dans un désir de caresse et que tu t'es exclamé : il y en a un pareil dans Shrek. Je ne sais pas comment cette pensée m'est venue, avec ton visage tout rond en surimpression. Je ne sais pas comment les pensées me viennent. Sans doute sont-elles un peu sorcières avec des dents vertes ! Elles font des tas de zigs et de zags, des flopées de grimaces comme s'il en pleuvait, tout aussitôt transformées en tortues poilues, en papillons sur des béquilles et même en éléphants poussant des poussettes.

Alors je pense à Popov que tu aimes tant dans le livre de je ne sais plus qui. L'éléphant Popov n'est pas content. Il pleure même un peu mais ses amis le consolent et il découvre un moyen pour retrouver son sourire joyeux. Je me dis qu'il y a quelque chose de Popov en toi. Non pas à cause de ton visage tout rond mais à cause de la joie que tu es capable d'inventer quand ça ne va pas trop bien. Des règlements stupides ont obligé ta famille à quitter son abri sûr et, chaque soir, papa est obligé de téléphoner au 115 pour obtenir une chambre d'hôtel autour de la ville, en lisière des rocades et des rumeurs automobiles. Sachant qu'une fois, le téléphone répondra non avec sa voix de téléphone. 

Aussi, pour tenir dans ces allées et venues épuisantes, tu essaies de lire tout ce que tu vois sur les panneaux des autoroutes, noms de cités proches ou lointaines, marques de dentifrices et de barres chocolatées, j'en passe j'en passe, tant il y a à lire partout. C'est le moment que choisit Popov pour te taquiner du bout de sa trompe. Ses pensées sont aussi sorcières que les nôtres, tu peux me croire. Zig par ici, zag par là, hop, on décolle et on tutoie le firmament. Le ronron de la voiture te berce. Papa t'observe dans le rétroviseur, ses doigts se crispent moins sur le volant. Maman retient son soupir. La nuit bientôt va tomber. Il pleuvra de l'eau grise et aussi des grimaces d'éléphant. J'aime comme toi les grimaces d'éléphant. Mais au fait, est-ce qu'il y en a, un éléphant, dans Shrek ? Faudra que tu me dises, hein ! Je veux savoir, moi, tout ce que tu sais et que j'ignore.

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Dominique Boudou - dans Carnets
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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 13:33

Parfois

Comme une brillance sur le chemin

Le petit bonheur d'une traverse

Un champ posé là au creux du tumulte

Quelques ivraies solitaires et battues

Où souffle une mémoire qui ne dit rien

La nôtre qui sait

Tout entière dans mes pas

*

Ici ou là

Au détour de la marche

Quand le corps devient cette mécanique

Où se rôde la fatigue

L'esprit d'un caillou perdu

Soudain m'accable de sa légèreté

Mais comment dès lors

Rebrousser le chemin

Un caillou ne vient jamais seul

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Dominique Boudou - dans Poésies
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