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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 14:06

rue Vital-Carles, 3

 

Il est sept heures et demie du soir. Je viens de boire un verre place Gambetta, sur une terrasse venteuse. J'ai regardé les gens, leur façon de marcher avec le froid qui tombait. Je me suis demandé comment certains faisaient pour téléphoner en marchant, comment ils entendaient ce qu'on leur disait dans le martèlement des pas, la rumeur automobile et l'absence d'intimité. Maintenant j'attends le tram en face de chez Mollat. La librairie ferme. Les employés baissent des rideaux métalliques, donnent des tours de clé. Une image grand format de Bourdieu me contemple. Elle sourit. Elle est bienveillante. Alors j'ai le sentiment d'être aussi quelqu'un de bienveillant. Un dialogue pourrait se nouer entre l'image et moi mais le tram arrive. J'observe sa montée lente. Je ne vois pas la cathédrale derrière lui. Le froid peut-être, contribue à cette dissociation du paysage. Je trouve une place près de deux jeunes filles qui parlent de restauration rapide et je ferme les yeux. Mon corps glisse comme le tram sur le cours de l'Intendance mais mon esprit reste rue Vital-Carles. Des gens ont crié ou ri très fort. Je ne sais plus trop. Je m'en suis rapidement détourné car un couple a retenu mon attention. La femme, une Asiatique, allait sur le trottoir comme à la parade militaire, le corps cambré. L'homme, qui la tenait par la taille, ne semblait pas s'en apercevoir. L'habitude, déjà, qui sait. Ou une opération que cette femme aurait subie, à cause de faiblesses chroniques dans la colonne vertébrale. Je reporte mon attention sur la conversation des jeunes filles. Le mot "rotation" revient souvent. Je mets du temps à comprendre qu'il concerne les denrées périssables dans les supermarchés. Exemple à l'appui, l'une des jeunes filles se souvient d'un pâté dont la date était encore bonne mais qu'il était tout moisi. C'est pour ça que la rotation est très importante, l'objet d'une vigilance de chaque instant. Je suis soulagé quand la conversation s'arrête. Je me demande jusqu'à quel point je peux être bienveillant.

 

(off)

 

" T'as déjà couché avec les rats ? " " T'as déjà couché avec les rats ? " " Moi j'ai couché avec les rats. " La voix est à peine plus forte que les autres mais je l'entends comme si elle criait. Certains voyageurs se retournent pour mettre un visage dessus. Un visage d'homme puisque c'est la voix d'un homme, à la peau huileuse comme son timbre est huileux. Je regarde le défilé des hangars par la vitre. J'entrevois dans une échancrure un morceau de Garonne, quelques passants devant, quelques arbres penchés sur l'autre rive. Je me concentre sur ces sous-ensembles du paysage avec le désir d'oublier la voix de l'homme aux rats. J'invente un nom aux arbres, un détail aux silhouettes. J'imagine le glissement d'un bateau. Les sous-ensembles du paysage sont évidemment poreux. Ils finissent par le déborder et je ne vois plus que des taches grises, des taches vertes, des taches marron sans lisière sûre. Bordeaux n'est plus une ville mais un tableau constitué de taches qui bougent. Si le tram roulait à cent à l'heure, elles s'étireraient en un ruban de plus en plus étroit, de couleur uniforme sans savoir laquelle prendrait le pas sur les autres, et, la vitesse grandissant encore, seul un trait serait visible. Je pense au livre de Nuno Jùdice retrouvé par hasard dans ma bibliothèque. " La mélancolie enseigne que le trait définit tout, depuis l'émotion du visage jusqu'à la montagne au soleil couchant ", écrit-il. Dans quel état d'âme me trouverais-je si le trait lui-même venait à disparaître, abolissant d'un coup visage et paysage ? La sonnerie rageuse du tram, un individu vient de traverser dangereusement la voie, interrompt ma dérive. Je ne me souviens pas d'être passé sur l'écluse des bassins à flot. Mes yeux lourds de fatigue tiennent mal dans leur orbite. Je prépare mes jambes à descendre à l'arrêt suivant. New York. Le pont d'Aquitaine en ligne de mire. Et sa rumeur devinée. Les bruits aussi sont des traits.

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 12:07

La maison dit ton absence

Une pomme verte change de peau sur la table

Un reste de lait fige au fond du bol

Tes lèvres closes

La porte du jardin bat

Dans la lumière silencieuse

J'allonge ma fatigue d'un peu de vin

Je regarde mes yeux courir

Sur la page d'un livre

Les mots comme le lait

Incapables de s'ouvrir

La nuit s'est blottie

Dans les yeux du chat

Qui cherche tes insomnies

Tes mains perdues

Qui ne contiennent plus ton visage

Le silence est soudain trop vide

Sans le petit peuple de tes signes

Adressés aux murs et au plafond

Un long vagissement

Mais sorti de quelle gorge

Frissonne

*

Quel visage prend ta mémoire

Quand tes pas sont fermés

Autour du lit

Et que tu dois manger le pain

Comment creusent les mots du père et de la mère

Sur ta peau qu'ils ont tuée

*

Un cri parfois

D'une vieille qui n'a plus sa tête

La nuit tranchée au scalpel

Tu la sens dans ton sang

Q'un rêve commençait à pourir

Tu rejettes les draps trop mouillés

Ton coeur est déjà debout dans le couloir

Haché par le cri qui suivra le cri

Le dernier peut-être et ce sera la fin

Ton corps retourne au creux du lit

Tout bleu dans le froid que tu attends

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 14:53

rue Rodrigues-Péreire, 1

 

Immeubles et maisons dont j'imagine, côté jardin, la profondeur close par des hauts murs. Là, peut-être, une terrasse coiffée d'indienne à rayures bleues, avec des lampes anti-moustiques pour les soirs d'été. Quelques chaises longues destinées au repos ou à l'ennui. Mon pas devient nonchalent. Je suis en avance à mon rendez-vous. Je m'nefonce davantage dans la rue. Les maisons sont moins hautes, la pierre moins noble. De simples noms sous des sonnettes, souvent illisibles, annoncent des logis ordinaires. Mon imagination se met à leur mesure. Les jardins, ici, ne prédisposent pas à l'ennui raffiné des oisifs. On verra, sous un abri ouvert, des outils et des pots de peinture, quelques vieux jouets répudiés. Je continue encore à marcher car je suis vraiment en avance à mon rendez-vous. J'évite des poubelles dont le trop plein s'est répandu sur le trottoir. Je veille à ne pas mouiller mes chaussures dans le caniveau. Et je tombe en arrêt devant un mur couvert de glycine, dressé comme un décor de théâtre. L'image d'une peinture bien léchée s'impose à moi. Des feuilles trop dessinées, le report des ombres trop décalqué puisque, évidemment, un fort soleil inonde le tableau. Ne reste plus qu'à inventer un cadre de faux bois et sa place dans la salle de séjour, parmi les dentelles de grand-mère achetées en vrac et les photos d'un voyage au bord de la mer.

 

(off)

 

Le matin à sept heures moins le quart, le paysage, comme les hommes, n'a pas fini sa nuit. Les rails du tram ont des lueurs encore sourdes. Les pavés entre eux pourraient s'affaisser sans qu'on s'en étonne. Les panneaux lumineux, qui annoncent sur le quai le passage de la prochaine rame, affichent des lettres incertaines, brouillent l'alphabet des heures. Seule une voix de femme pré enregistrée conserve sa fraîcheur en distillant ses conseils aux voyageurs. Validation des tickets et des cartes. Interdiction des vélos en période d'affluence. Incitation à la politesse élémentaire quand un handicapé monte à bord. Je fais les cent pas. Je jette un oeil à l'intérieur du bureau de tabac qui fait aussi bar et dépôt de presse. Des cafés fument sur des tables écrasées par l'éclairage trop vif. Une chaîne d'info permanente matraque déjà les oreilles. On vient là pour se réveiller. Il faut de la lumière, du bruit. Je continue à faire les cent pas et je relève mon col même si la température est douce. Je reconnais une habituée de la ligne B. Je lui adresse ou non un signe de tête. Il me plaît d'imaginer qu'elle travaille dans une boulangerie, qu'elle va vendre des croissants chauds à des gens qui eux aussi sont en train de se réveiller. L'arrivée du tram ne me distrait pas de ce que j'aime échafauder. L'ancienne raffinerie de sucre, les vivres de la marine et ceux de l'art près d'une casemate allemande, les bassins à flot composent dans mon esprit un film lent mais sans personnages. Leur moment viendra plus tard, quand le jour sera vraiment debout, et ils n'auront pas besoin de moi, pour exister.

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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 12:52

rue Vital-Carles, 1

 

Pour moi, la rue Vital-Carles, c'est Mollat. Plus qu'une librairie. Un rituel. Les livres d'art d'abord. Invariablement, le nom à consonnance polonaise ou russe d'un historien de l'art me fait penser à une jeune dame brune que j'aimai trop et qui ne m'aima pas assez. Je passe mon chemin. Je lis d'autres noms, de grands et de petits maîtres, sur des couvertures qu'il m'arrive de toucher, de caresser même. Je m'enfonce un peu plus dans le labyrinthe de cette librairie qui fut, qui est peut-être encore, la première de France. Histoire. Géographie. Sociologie. Voyages. Dictionnaires de langues. Je feuillette ici ou là. Parfois, je tente une incursion du côté des livres pour enfants. Il n'y en avait pas autant dans les années cinquante-soixante. Toutes ces couleurs, là, sous mes yeux, pourraient m'étourdir de mauvaises comparaisons. Puis j'entre  dans la librairie historique avec son vieux bois. Je dédaigne les humanités grecques et latines car je n'y connais rien mais je m'arrête longtemps au rayon poésie. J'ouvre quelques volumes. Je butine des vers ou des mots seuls, des sons, des couleurs, et même les blancs dans les pages me disent quelque chose. Après, je pénètre dans l'immense forêt des romans, sur les tables et dans les rayons. Un regard à l'éditeur à l'étoile bleue, un autre à l'éditeur aux trois italiques. Le rituel n'est pas fini. J'arpente en quelques pas tous les continents de la littérature. Quelques-uns seulement me sont familiers. Tout en demeurant étranges. Souvent, une espèce de tristesse me prend. J'ai beau prêter l'oreille aux voix inconnues, je sais que je ne les entendrai pas toutes. Alors je vais voir les livres de poche. Je ne dédaigne aucun genre. Quelques héros de polars historiques me retiennent un moment. Où en sont-ils au dixième tome de leurs aventures ? Eprouvent-ils un commencement de lassitude, l'âge venant ? Eternelles questions des hommes que la conscience taraude. Foret sans fin qui accompagne mes pas vers l'espa ce où sont les livres de philosophie. Défricher puis déchiffrer. Aurai-je assez du reste de mes jours ?

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 15:56

(off)

 

Je prends toujours le tram à l'arrêt New York devant le bureau de tabac. J'aime m'asseoir sur l'un des premiers sièges. Je vois les oreilles du conducteur s'il a les oreilles bien dégagées. Je vois aussi les deux écrans qui lui servent de rétroviseurs. L'étirement de la rame, la bordure du quai avec son mobilier urbain se dévident. Parfois, l'irruption d'un morceau de corps, d'un pan de mur, de la trouée d'un carrefour pourrait me faire sursauter. Mais je suis déjà dans l'image plus large qui défile sur les vitres. A droite et à gauche. Les hangars après Cap Sciences, autrefois des verrues, propres maintenant. Les immeubles ravalés du dix-huitième avec leurs témoignages de vins et de grains. Un mélange s'opère sans que je sache vraiment lequel. Entre décomposition et recomposition. Si le bruit dans la rame n'est pas trop fort, si aucune surcharge n'étouffe le l'espace, ma pensée parvient à sinuer. Je me dis qu'un paysage, c'est ce qu'on décide de voir. Je me dis que le paysage n'existe pas sans la volonté du regard. Je trouve mon propos intelligent pendant quelques secondes puis je le trouve vain. Je ne suis pas un promeneur qui chercherait à extraire une substance des choses vues. Je suis en déplacement, c'est tout. JUsqu'à l'arrêt place Gambetta ou Hôtel de ville. Quand je descendrai, je relèverai le col de mon manteau et j'allumerai une cigarette. Si je descends à l'arrêt place Gambetta j'irai voir les livres chez Mollat. Si je descends à l'arrêt Hôtel de ville, je traverserai la voie le plus vite possible pour éviter de dire non à tous ces gens qui offrent les journaux gratuits. Puis je m'attarderai devant la vitrine d'un vendeur de spiritueux. Je lirai des étiquettes qui sont comme des titres de livres. Celles-ci, par exemple, pour des vins : L'enfant sauvage, Le chemin de Moscou.

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 13:43

place Saint-Christoly, 1

La ligne B s'arrête juste à côté, rue Vital-Carles. Un passage, dont l'angle est un théâtre, y conduit. Je suis surpris par la hauteur des arbres qui coiffent la place. Des platanes. Comme dans un bourg provençal mais sans fontaine. Un café a posé là sa terrasse. Il a, sans doute, quelques habitués, des caricatures d'habitués fondues à la longue dans le passe-partout du décor. Il a, surtout, un Chardonnay blanc servi assez largement. Je le bois avec toute la patience dont je suis capable et je regarde les gens, comment ils viennent, comment ils sont droits dans leur corps ou tassés sur leur sac d'os. Je guette une fenêtre, encore une, au bois vermoulu qui tient mal des vitres qu'il faudrait laver. Une femme parfois s'y penche et fume. Ce n'est pas qu'elle soit jolie mais sa fragilité au bord du vide m'émeut. Elle a des gestes désordonnés pour chasser la fumée loin dehors qui me font sourire. Elle ne s'attarde jamais. La fenêtre en se refermant produit comme une espèce de dérapage. J'imagine, à cause de lui, un glissement dans le temps que le porche en face de moi favorise. Pierre noire. Petite allée de pavés avec son treillis d'herbes sèches. Et, au bout, un bâtiment rescapé du dix-septième siècle dont je ne vois que la porte ouvragée. Je pourrais le peupler de fantômes portant l'épée et parlant bas. Mais un minibus électrique tourne au coin. Aucun voyageur. Une autre manière de fantôme, ou un jouet, livré à lui-même jusqu'à l'épuisement de son énergie. Je souris encore. Le paysage est assez incertain pour que je m'y reconnaisse. J'appelle le serveur, un trentenaire au catogan serré, et je lui demande la même chose. La cérémonie du Chardonnay luit plus fort quand le soir tombe.

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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 16:16

rue Achard, 1


Une fenêtre dans un mur. Haute et seule. Elle donnait sur la chambre d'un veilleur, sur un bureau peut-être, avec une ampoule nue dans les deux cas. Le regard imagine volontiers cette ampoule nue tant le mur lui-même, au fil des ans, a fini de se dépouiller de tout. Je pense invariablement à la solitude, à la solitude en général, quand je croise cette fenêtre aperçue depuis le tram de la ligne B. Les barreaux qui l'enrobent ont l'aspect famélique de l'abandon. Personne n'est venu là ces dernières années. Personne ne viendra jamais plus. L'ampoule nue, si elle existe vraiment, trop lourde des poussières accumulées, ne fera aucun bruit en éclatant sur le sol. Mais je la sens vibrer dans mon corps, peser sur ma respiration. Une ampoule. Une fenêtre dans un mur condamné à l'abattage. La solitude devient autre chose qu'une idée qu'on rumine. Pour peu que la lumière soit basse sur le paysage et qu'une mauvaise pluie vienne la salir, la solitude se prend à mes gestes, à mon souffle, à mon ombre. Je regarde aileurs. Le tram qui se tortille. J'écoute le joyeux babil d'une bande de jeunes filles qui ont acheté des robes et des jupes. Mais je sais que je reviendrai à cette fenêtre, et que je m'y verrai accoudé, un verre ou une cigarette à la main. Je ne serai ni triste ni seul. Je ne désirerai rien. Je ne chercherai rien non plus. Il me suffira de veiller, et de veiller encore, jusqu'au vertige.


place Saint-Seurin, 1

 

Un square avec une vasque sans eau au milieu. Je viens là tous les lundis à seize heures quarante-cinq. Je ne regarde ni la basilique ni l'aire de jeux pour les enfants. Je dédaigne une tombe qu'il me plaît de déclarer mérovingienne. Seule, une petite armoire vitrée vissée au sol m'intéresse. C'est un coin lecture dressé là par les habitants qui aiment les livres. De vieilles reliures au dos perclus, des plus jeunes à peine cousues. En tout, quoi, une cinquantaine d'ouvrages. Du populaire, du régional. Une pincée de livres en club pour les abonnés à des hebdomadaires. Un roman ado dans le fatras. Deux ou trois revues d'occasion. Une main, mais laquelle, arrange un peu le présentoir. Il me plairait que ce fût au petit matin, quand alentour les appartements cossus dorment encore. Il me plairait qu'elle y glissât quelque ouvrage de grande littérature. Un Beckett, un Duras, sauraient m'étonner de leur présence. Mais ce n'est pas cette main-là que j'imagine. J'en vois une autre, furtive ou déterminée, qui ouvre l'armoire comme si c'était une écritoire. Une main qui va lire peut-être et qui écrit déjà. Une main d'étourneau qui a débranché son téléphone ou celle, tavelée, d'une veuve venue là tromper l'attente. Je ne regarde pas les titres alignés. Je regarde la cabane où sont les toilettes. Je vois scintiller le mot "libre" à l'entrée. Je souris. Ma montre me dit que j'ai encore cinq minutes avant mon rendez-vous. Le temps d'une cigarette. Le temps d'un regard circulaire autour de la place, de la basilique et de la tombe absolument mérovingienne. Là aussi, à cette tombe, je reviendrai.


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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 11:22

Le radiateur à côté de moi a de la cire dans les oreilles. Ma tête bourdonne. Je ne suis pas moins une chose que le radiateur. Aucune pensée ne m'agite en ce sombre lundi. Aucun désir ne me porte à entrer là ou là. Je lis Les révoltés de Sandor Marai sans me demander ce qui les anime. J'écoute le radiateur. Les heures peuvent bien passer avec leurs fibres emmêlées. La lumière, sale aussi, ne m'inspire aucun commentaire sur la tenue de ses grains. Tristesse ? Blues ? Pas du tout. Les choses ignorent les petites mélancolies. Le radiateur ne se plaindra jamais. Moi non plus. J'ai, comme lui, depuis toujours, de la cire dans les oreilles et je ne me suis jamais plaint. Tout à l'heure, je reprendrai ma lecture de ces jeunes Hongrois prisonniers de leurs aspirations à la liberté et je répandrai sur les pages la fumée de mes cigarettes. J'irai au robinet boire un filet d'eau. Je dirai une bêtise au chat. D'autres heures passeront. Puis je partirai vers la ville. Mon corps sera posé comme un paquet dans le tram. Alors, peut-être, réveillé par je ne sais quoi, il commencera à vivre. Il ne sera plus une chose mais une idée. Et j'irai à travers lui perdre toutes les choses et toutes les idées, plus aplaties que des ombres. Moi, je ne serai jamais prisonnier de ma liberté.

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Dominique Boudou - dans Carnets
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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 14:08

Mimine regarde une voiture qui traverse l'écran de la télé, dans un paysage si désert qu'il abolit toute idée de voyage, zappe sur la gueule mal rasée d'un buveur de bière.

Son homme, elle dit comme ça Mimine, " mon homme ", dort la bouche ouverte sur le canapé.

Mimine éteint le poste et considère gravement le dormeur. Qu'a-t-il fait de sa journée, où est-il allé chercher toute cette fatigue qui le terrasse ? Quel mystère se cache dans cette carcasse abandonnée, qu'elle n'a jamais su percer ?

Mimine ouvre un bocal plein de smarties et commence à mâchonner, guettant l'improbable réveil du corps qui dort. Une heure passe, le niveau des bonbons baisse dans le bocal, la nuit fait déjà barrage, accoudée à la fenêtre, et va tout submerger dans l'appartement.

" Réveille-toi, merde, réveille-toi ! "

L'homme pousse un grognement, aperçoit le visage fripé de Mimine, se lève en soupirant. Une gorgée d'eau hâtivement bue à même le robinet et le voilà sur le balcon. Une cigarette, en quelques bouffées c'en est fini, et le mégot s'écrase sur les buses en contre-bas.

" Quel jour on est ? Mimine, tu m'entends ? "

Mimine ne peut pas entendre. Elle a rallumé la télé, une deuxième voiture traverse le désert et, sur l'écran, projeté par les roues qui tournent à vide, on n'y voit que du sable et ça endort.

 

La cité, comme une ruche assoupie, c'est dimanche, hésite à bruire. La musique d'un transistor, dans la guitoune d'un gardien, a des crachotements pulmonaires. On bat ici et là quelques matelas feutrés, les draps prennent l'air déjà aux fenêtres, sans pouvoir claquer de la toile, un évier tinte à peine, le moteur d'une voiture sur le parking a des hoquets rauques avant de se noyer, le chantier reste figé pour la journée.

Les buses sont de longs serpents ténébreux dont les enfants fouillent à tâtons les viscères, osant du bout des lèvres s'appeler de loin en loin, Caaamiiille, Juuuliiie, Pieerre, et l'écho, tel un papillon que l'ivresse du jour aurait privé de regard, bondit et rebondit jusqu'aux fenêtres où se penchent, inquiètes, des mères encore en robe de chambre.

Ricoh n'entend pas le rythme lent de la cité. Ricoh s'est enfermé dans son bureau, les deux manches retroussées.

Carpe diem.

Memento mori.

Ricoh est un conducteur de tractopelle qui possède un bureau avec une photocopieuse qui tourne à plein régime.

Tour à tour, côté tatouage, il applique soigneusement ses bras sur la plaque de verre, appuie sur le bouton copie, et voilà sa parole silencieuse qui tombe dans le bac de réception, un carpe diem toutes les trentes secondes et memento mori en suivant, et cela jusqu'au soir, inlassablement, pour ne pas oublier qu'il va mourir.

 

Je n'ignore pas certains côtés surfaits de cette nouvelle qui n'en est pas vraiment une mais j'ai choisi de la livrer sans retouches, tant pis notamment pour "l'orange bleuie", vous saurez lecteurs et trices, me pardonner mes petites facilités.

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 11:37

Amzer al Kriss fait ses repérages, rêve que demain toute la cité louera son talent et que la télé filmera le chantier tout rose et bleu désormais.

Amzer al Kriss est un soleil bleu qui passe devant la clinique vétérinaire et voit les trois cadrans de l'horloge.

Combien de secondes à rebours avant le grand basculement du siècle, combien d'épouvantes encore sur l'orange bleuie du monde ?

Amzer al Kriss crache par terre. Il a peur tout à coup de ces chiffres qui rétrécissent la vie, qu'il taguerait bien s'ils n'étaient pas si hauts, une tête de mort avec trois yeux, et le voilà qui crache encore, faut savoir conjurer la peur quand l'urgence est là.

Quel âge il aura en l'an deux mille ?

Est-ce qu'il aura enfin du cran pour déclarer sa flamme à Amina, depuis le temps qu'il brûle d'amour dans son coin, est-ce qu'il va y arriver ?

 

Vendredi soir. Chayeb prend une douche dans la cabine Fayat pendant que Ricoh prépare les verres. Le curaçao, une goutte pas plus, sinon l'herbe de bison on la sent pas et la vodka on dirait un lac tout glauque. Du doigté Ricoh, de la minutie, Chayeb attend ça de toi, que le cocktail soit parfait, que les deux heures que vous allez passer ensemble à causer lui donnent du courage à vivre. Mettre un pas devant l'autre, puis un autre encore, sur le long bitume des jours. Rentrer chez soi à la nuit par le tram de la ligne 35, grimper jusqu'à sa chambre sans faire grincer l'escalier à cause du proprio, se glisser dans les draps nus, lire une page ou deux d'une revue, n'importe laquelle pourvu qu'elle pique les yeux, et dormir tout simplement, une montagne pour Chayeb, on est si bien dans la cabine Fayat, à causer avec Ricoh.

" Ricoh !

- Oui !

- J'ai pas eu la force avec les nanas.

- Quelles nanas Chayeb ?

- Cet après-midi, les filles du lycée !

- Et alors ?

- J'aurais tellement voulu qu'elles me disent.

- Bois un coup Chayeb, regarde comme la vodka est bleue, on dirait la mer. "

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