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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 12:38

Un village assoupi au coeur de l'été en terre d'Aunis. Une rivière y serpente. La Boëme. Un nom comme une promesse de voyage au ralenti. Sur l'eau qui a verdi entre les vieux lavoirs, on imagine sans surprise des cygnes dont le cou démesuré se plie et se déplie à la façon d'un accordéon. A l'orée du bourg, une bâtisse qu'on a rénovée abrite un centre culturel. Antoine, peintre de la contrée, y donne une exposition. Il est un peu tendu pendant le vernissage arrosé de vins bourrus. Isabelle, l'organisatrice, est aussi tendue que lui. Viendra-t-il du monde ? La localière de La Charente libre écrira-t-elle un article ? Chantal, qui aime la lenteur du pays, passe de toile en toile. Gobe ici et là quelques charcuteries posées sur pain bio-c'est la mode. Bien. Oui. Soit. C'est qu'il y en a tant des expos dans les villages au plus fort de l'été. Elle s'apprête à sortir mais l'organisatrice l'interpelle.

Quel tableau tu préfères ?

Chantal n'hésite pas, rebrousse chemin, se campe devant sa toile coup de coeur. Deux gosses de la campagne qui encadrent un ours debout. Un ours grand et debout.

Il y a un enfant mort. C'est sûr. Je le sens. Là.

Plus tard dans la soirée, Isabelle fait part au peintre du commentaire de Chantal. Il dit qu'il a deux frères mais ils sont bien vivants. En bonne santé. Il rigole. Il a peut-être un peu trop bu. Il regarde son tableau en imaginant un enfant mort, n'y parvient guère, se met à scruter le moindre détail qui pourrait laisser croire que. Il hausse les épaules, engloutit quelques toasts, et c'est déjà l'heure de la fermeture. Dernières congratulations. Embrassades. La localière a promis un papier, photo à l'appui si le rédac chef veut bien. Antoine est content. Et s'il vend une ou deux toiles, il fera changer l'embrayage de sa voiture.

Bientôt huit heures. L'église va sonner. Un train de marchandises va passer sur l'ancienne voie juste après le pont. Antoine a promis d'aller manger chez ses parents qui n'ont pas pu se déplacer. Il roule en sifflotant. Regarde les vieilles pierres grises des vieilles fermes transformées en résidences secondaires. Se dit que son embrayage peut tenir encore un an et qu'un cadeau à sa copine serait plus approprié.

Il est d'excellente humeur quand il met les pieds sous la table dans la maison de son enfance. Ses parents sont presque jeunes encore. La mère a préparé un rôti de porc farci aux olives et le père, qui ne devrait plus boire que de l'eau, a ouvert un Bordeaux 2004. 

Alors ? C'était bien ?

Oui. Oui. 

Puis Antoine se trouble. Jette un oeil inquiet aux photos de famille sur le buffet. Lui et ses deux frères dans toutes les positions de l'enfance. Premiers pas en barboteuse. Premiers cartables, premiers vélos. Sourires de façade.

Une visiteuse a dit qu'il y avait un enfant mort dans la famille. 

Pardon ?

Antoine répète, précise que c'est le tableau où il y a l'ours qui a inspiré le commentaire. Le père pose sa fourchette dans son assiette et devient tout blanc. La mère pique du nez sur son mouchoir. Même les photos du buffet font une drôle de tête. Cinq secondes de silence. Quinze années de plomb contenues dans ce silence. La poitrine de la mère est prise dans la houle d'inextinguibles sanglots. Le père se sert un plein verre de vin.

On te doit des explications. On voulait te dire et on remettait toujours à plus tard. C'est comme ça que les secrets pèsent et empoisonnent. Un accident est si vite arrivé. On s'en est jamais remis, ta mère et moi.

 

(Histoire vraie)

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Dominique Boudou - dans Carnets
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commentaires

z 03/06/2012 12:09


cette histoire voulait être un roman, tu l'as fait

kouki 02/06/2012 00:53


saisie par l'écriture et l'histoire

marie-claude 12/05/2012 18:10


comment un secret de famille peut-il sortir d'une toile ? on pourrait se dire que l'enfant mort le voulait ...


et tu l'écris si bien !

Brigitte Giraud 12/05/2012 17:02


Le mystère rendu à ses larmes. Une sorte de délivrance peut-être...

deb 12/05/2012 17:01


Encore une fois un texte magnifique. D'aucuns disent pourtant que l'inconscient n'existe pas... En tout cas il semblerait contagieux.