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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 20:48

Le voiturier s'est arrêté devant la grande piscine de Cordon jaune, celle qui est en photo dans les bureaux d'accueil de la ville. Elle vient d'ouvrir, a-t-il dit, une vraie beauté. On dirait un bateau qui pourrait voler. Une légèreté pareille, je n'avais jamais vu ça. Vous voulez voir de plus près ? Le voiturier n'a pas attendu ma réponse. Je l'ai suivi sur la promenade qui enlace le bâtiment dans un écrin de verdure tropicale. Jacques Louvain, pas plus que Dominique Boudou, ne s'y connaît en architecture. La base de l'édifice évoque en effet la carène d'un navire. Des hublots à mi hauteur incitent à rêver de croisières océanes. Mais c'est la terrasse en surplomb des bassins qui subjugue le regard. Un assemblage de voiles pour donner de l'ombre est tressé de haubans dont la vision en recul imite à la perfection les ailes fragiles d'un triplan. 

C'est un clin d'oeil aux couches géologiques de Cordon jaune, a commenté le voiturier. Il y a du jaune, forcément, mais aussi des veines grises et des veines ocre. Les noms, je saurais pas les dire.

Le flot verbal du voiturier était si enthousiaste que j'ai enfin trouvé le grain de sable qui enrayait le paysage : le silence. Non pas celui, relatif, de la circulation à vitesse réduite. Mais celui des habitants. Que j'ai aussitôt associé à l'absence de mouches partout dans la cité. Comment une ville pouvait-elle exister sans bruits et sans mouches ? Exprimait-elle une volonté d'aider les résidents à construire leur nouvelle idendité ? L'aspect inachevé de Cordon jaune allait-il dans ce sens, aussi ? 

Les gens parlaient pourtant, et certains avec animation, pris dans des conversations accompagnées parfois de gestes amples, théâtraux. Nous en avons croisés. J'ai même entendu un couple d'âge mûr se chamailler, des gosses revenus du bain qui claironnaient leur excitation. 

Jacques Louvain, décidément, était plus perdu que jamais. Il regrettait l'escale de la soif sous l'abri de Karlo avec un k. L'absence de Zorra mi-chat mi-rat le laissait tout à coup désemparé.

Je suis fatigué, ai-je dit. Conduisez-moi.

Le voiturier a gravi les hauteurs de la ville dans une lenteur pâteuse. Un paysage enrayé. Beau mais enrayé. Ma vie allait s'inscrire là et je devrais de toutes mes forces lui donner un sens qui tienne debout. J'ai pensé à Théus. Elle m'attendait. Elle était impatiente. Elle aurait préparé pour m'accueillir un repas spécial Cordon jaune, parce que c'était un jour de fête. Et nous ferions l'amour après. Une communion de nos corps comme nous n'en avions pas connue, qui n'était possible que là, à Cordon jaune, grâce à nos identités nouvelles. Mais un visage a étouffé mon rêve. Celui du géant blond. Notre chauffeur de Mexico jusqu'à l'hôtel de la carretera de la muerte. Et j'ai pensé à mon revolver que Karlo avait oublié de me rendre. Et j'ai pensé à Johnsona, la Japonaise teinte en blanc. Et je me suis dit qu'il me faudrait du temps encore, pour tuer Dominique Boudou. Dans ce silence trop sourd.

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commentaires

marie-claude 11/03/2011 18:04



Et quoi Cordon Jaune aurait-il des aspects de paradis ? Où l'ordre règne, le silence domine, les fêtes s'organisent ... Si j'étais Jacques, je serais mort de trouille ...


Mais il n'est pas seul ... Théus symbolise tous ses espoirs !


 



Brigitte giraud 11/03/2011 04:28


Chaque texte apporte un élément neuf,..un éclairage dur J.Louvain. Lui faut-il donc tuer Dominique Boudou pour exister dans sa propre autonomie. Oui, sans doute. Il fait une thérapie a très
violente en fait...