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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 16:59

Je ne sais pas si je me réveillais ou si je rêvais que je me réveillais. La lumière dessinait comme une grille dans le cadre de la fenêtre. Une grille ou une passoire. Qui triait peut-être ce qu'il y avait à trier parmi les perceptions dont j'étais submergé. Des visages défilaient sous mes paupières. J'ai reconnu la femme lourdement pommadée de l'agence de Mexico, le géant blond qui se prenait pour un cow-boy et la Sud-Américaine avec son pli sous la lèvre. Le directeur de Cordon jaune s'est campé un instant dans mon champ visuel, bras croisés, front bas.

La lumière a viré au gris.

Je me suis retourné vers Théus et je l'ai regardée. Nous n'avions pas encore vraiment parlé des zones d'ombres qui entouraient notre séjour. Mais voulais-je vraiment savoir ?

Le gris de la lumière a pris une teinte ferreuse et d'autres visages sont apparus. Je ne les connaissais pas. Ni Jacques Louvain ni Dominique Boudou ne les connaissaient. Et pourtant. Je me suis dit ça, à haute voix. Et pourtant.

J'ai touché les cheveux de Théus, effleuré son sein qui dépassait du drap. Qu'elle se réveille ! Elle a une bonne mémoire des visages, même de ceux qu'elle n'a pas vus. il suffit qu'on lui ait donné des détails très précis et elle se souvient.

Mais on a sonné à la porte. C'était la première fois que quelqu'un sonnait. J'ignore comment, ni endormi ni réveillé, j'ai pu m'habiller aussi vite.  

La femme a qui j'ai ouvert a souri en me voyant. Il est déjà midi, a-t-elle remarqué. Vous avez raison de vous laisser aller. Puis elle s'est présentée. Chargée de clientèle pour le niveau 2. Elle distribue et récupère les enquêtes de satisfaction. 

En somme, vous ramassez les copies, ai-je dit sans m'apercevoir que là ce n'était pas Jacques Louvain qui s'exprimait.

La femme n'a pas semblé comprendre. Elle m'a tendu un dossier d'une vingtaine de pages. Prenez votre temps. Vous n'êtes pas obligé de répondre à toutes les questions. D'habitude, nous n'intervenons qu'au bout d'un mois mais votre situation est différente. N'est-ce pas ?

C'était à mon tour de ne pas comprendre. J'aurais aimé que Théus soit à mes côtés. Elle aurait demandé en quoi notre situation était différente et l'affaire aurait été réglée. Mais Jacques Louvain était maladroit pour poser des questions.

Quand j'ai refermé la porte, j'ai eu l'impression que la lumière avait encore baissé dans la maison alors qu'il faisait beau dehors. Je me suis assis à la table de la cuisine et j'ai regardé le dossier. Théus l'ouvrirait. Théus le remplirait. Je ne m'en sentais pas la force. Un long soupir a sifflé entre mes dents. Et le visage du directeur de Cordon jaune a traversé mon esprit en courant.

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commentaires

C comme Corinne 26/04/2011 21:38



Superposition de Dominique et de Jacques. La lumière baisse, les ombres fantômatiques sont là postées devant la lumière.


Rien n'est jamais acquis.



marie-claude 14/04/2011 18:35



Cela m'a fait du bien de me replonger un court instant dans le sombre côté de ton histoire, mes pensées vont bon train, à savoir que l'on fuit souvent le vrai ... de la vie ... pour se retrouver
coincé là quelque part dans des méandre tortueux d'une ville sans fleuve ...


Je m'absente encore mais tu le sais ... je reviens toujours !


amitié .



Patricia Emmerich-Duvert 11/04/2011 14:31


Oh! J'adore ... Cette impression d'irréalité, de chevauchement des expériences vécues et rêvées, d'être celui qui rêve et celui qui sait qu'il rêve, qu'il est lui et un autre, .... . Les
personnages semblent simples, ordinaires et pourtant ils évoquent une notion de fantastique à l'image de ceux d'Alice au Pays des Merveilles ou de la Quatrième Dimension ! Je ne suis pas choquée
mais scotchée .... une suite .... please .... sinon, comme le loir dans la théière, je me rendors, pour dans mes songes .... retrouver pareille sensation ! Merci.


Brigitte Giraud 11/04/2011 13:25



Oh, moi j'aime bien cette énonciation-là : le visage qui traverse l'esprit en courant, il dit autre chose qu'un visage, pas de regard à ce visage-là, et l'inquiétude surgit de cette
évocation d'"un visage qui court".  L'immobilité de Louvain, l'agitation de l'étrangeté du calme autour de lui.



dominique boudou 11/04/2011 13:17



A ADS,


J'ignore si ce texte deviendra roman ou récit publié en volume. S'il le devient il y aura de gros aménagements à faire. Et je ne sais pas, heureusement, ce qu'il en sera de ce visage qui court.


Pour le moment, mettons que ce visage ait les jambes d'un sprinter. On verra. J'ai envie de dire : le texte verra.