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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 13:08

Oui, depuis notre maison, la vue est belle. Comme au niveau 1, a dit l'employée à l'accueil. Mais moi je n'ai rien vu. Je ne vois rien, ai-je dit à Théus. C'est que tu es fatigué, m'a-t-elle répondu, on ne traverse pas le désert sans fatigue. Je me suis allongé sur le canapé du salon et j'ai regardé le jardin par la baie vitrée. La pelouse est impeccable. Un vert tendre apaisant. Au milieu, un mini bassin où chuinte une eau de source. Qui accompagne le bercement des arbustes en fleurs. Des touches de bleu et de jaune composent un tableau dont les tons ne se mélangent pas. Alors que les branches bougent.

J'ai demandé à Théus s'il y avait du vent. Elle a ri. Je n'ai pas insisté. A Cordon jaune, si j'ai bien compris, il faut se laisser porter. Des panneaux publicitaires l'affirment un peu partout dans la ville. Pour optimiser votre nouvelle vie, laissez-vous porter. Dominique Boudou n'a jamais su. Jacques Louvain doit donc y parvenir. 

Mais se laisser porter par quoi ? Par qui ?

Théus a posé un doigt sur mes lèvres et m'a longuement embrassé. Tu verras, a-t-elle murmuré, tu viens juste d'arriver, tu t'y feras. Puis elle a insisté pour que nous allions à la réception des nouveaux résidents. Elle a sorti de la penderie un costume blanc parfaitement ajusté à ma taille et m'a montré sa robe, blanche aussi. Elle m'a dit que les organisateurs de la fête avaient choisi le blanc pour les habitants du niveau 2. 

Après avoir enduré une avalanche de bleu sur le motoculteur de Karlo avec un k, quelque chose en moi refusait la dictature du blanc. Prenez une bassine et un shaker, versez-y tous les pigments du monde, secouez secouez, et les couleurs s'en vont comme les taches du tourment, fondent fondent et atteignent l'absence immaculée, un blanc au travers duquel on passe et on se perd. Jacques Louvain ne voulait pas se perdre. Il avait acheté un livre blanc pour ça, ne pas se perdre dans la mémoire à construire, en faisant reculer le blanc avec du noir.

Et Johnsona sera là, a conclu Théus en filant dans la salle de bain. 

J'ai poussé un long soupir. J'ai fait le tour du jardin et j'ai regardé la belle vue en contrebas. Des allées arborées. Des toits plats et d'autres pentus. Une partie de la piscine, celle qu'on voit partout en photo. Des gens qui se promenaient. Je les ai imaginés vêtus de blanc. Les arbres aussi je les ai imaginés en blanc. Une phrase que Dominique Boudou avait retenue dans un roman américain est venue me titiller.

Ici on peut disparaître sans s'en apercevoir.*

Les aiguillages de mon cerveau ont grincé si fort que mes mains se sont précipitées à mes tempes. J'ai cueilli une fleur rouge. Je l'ai délicatement glissée dans la poche de mon costume. Dès que j'aurai franchi le seuil de la réception, je l'accrocherai à ma boutonnière. 

* in Moins que zéro, Bret Easton Ellis

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commentaires

C comme Corinne 27/03/2011 01:05



Ah oui Marie-Claude, se saigner, se vider...couleur fleur rouge à la boutonnière.


 


Ah DomJac tu m'enchantes !



kouki 19/03/2011 08:58



de plus en plus angoissant ce Cordon jaune, sensation désagréable de fonte ; et pourtant le personnage principal parait si bien vivant (avec ou sans son double). Et quand arrive Theus le couple
sort de la page, découpé. Fleur rouge.



Filca 18/03/2011 21:11



Je ne sais plus quoi dire (mise à part un trivial "la suite, la suite".). Tout se densifie. Le feuilleton est vraiment superbe, j'essaye de ne pas venir tout les deux jours pour en avoir plus à
découvrir… La suite, la suite…



marie-claude 18/03/2011 18:08



le mal être me gagne comme il doit gagner Jacques ...


Peut-être faut-il se vider de tout pour renaître au bout de ce cordon jaune ombilical et jaillir sans mémoire ?


superbe de suspense !


amitié .