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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 13:40

J'allais mourir, c'était certain. Les têtes penchées sur moi s'apprêtaient à recueillir ma dépouille dans un drap. Quelques-unes faisaient des grimaces. D'autres gardaient la bouche ouverte. C'était donc ça l'antichambre de la mort. Un défilé de visages tordus. Méconnaissables. Ils attendaient que je passe. D'aucuns peut-être me trouvaient longuet, guignaient discrètement leur montre où miroitaient des désirs pressés.

Puis les visages ont disparu. A leur place, un mur qui roulait vers moi. Je n'ai pas eu peur quand son ombre s'est couchée sur mon corps allongé. La mort était une ombre qui me rentrait dedans. Pas une faucheuse hideuse. Pas une diablesse aux dents vertes. Seulement une ombre. Au fur et à mesure que ma peau l'absorbait le mur avançait. Il s'est arrêté au niveau de mes pieds. J'ai senti une forte chaleur irradier mon sang. Prendre feu. Mes os se mettraient à péter comme des brindilles. Mes veines éclatées déborderaient. Le mur a commencé à se courber, à m'encercler et j'ai crié.

Une main s'est posée sur mon front. Un filet d'eau a coulé dans ma bouche. El camino de la sed es muy largo, a dit une voix. J'ai ouvert les yeux. Et j'ai compris que la mort devrait attendre encore pour m'attraper. Il y avait effectivement un mur en face de moi mais il ne roulait pas. Une espèce de tenture blanche en recouvrait la plus grande partie. Puis j'ai pris conscience de la table sur laquelle j'étais étendu. Dénudé jusqu'à la taille. 

La voix a répété que la soif est un chemin très long. Il faudra du temps, a-t-elle ajouté. Si nous étions arrivés une demi-heure plus tard vous n'auriez pas tenu. Vous avez eu de la chance. 

Un autre filet d'eau, très lentement, a coulé dans ma bouche. J'ai regardé la main qui tenait la bouteille. Homme ou femme, je ne savais pas. Une main neutre et une voix neutre. Qui veillait Jacques Louvain avec autant de patience ? Pourquoi ? J'ai essayé de me souvenir de l'endroit où la soif m'avait fait tomber. Mon corps s'est soudain agité. Sans doute possédait-il une mémoire à laquelle mon esprit n'accédait pas. La main a tamponné mon ventre et mes lèvres avec un tissu humide, mis sous mes narines un flacon de parfum. Je me suis endormi bercé par son odeur de poivre doux. Et j'ai aussitôt rêvé de pluies et de tempêtes. La ville de Cordon jaune n'avait pas résisté à la catastrophe. Une eau boueuse grondait partout. Des yeux, des milliers d'yeux en constellaient la surface. Et ceux de Théus me regardaient.

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commentaires

dominique boudou 28/02/2011 10:56



Un peu de vision christique, oui. Merci Francesco.



Francesco Pittau 28/02/2011 08:57



Il y a quelque chose d'une vision christique et de la "leçon d'anatomie" de Rembrandt... C'est âpre.



Filca 27/02/2011 17:27



Alors là, c'est de plus en plus haletant. Et arrivé au bas de la page, on reste sur sa soif ! Vite, une grande rasade ! La suite, la suite, la suite…



marie-claude 27/02/2011 16:19



l'eau n'est pas négligeable dans l'histoire de la vie, son manque inspire la mort mais une main pas si neutre que ça en a décidé autrement ...


je reste en haleine ...


amitié .



brigitte giraud 27/02/2011 16:13



Très beau texte une fois encore. Je crois, moi, que mis ensemble, ils constituent tous un ensemble romanesque. J'attenjds chaque fois la suite. Là encore. Là encore...