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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 12:13

Un mini bus électrique est venu nous chercher. J'ai regardé les autres passagers, des nouveaux résidents donc, habillés de blanc tout pareil. Il y avait deux couples et trois personnes seules. Théus m'a poussé du coude, a pouffé. Les couples l'amusaient beaucoup. Que des gros. Amas de chairs impossibles à dater. Triples mentons en cascade touchant des seins trop remontés. Frottements de cuisses, d'aisselles. Rougeurs partout sur la peau des cous. Sueurs.

Imagine qu'ils vont danser, a chuchoté Théus. J'ai pensé à la rose dans la poche de ma veste. Comment ses pétales vibreraient-ils sur la chemise de cet homme lourd dont la tignasse rebique, de cette femme aux boutons de chaleur jusque sous les yeux ? Quelle vie nouvelle pouvaient-ils espérer ? 

J'ai regardé Théus. Je me suis regardé. J'ai regardé l'une des personnes seules. Une Américaine du sud, trente-cinq ans peut-être. Un léger pli sous sa lèvre inférieure teintait son visage d'une indécise mélancolie. Je me suis dit que j'observais là une existence bien fragile. Elle ne tiendrait pas longtemps à Cordon jaune. Un jour, marchant au hasard des rues, son corps se dissoudrait comme un morceau de sucre. Il n'en resterait rien. 

J'ai imaginé que ce phénomène ne serait pas isolé. Des centaines d'habitants en seraient victimes. Une rumeur se propagerait. On aurait vu une nageuse fondre à la piscine malgré son ossature robuste. On aurait retrouvé sur un banc des habits qui gardaient une position d'homme assis. Où était donc passé leur propriétaire ? Comment les vêtements pouvaient-ils conserver leur maintien ?

Jacques Louvain s'est inquiété. Il savait que son imagination lui jouait des tours mais ne parvenait pas à s'en défaire. Il a serré le bras de Théus, a appuyé sa tête contre la sienne. Le corps de Théus semblait assez résistant à toute forme de dissipation.

Théus ?

Oui ?

Non. Rien.

Alors que le mini bus abordait les premières villas du niveau 1, je me suis pris de sympathie pour les couples de gros. Cordon jaune ne deviendra jamais une cité fantôme. 

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commentaires

marie-claude 24/03/2011 17:01



quand la réalité dérange, l'imaginaire prend le dessus ...


voir ces couples de "gros" entraîne un certain refus des corps, qui pourraient se diluer, cesser d'être ...


Accroche toi à Théus Jacques comme à une planche de salut ...