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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 18:31

Le moment pour que l'oiseau vienne

 

 

Vous vous êtes levé à six heures comme d'habitude. Vous aimez le dire et le redire. Comme d'habitude, vraiment. Vous ajoutez qu'il faisait beau pour la saison. Vous parlez de la qualité du silence dans la ville, à cette heure-là. Vous souriez. Votre interlocuteur comprend que vous ne direz plus rien. A quoi bon ? Les autres compatissent bien sûr. Chacun y va de son tu-aurais-pu-y-passer-si-t'avais-pas-téléphoné-aussitôt. Vous haussez les épaules. Vous tirez sous votre menton le drap froissé car vous croyez avoir froid. Vous pensez qu'un oiseau pourrait s'encadrer dans la fenêtre. On vous laisse. Les visites sont fatigantes quand elles sont trop longues. La nuit va bientôt tomber.

Quand je me suis levé je n'imaginais pas le moindre grain de sable dans la venue du jour. L'eau du robinet dans la salle de bain offrait un jet plus régulier que la veille. Ma chemise propre, avec ses rayures grises et ses rayures rouges, plairait, j'en étais certain, absolument, à mes collègues de bureau. J'ai siffloté en descendant l'escalier, mis de l'eau dans la casserole pour le café et regardé le jardin. Le monde était en ordre. Dedans comme dehors, aucun détail fâcheux ne viendrait le bousculer. J'ai pensé à toi, à tes cheveux épars sur l'oreiller, au rêve que tu ne manquerais pas de raconter à mon retour du travail, à cette permanence là, des rêves que tu me racontes, et un soupir de joie a vibré entre mes lèvres.

Il y a un moment où tout bascule et vous ne le savez qu'après coup, lorsque vous vous retournez sur lui. Mais comment le dire ? Comment faire comprendre, surtout, ce qui en découle ? Votre interlocuteur fronce les sourcils. Vous risquez de vous épuiser. Ce n'est pas compatible avec un état fragile. Te prends pas la tête, dit-il. Vous ressortez votre sourire appliqué. Une phrase passe-partout s'impose. Vous dites que la vie est douce ici, et vous avez des livres, des mots croisés, et même une plaque de chocolat avec des zestes d'orange. Vous brandissez vigoureusement ladite plaque de chocolat. Vous êtes sauvé, vraiment sauvé.

A six heures et quart, la lumière était déjà un peu plus haute dans la maison. Je venais de lacer mes chaussures. Je regardais comme si c'était la première fois le menu fatras de la table basse. A cause peut-être, de la lumière qui avait monté le long des murs avant de chasser les ombres du plafond. Des feuilles en vrac, imprimées ou non, formaient un équilibre précaire avec un vieux briquet et un stylo sans capuchon. Une neigeuse, que tu cherchais hier encore, s'affichait aux côtés d'une pièce de monnaie. Assemblage improbable des petits riens de la vie. Le moindre souffle un peu trop fort les aurait anéantis.

Vous pensez encore à un oiseau. Vous vous étonnez d'y penser alors que vous n'apercevez pas d'arbres par la fenêtre. Seulement les tuyaux enchevêtrés du système de ventilation. On vous dit que tout ça ressemble à un paysage de science-fiction. On le dit pour vous distraire. Les journées sont si longues ici, d'autant qu'on est réveillé tôt pour les premiers soins. Vous ne démentez pas. Vous aimez faire plaisir. Mais vous n'évoquez jamais l'oiseau. Il viendra plus tard, quand le calme sera là. A la condition de savoir l'attendre. Vous savez attendre. Votre vie tout entière est une attente.

A six heures vingt, j'ai ressenti une douleur dans la poitrine et je suis sorti aspirer l'air frais du jardin. J'ai fixé mon attention sur un point, telle branche ou tel éclat saillant du mur, je ne sais plus. Afin que la douleur reflue comme elle l'avait toujours fait. Il n'y avait aucune raison qu'elle ne le fasse pas si je me concentrais vraiment sur le point que j'avais choisi. Deux minutes ont passé. Le temps d'un remuement de terre dans le jardin voisin. Un chat peut-être, aux prises avec une feuille morte. La douleur n'est pas partie. Je l'ai sentie serrer d'un cran ma cage thoracique.

Votre interlocuteur vous dit que vous avez meilleure mine malgré la fatigue. Vous souriez. Vous cherchez des mots qui ne viennent pas. Une semaine déjà que vous êtes là. Une externe est venue deux fois. Après avoir pris votre tension, elle a écrit sur un calepin vos réponses aux questions qu'elle a posées. Ce sont toujours les mêmes questions que les médecins posent. Ils prennent toujours la tension avant de les poser. Un rituel. Vous regardez votre interlocuteur qui vous rend votre sourire. Vous lui dites que l'externe vous fait penser à une jeune fille que vous avez vue sur un tableau de Renoir. Une jeune fille qui lit, un peu penchée. Oui, c'est exactement ça, son corps pourrait tomber, même.

J'ai appelé SOS Médecins à six heures et demie. J'ai décrit la propagation de la douleur dans les bras, dans les mains, dans les maxillaires. Je l'ai évaluée à six sur une échelle numérotée de un à dix. Un quart d'heure plus tard, mon corps était envahi par les pompiers. Electrodes. Masque à oxygène. Perfusion de morphine. Des appareils avec des fils et des écrans, des tracés lumineux, des borborygmes. Et toi, que j'avais réveillée juste après mon appel. Je te regardais comme je regardais l'ensemble de la scène. Dans un mélange de conscience acérée et de conscience effacée. Certains détails surexposés et d'autres déjà en lisière de l'oubli. Avec une sensation de lumière jaune que je voyais aussi sur ton visage. Puis le mouvement s'est accéléré. Je n'ai pas eu le temps d'entendre le brancard arriver.

Vous ne dites pas qu'il y a un avant et un après. Vous ignorez comment isoler le moment qui en marque la frontière. D'autant que vous ne savez pas au juste quand il a commencé. Les symptômes ? Sûrement non. Vous aimez dire et redire qu'ils vous accompagnent depuis des années. Des petites douleurs de souffreteux, que vous mettiez sur le compte de difficultés respiratoires et que vous aviez fini par amadouer. Vous fermez les yeux pendant quelques secondes. Le silence se fait dans la chambre. Aussitôt assailli par la pluie qui cogne à la fenêtre, cependant que dans le couloir, un tintement de vaisselle annonce le repas du soir.

Deux motards ont ouvert la route aux pompiers. Je ne les ai pas vus. Je n'ai vu que les aménagements médicaux autour de moi et, par un bout de vitre trop haut placée, quelques images morcelées. Talus. Troncs d'arbres. Parpaings. Paysage submergé par le bruit de la sirène. Tout du long la sirène et les pompiers qui commentaient l'embouteillage, c'est toujours pareil à cette heure, pas moyen de s'en sortir. Mais je n'avais pas à m'inquiéter. Nous étions attendus et tout irait très vite. Je ne m'inquiétais pas. Je ne souffrais pas. Seul le masque à oxygène m'encombrait et je devais le réajuster sur ma figure. Ai-je pensé à toi qui nous suivais avec la voiture ? Mon corps soudain détraqué m'empêchait-il de le faire, même si je n'avais pas peur ?

Prendre de l'exercice. Il faudra. Manger plus sain. Aussi. Le séjour en maison de convalescence sera bénéfique. Vous dites que vous êtes d'accord. Vous répétez le mot bénéfique en tordant un peu la bouche. Le téléphone sonne. La voix de votre interlocuteur est sincère malgré les formules convenues. Vous vous appliquez à résumer la situation en quelques phrases bien ramassées. Vous osez un trait d'humour qui rassure, convenu lui aussi, dans le cadre particulier de l'hôpital, de la chambre et du lit. Du corps perfusé. Seul l'oiseau dispose d'une entière liberté de langage. Il n'est pas encore venu. Le temps, peut-être, qui tourne mal, l'en dissuade.

L'intervention a été rapide. Anesthésie locale. Rasage des poils pubiens au cas où il faille introduire l'endoscope par l'artère fémorale. Pose d'un stent. En moins d'une demi heure c'était fait. Puis on m'a conduit aux soins intensifs. Un box avec fenêtre sur cour en contrebas. Des arbustes livrés aux caprices du désordre. J'ai demandé plusieurs fois pourquoi un filet à mailles courtes leur tenait lieu de ciel mais je ne me souviens pas de la réponse. M'a-t-on seulement répondu, alors que visiblement on s'attendait à des questions sur mon état de santé ? Au bout d'une heure, après qu'on m'a relié à des appareils télémétriques, tu as pu entrer. Une longue blouse bleue boutonnait ta silhouette. Une coiffe en papier jetable gardait serrés tes cheveux. Je t'ai dit que tout allait bien. C'est plus tard, de retour à la maison, que tu as eu peur.

Votre interlocuteur a apporté des fruits. Une aide-soignante a prêté une assiette. Vous regardez ces fruits et cette assiette comme une nature morte. Quand la nuit enveloppe votre solitude, vous observez la progression des taches brunes sur la peau des bananes, des ridules qui creusent la chair des pamplemousses et des oranges. Vous pensez aux piqûres que l'on vous fait. Vous pourriez comparer les hématomes de vos veines et les tavelures au coeur des fruits. Vous souriez. A quoi bon ? Demain, puisque les examens sont satisfaisants, vous sortirez.

J'ai une conscience floue des dernières heures de mon séjour à l'hôpital. J'ai mis les habits dont je m'étais défait à mon arrivée. J'en ai caressé l'étoffe comme si je doutais de leur présence. Je me suis rasé. Je voulais avoir la peau douce pour t'accueillir. Puis je me suis allongé avec une grille de mots croisés. Les cases noires ne tenaient pas en place parmi les cases blanches. Les définitions ondulaient sur le papier. J'ai abandonné. Je me suis laissé emporter par les rumeurs du couloir. J'aurais pu m'endormir si on n'avait pas frappé. L'externe venait me dire au revoir, me souhaiter bonne continuation. De quelle continuation parlait-elle ? L'image d'un chemin sans début ni fin s'est formée dans mon esprit. Et mon corps était pareil sur le lit. Perdu dans des contours trop mouvants. C'était le bon moment pour que l'oiseau vienne.

 

 

 

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Dominique Boudou - dans Carnets
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commentaires

marie-claude 07/11/2012 14:46


un mal qui t'arrache le coeur, et tu penses à l'oiseau ...


cet oiseau invisible tient la corde,


et par la force d'y croire de tous ceux qui t'entourent, 


l'oiseau bleu te rend au chantier de la vie, Ta Vie !


contente, heureuse de te lire . Amitié

Brigitte Giraud 06/11/2012 21:10


L'oiseau est passé doucement par les mailles du filet : un échappé comme toi. Sauvé et tu seras étonné par ce mot. Il prend corps peu à peu en toi, chaque jour davantage, tu assistes à
ce mot. Bientôt, l'oiseau l'emportera pour apaiser l'angoisse sourde de ta fatigue.


 

isabelle 06/11/2012 19:17


Ouahhh!!! Tu as déjà très bien donné corps à "ce moment où tout bascule", l' oiseau est là et c'est tant mieux!!! Repose-toi bien. Baisers de nous.