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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 14:08

Mimine regarde une voiture qui traverse l'écran de la télé, dans un paysage si désert qu'il abolit toute idée de voyage, zappe sur la gueule mal rasée d'un buveur de bière.

Son homme, elle dit comme ça Mimine, " mon homme ", dort la bouche ouverte sur le canapé.

Mimine éteint le poste et considère gravement le dormeur. Qu'a-t-il fait de sa journée, où est-il allé chercher toute cette fatigue qui le terrasse ? Quel mystère se cache dans cette carcasse abandonnée, qu'elle n'a jamais su percer ?

Mimine ouvre un bocal plein de smarties et commence à mâchonner, guettant l'improbable réveil du corps qui dort. Une heure passe, le niveau des bonbons baisse dans le bocal, la nuit fait déjà barrage, accoudée à la fenêtre, et va tout submerger dans l'appartement.

" Réveille-toi, merde, réveille-toi ! "

L'homme pousse un grognement, aperçoit le visage fripé de Mimine, se lève en soupirant. Une gorgée d'eau hâtivement bue à même le robinet et le voilà sur le balcon. Une cigarette, en quelques bouffées c'en est fini, et le mégot s'écrase sur les buses en contre-bas.

" Quel jour on est ? Mimine, tu m'entends ? "

Mimine ne peut pas entendre. Elle a rallumé la télé, une deuxième voiture traverse le désert et, sur l'écran, projeté par les roues qui tournent à vide, on n'y voit que du sable et ça endort.

 

La cité, comme une ruche assoupie, c'est dimanche, hésite à bruire. La musique d'un transistor, dans la guitoune d'un gardien, a des crachotements pulmonaires. On bat ici et là quelques matelas feutrés, les draps prennent l'air déjà aux fenêtres, sans pouvoir claquer de la toile, un évier tinte à peine, le moteur d'une voiture sur le parking a des hoquets rauques avant de se noyer, le chantier reste figé pour la journée.

Les buses sont de longs serpents ténébreux dont les enfants fouillent à tâtons les viscères, osant du bout des lèvres s'appeler de loin en loin, Caaamiiille, Juuuliiie, Pieerre, et l'écho, tel un papillon que l'ivresse du jour aurait privé de regard, bondit et rebondit jusqu'aux fenêtres où se penchent, inquiètes, des mères encore en robe de chambre.

Ricoh n'entend pas le rythme lent de la cité. Ricoh s'est enfermé dans son bureau, les deux manches retroussées.

Carpe diem.

Memento mori.

Ricoh est un conducteur de tractopelle qui possède un bureau avec une photocopieuse qui tourne à plein régime.

Tour à tour, côté tatouage, il applique soigneusement ses bras sur la plaque de verre, appuie sur le bouton copie, et voilà sa parole silencieuse qui tombe dans le bac de réception, un carpe diem toutes les trentes secondes et memento mori en suivant, et cela jusqu'au soir, inlassablement, pour ne pas oublier qu'il va mourir.

 

Je n'ignore pas certains côtés surfaits de cette nouvelle qui n'en est pas vraiment une mais j'ai choisi de la livrer sans retouches, tant pis notamment pour "l'orange bleuie", vous saurez lecteurs et trices, me pardonner mes petites facilités.

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commentaires

AdS 18/12/2011 09:36


Tant mieux que tu en parles, des côtés surfaits, parce qu'ils ont gêné ma lecture. J'ai une préférence pour la partie 1 et pour cette dernière.

marie-claude 17/12/2011 17:24


Jamais avant de lire ta nouvelle, je n'avais pensé aux êtres des chantiers ...


aux rêves qui les hantent, aux bleus de leur vie ...


Merci .