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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 11:38

L'horloge à défalquer le temps qu'il a fait poser sur la façade de sa clinique, il pouvait pas savoir le véto, le succès qu'elle aurait. Trois cadrans digitaux, comme sur le tableau de bord d'un avion supersonique, à clignoter sans cesse, un pour le jour, un pour l'année, un autre pour le siècle.

Les ados du lycée technique s'arrêtent pour les regarder, naïfs en suspens sur le chemin de l'ennui, et le silence les prend à la gorge, leurs vingt ans insouciants soudain lestés de plomb: le décompte est implacable.

Puis ce sont, dès neuf heures, les premiers clients de la clinique, interloqués même s'ils sont déjà venus par la pulsation du temps qu'on enlève, et le chaton peut bien lécher sa patte blessée dans la corbeille en osier, il y a n'est-ce pas tellement d'autres douleurs qui se mettent à poindre.

Ricoh et Chayeb ne sont pas allés voir l'horloge, ils sont l'un et l'autre perdus dans leur temps immobile.

Au quinzième étage, appartement 329, un homme accoudé au balcon suit la trajectoire de son premier mégot happé par le vide.

Quelque part dans la cité, mais où, un oiseau chante.

C'est un merle, il n'y a pas de doute, la stridulation du merle on ne peut pas la confondre, un merle sur une branche ou un rebord de fenêtre, au petit matin, comme si c'était la campagne toutes ces tours enchâssées.

" Mimine, oh ! un merle !

- Je dors, laisse-moi dormir. "

L'homme hausse les épaules, rentre dans son coin cuisine et pousse le bouton de la cafetière électrique, d'un geste lent.

Depuis des années, à contempler sans fin la langueur des heures qui passent, à n'avoir d'autre issue que d'écouter leur morne palpitation, l'homme a pris des gestes lents, qui lui font tressaillir l'âme.

" Mimine, le café est prêt, Mimine ? "

Dehors, un tractopelle démarre.

Mimine s'enfouit sous l'oreiller.

 

Vingt buses taguées dans la nuit. Des soleils bleus, des sexes ouverts et perlés de rosée, Amzer al Kriss signe l'urgence.

Le contremaître cause à Ricoh.

" C'est ton boulot bordel d'ouvrir l'oeil une cabine Fayat pour toi tout seul et pas foutu d'ouvrir l'oeil z'ont dû en faire du barouf avec leurs bombes à peinture z'ont dû se prendre les pieds dans les saloperies bordel Ricoh qu'est-ce qui va m'mettre l'ingénieur "

Ricoh se retient de retrousser ses manches. C'est sa seule parole à Ricoh de retrousser ses manches quand la bêtise s'acharne, et de montrer ses bras tatoués.

Une parole indélébile gravée dans sa chair, sur le bateau qui le ramenait du Liban il y a... bouou... une éternité, une épouvantable éternité de sang partout à gerber sous les grenades, la mort au couteau dans le creux de la nuit, et les cadavres sur le sable, même des enfants.

Alors Ricoh s'est fait tatouer les bras, pour s'offrir une parole silencieuse.

Carpe diem sur le bras gauche.

Memento mori sur le bras droit.

C'est toujours la même histoire qu'il déchiffre dans la glaise à trancher. 

Il faut se presser.

La nuit ne va pas tarder.

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commentaires

Brigitte Giraud 11/12/2011 22:59


"Alors Ricoh s'est fait tatouer les bras, pour s'offrir une parole silencieuse.


Carpe diem sur le bras gauche.


Memento mori sur le bras droit.


C'est toujours la même histoire qu'il déchiffre dans la glaise à trancher."


J'adore ces phrases-là, ça c'est de l' écriture !

marie-claude 11/12/2011 15:39


le rêve prend tous son sens ... qui aide à fuir son passé ... à vivre son présent ... porteur d'espoir pour l'avenir ... ?


amitié .