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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 16:35

Ricoh ne s'appelle pas Ricoh. On ne sait plus au juste comment s'appelle Ricoh, l'a-t-on jamais su ? Les noms se perdent voilà, le cercle a dû se restreindre, de ceux qui connaissaient le vrai nom de Ricoh, et maintenant plus personne...

Ricoh s'en fout. Ricoh garde le secret de son nom pour continuer à s'appeler Ricoh, avec ce h à la fin qui pousse l'imagination dans les steppes de la Mongolie, sous une yourte peut-être, où le fromage aurait l'odeur du miel.

Quand, les yeux chassieux d'avoir mal dormi, il sort de sa cabine Fayat, il ne voit pas les tours de la cité, combien de tours là, à surplomber le chantier comme des géants borgnes ? , n'entend pas la  rumeur du périph', lourde encore de la torpeur de la nuit, mais, oh ! si lointain d'abord, le passage d'un troupeau à l'horizon des larges plaines, alors qu'un disque rougeâtre fait sa trouée dans la brume.

" Eh ! Ricoh ! Qu'est-ce que ça veut dire Liebherr ? " Ricoh ne se retourne pas, monte sur son tractopelle et insère la clé. Tous les matins, Chayeb lui pose la même question. Chayeb flashe sur Liebherr comme Ricoh flashe sur la Mongolie. Pour tenir. Sinon le chantier vous engloutirait. Vingt mètres de profondeur sur trois cents mètres de long. Des buses de la hauteur d'un homme, à rabouter étanches pour l'assainissement des eaux. C'est ce qu'on a dit à Ricoh : " L'assainissement des eaux ". Le contremaître, l'ingénieur des travaux puis les messieurs de la commission, quelle commission ?, ont tous répété une fois ou l'autre cette incantation : " L'assainissement des eaux ". 

Un jour, Chayeb est allé les trouver et leur a demandé qu'est-ce que ça veut dire Liebherr. Le contremaître a maugréé en se grattant la tête sous son casque jaune, et l'ingénieur aussi, au cuir chevelu, s'est mis à avoir des démangeaisons. Les messieurs de la commission se sont regardés, ont regardé Chayeb qui attendait en souriant. Le sourire lunaire de Chayeb, un sourire d'aube ou de crépuscule mais jamais de plein midi, un sourire qui attendait une réponse de ces messieurs de la commisssion : " Liebherr vous dites ? Tssss ! "

Cette nouvelle a paru dans feue Encres Vagabondes en janvier 1998. La suite dans les jours qui viennent.

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commentaires

marie-claude 11/12/2011 15:34


que d'hommes aux rêves certains sur ces chantiers à battre le travail ... qu'il faut abattre pour gagner de quoi survivre ...


amitié .

Brigitte Giraud 10/12/2011 20:05


Je me souviens. L'est superbe ce texte ! dans son entier, superbe !