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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 11:43

J'ai pédalé pendant une heure sur mon vélo d'appartement. Je me suis appliqué à faire des mouvements découplés, presque lents, comme si je me promenais sous une frondaison au coeur de l'été. Désormais, je me sens bien dans mes jambes et dans ma tête. Il m'arrive encore de fabriquer des avions en papier mais je ne m'en sers plus pour éloigner les questions inutiles. Seul le plaisir de les regarder voler m'intéresse. L'un d'eux, doté d'un nez mieux profilé et porté par un courant favorable, a tenu trente secondes en l'air. Une petite éternité d'ondulations, de boucles esquissées, d'angles dressés contre le ciel. Puis, délicatement, après un large virage d'approche, il s'est posé à l'endroit où j'ai enterré le merle Chuck Chuck.

La mort de l'oiseau a été une étape décisive dans la mise au clair de mon existence. Je n'ai pas pleuré quand je l'ai découvert. J'ai replié ses ailes le long de son corps, lissé quelques plumes ébouriffées, et j'ai appelé le docteur Klamm. Je ne suis plus son patient car il a cessé d'exercer mais, à l'occasion, nous aimons nous rencontrer autour d'un verre dans un café. Nous avons des conversations ordinaires sur la marche bancale du monde et les menus potins de la ville. Il nous arrive même de rire, à la façon des copains de chambrée lorsque nous échangeons des plaisanteries scabreuses. En revanche, nous ne parlons jamais de Catherine. J'évite d'y faire allusion. D'ailleurs, je vais de moins en moins souvent la voir. Deux fois l'an, peut-être trois, je lui apporte un bouquet de fleurs des champs, j'enlève ici ou là quelque mauvaise herbe, j'égalise à la main le gravier, et, au bout de la minute de silence réglementaire, je m'en retourne.

Je n'ai cependant pas acquis le détachement qui m'aiderait à me déprendre vraiment d'elle. Je ne l'ai pas vue morte comme j'ai vu l'oiseau mort. Je n'ai pas assisté à son enterrement puisque j'étais dans un coma profond à la suite de l'accident. Et je me perds toujours en conjectures à propos du drame qu'elle a vécu avec son oncle. Il y a tellement de trous dans cette histoire que les éléments connus sont difficiles à rassembler. Je me dis que toutes les vies sont pareilles, incohérentes à force d'être trouées. Je me dis qu'il est vain d'essayer de les raccommoder mais je m'obstine quand même. Il m'arrive d'aller jusqu'à M***, sur la plage, près du blockhaus. Je regarde mes pieds s'enfoncer dans le sable sec, marquer leurs empreintes sur le sable mouillé. Je quête le soutien de l'horizon, de la rumeur des vagues, de l'ondoiement des bateaux. Je m'assois sur la marche de l'escalier où j'ai rencontré Catherine et qu'elle m'a volé mon briquet. Je bois des verres de vin à la terrasse où nous avions bu. J'écoute les murmures du vent parmi les ajoncs. Des bribes de phrases émergent à la surface de ma mémoire mais elles ne s'y maintiennent pas, rejoignent aussitôt les fonds obscurs de ma conscience. Il faudrait les noter sur un carnet, jouer avec elles comme avec les pièces d'un puzzle, chercher une vérité qu'elles ne détiennent peut-être pas. Quant à la lettre de l'oncle, j'en ignore jusqu'au premier mot puisque Catherine n'a pas eu le temps de m'en faire part. Comment s'est-il adressé à sa nièce ? A-t-il écrit, tout simplement, "ma chère Catherine" ou "ma petite fille" ? A-t-il utilisé un surnom affectueux qu'ils étaient seuls à connaître, dont il la gratifiait au plus fort de l'intimité ? J'ai imaginé plusieurs débuts de lettres que j'ai déchirés car tout s'y mélange. Catherine n'a pas vu son oncle mort. Je ne l'ai pas vue morte et nous n'avons pas vu la femme morte sur la plage de M***. Les trois affaires, classées depuis longtemps par la police, se résument à un visage qui les contient toutes. Une espèce de portrait robot de la mort. Il faudrait pouvoir le dessiner, esquisser des lignes où se verrait tout à la fois l'indéfini et le défini. C'est au-dessus de mes moyens. Le docteur Klamm saurait peut-être mais je n'ose pas lui demander. Je ne m'adresserai pas davantage au sculpteur qui a exécuté la copie du merle Chuck Chuck. L'individu est trop prétentieux. Comment réussir une oeuvre pareille sans humilité ? Alors, quand je me promène dans la ville, il m'arrive de chercher des figures qui pourraient lui correspondre. Mais je ne retombe pas dans le piège des filatures stériles. J'ai acheté un appareil photo miniature pour être le plus discret possible et je prends quelques images. J'en ai une dizaine dans mon réduit. Uniquement des femmes. Des brunes ou des blondes au front dégagé, le regard droit. Elles ont une quarantaine d'années et leurs rides ressemblent à des coutures estompées, dont les liens pourraient lâcher sans qu'on s'en aperçoive. J'aime leur parler avant de m'endormir, de petits riens sans importance, jetés négligemment dans la parole. Elles connaissent ainsi mes tribulations de manutentionnaire et de livreur de colis. Elles savent toutes les difficultés qui ont jalonné la construction de mon réduit, l'installation du siège de bébé sur le vélo d'appartement. J'ai l'impression qu'elles se moquent de moi. Elles doivent se dire que j'ai un grain, que je suis un homme à tout jamais incurable. Je n'en prends pas ombrage. Des femmes qui incarnent le visage de la mort ne sauraient s'abaisser à des malveillances étriquées. Elles ont forcément une intuition profonde des mécanismes les plus enfouis de la vie. A ce titre, elles sont très attentives à mon récit du bonhomme au chien. Leurs yeux brasillent davantage. Leur front bas se couvre de plis douteux. Leur mâchoire, pour un peu, claquerait comme une serrure. C'est que la présence du portrait de la femme obèse dans la chambre du vieux les dépasse. Elles trouvent qu'il manque de réalité, ou qu'il s'agit d'une réalité que j'aurais collée sur une autre. Je leur oppose que je n'avais aucune raison de me livrer à un jeu aussi stupide mais elles refusent de me croire. Il faudrait que je puisse entendre ce qu'elles disent vraiment lorsqu'elles confrontent leur point de vue. Mais elles ne parlent pas à haute voix quand je suis réveillé. Comment faire alors ? Brancher un dictaphone sur ma table de nuit ? J'y ai réfléchi. Espionner ainsi leurs pensées est une idée séduisante. Le docteur Klamm, qui n'a rien perdu de son originalité, m'apporterait son soutien. Nous viderions quelque bouteille d'alcool fort et, de chimère en chimère, il inviterait la mort à passer aux aveux. Ses paroles seraient gravées sur un disque et l'humanité connaîtrait enfin ce qu'elle cherche depuis l'origine. Si incurable que je sois, la perspective d'une telle révélation me pétrifie. D'autant que la mort ne se contenterait pas de propos généraux. Partant du principe qu'elle sait toute chose en ce monde, elle parlerait aussi de Catherine. Rien de ce qui s'est passé entre elle et son oncle ne resterait dans l'ombre. Un jour, le facteur sonnerait chez moi et me tendrait une enveloppe sans adresse d'expéditeur. J'en comprendrais aussitôt la provenance. J'en devinerais aussitôt le contenu. J'essaierais d'oublier la lettre dans un coin improbable de la cuisine ou du garage, je pédalerais jusqu'au bout de la fatigue sur mon vélo d'appartement mais, peu à peu, un lent et long poison infiltrerait chacune de mes veines. Le poison de la vérité toute nue. Je ne veux pas que la vérité me tue. Je suis un homme normal maintenant. J'ai cessé de me terrer des semaines entières dans mon réduit. Parfois, je redécouvre le plaisir de mon vrai lit dans ma vraie chambre. Les draps ont jauni mais ils sont propres. Je les vaporise d'un extrait de lavande avant de me coucher. Je n'aimerais pas qu'ils dégagent des odeurs trop anciennes. J'en profite aussi pour laver mon corps à fond. J'utilise une brosse dont le manche incurvé permet de nettoyer les endroits habituellement hors d'atteinte. Je vérifie dans la glace chaque centimètre carré de peau. Si je ne suis pas sûr d'avoir ôté de moi toutes les saletés je procède à un nouveau nettoyage des endroits suspects. Puis je mets mon peignoir. Il était déjà usé quand j'ai connu Catherine. Alors, évidemment, il ne tient plus qu'à un fil. Au moindre geste mal contrôlé, la déchirure serait irréparable. J'ignore comment je réagirais. Voilà encore une question à poser à la mort. Je l'enregistrerais sur le dictaphone et les dix femmes auraient d'interminables conciliabules pour élaborer une réponse satisfaisante. Mais je n'ai pas de dictaphone. Je veux demeurer un homme normal le plus longtemps possible. J'ai même envisagé d'enlever de mon réduit les images de ces femmes qui en savent trop. Je l'ai dit au docteur Klamm. Il a émis deux ou trois borborygmes dédaigneux, s'est gratté sans pudeur le nombril et m'a demandé en minaudant où j'en étais de mon vieux projet de faire l'amour une fois par semaine. Les grands espaces vitrés du bar où nous étions à boire encore se sont mis à tournoyer dans mon esprit. Etrange kaléidoscope de la mémoire. Des mots sont venus sur mes lèvres mais j'avais la sensation que quelqu'un d'autre parlait à ma place.

- C'était un bar qui ressemblait à celui-ci, avec des vitres biseautées qui multipliaient les visages à l'infini. Une femme que j'avais suivie buvait une bière avec une paille. Elle n'avait aucun trait commun avec Catherine. Rien dans son attitude n'évoquait une morte qui serait revenue me hanter. Cependant, elle exerçait sur moi un magnétisme si puissant que je ne savais plus que je la suivais. Mon corps était aussi fragile que de la mousse. Je ne sentais plus mes jambes d'avoir trop arpenté les rues. Mon crâne, en revanche, s'était ouvert comme une trappe et mon cerveau se répandait dans l'air confiné du bar. Il voyait tout ce qu'il y avait à voir. Il entendait tout ce qu'il y avait à entendre. J'étais malade d'une hypertrophie de la perception et elle allait me tuer. Mes mains se sont précipitées à mes tempes soudain injectées de sang. J'ai crié. La femme s'est arrêtée de boire, a réajusté les pans de sa robe, rectifié le bleu de ses paupières, et mes yeux l'ont vue disparaître derrière une porte capitonnée. J'ai aussitôt compris à qui elle me faisait penser. Il fallait que je la rattrape. Vous savez pourquoi, bien sûr. Vous le savez depuis le début.

Le docteur Klamm, rompu à toutes les pirouettes, aguerri à tous les ridicules, a étouffé un sanglot dans son poing mou.

- Elle attendait un enfant, n'est-ce pas ? C'était insupportable pour vous.

Le docteur Klamm s'est ressaisi et m'a proposé une promenade en voiture qui nous a conduits jusqu'à M***. Nous n'avons pas parlé pendant le trajet. C'était inutile car nous devinions ce qui allait se passer. Si Catherine était encore de ce monde elle le devinerait aussi. La connaissance intime de l'horreur confère sur le genre humain une lucidité qui refuse de fermer les yeux, quitte à sombrer dans une folie dévorante. Nous nous sommes garés à côté d'un camion dont la remorque grillagée aurait pu transporter des animaux mais c'était du foin qu'il y avait dedans. Nous ne sommes pas sortis tout de suite de la voiture. Nous avons écouté la mer que nous ne voyions pas encore. J'ai fumé une cigarette comme si c'était la dernière. J'ai regardé les mains du docteur Klamm qui ne lâchaient pas le volant. Ma langue est devenue très sèche et ma gorge s'est hérissée d'épingles. Le grain à l'intérieur de ma tête s'est transformé en caillou. La mort sait bien qu'il continuera à grossir, à durcir. Mon cerveau sera pétrifié comme le pied que Catherine avait trouvé au bord du lac.

- Vous n'étiez pas avec Catherine quand elle a entendu la femme crier dans le blockhaus. Je me trompe ?

- Elle n'a pas crié.

- Répondez à ma question. Etiez-vous oui ou non avec Catherine ?

- Je me promenais.

- Et vous êtes entré dans le blockhaus ?

- Oui.

- Et...

- Oui.

Le docteur Klamm a observé un long silence et démarré la voiture. Je n'ai pas osé dire que c'était dommage de rentrer sans avoir vu la mer. J'ai regardé le camion plein de foin qui s'en allait aussi. Le chauffeur avait une casquette sur laquelle était dessiné un cochon qui riait. Catherine aurait aimé se coiffer d'une casquette aussi cocasse. Quant à la femme qui buvait sa bière avec une paille, je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps de lui demander.

Finalement j'achèterai quand même un dictaphone. L'homme normal que je suis devenu peut bien s'offrir une fantaisie. La mort n'y verra aucun inconvénient. Et j'ai tant de questions à lui poser. Oui. Tant.

 

 

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commentaires

Anna de Sandre 05/01/2013 09:24


Il me tarde de le lire d'une traite et sur du papier.

marie-claude 03/01/2013 14:52


c'est bon Dominique !


Que te dire d'autre que j'ai pris plaisir à m'introduire au coeur de tes personnages, partager cet univers fermé qui voulait s'ouvrir sur la vie que la mort étripait comme une fatalité ...


fait éditer ...


amitié .