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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 15:13

Le docteur Klamm m'a montré sa collection d'oiseaux. Ce sont des miniatures peintes ramenées de ses voyages autour du monde. Il en a une centaine dans une pièce à côté de son cabinet, bien disposées sur une étagère, dûment étiquetées de leur nom latin, à l'encre violette comme autrefois. Il collectionne uniquement des oiseaux de nuit. Des chouettes communes ou de Tengmalm, des effraies, des petits-ducs et des grands-ducs, des hiboux des marais, des martins tristes et autres strigiformes. Avec des yeux immenses. Où que l'on se trouve, on a l'impression qu'ils nous regardent. Peut-être même qu'ils nous suivent après qu'on a quitté la pièce. Mais ils ne sont pas méchants. Je n'aimerais pas être suivi par des oiseaux méchants. J'ai bien assez à faire avec les souvenirs.

- Je vous montre mes oiseaux parce que je suis content de vous, m'a dit le docteur Klamm. Ils vont m'aider à vous soigner car vous êtes loin d'être guéri. Vous le savez, j'espère.

- Pourquoi êtes-vous content de moi ?

Le docteur Klamm n'a pas répondu. Il a choisi une chevêche sur l'étagère et s'est mis à parler d'un village en Europe centrale. Il s'était perdu en voiture. Il pleuvait si fort qu'on ne voyait rien à dix mètres. Des branches cassées traversaient la route. Un mélange d'eau et de boue dévalait les coteaux à l'entour.

- J'ai été soulagé quand j'ai aperçu les premières maisons du village, a dit le docteur Klamm. Mais c'était un endroit étrange. Les toits étaient bas, les murs borgnes, les rues imprévisibles. Je ne savais pas si je tournais à droite ou à gauche. La pluie redoublait de violence. Dès que j'ai pu, je me suis arrêté sur une espèce de place et j'ai attendu que la tourmente se calme. J'ai essayé d'observer les lieux. Tout me semblait chimérique. Je me suis frotté les yeux plusieurs fois. Mais l'impression d'irréalité persistait. J'ai même eu peur de la voiture. Je me suis dit que la carrosserie allait céder sous le poids des eaux et que je finirais broyé par la ferraille. Je respirais mal. L'image d'un presse-purée géant grandissait dans mon esprit et c'était insupportable. Je suis sorti de la voiture en me couvrant la tête avec mon veston. J'ai cherché un abri. J'ai appelé à l'aide. Peine perdue. Seuls les escargots risquaient leur coquille dehors. On ne m'aurait pas entendu de toute façon. Le bruit de l'averse était trop fort. J'allais mourir noyé. Ou une tuile volante me fracasserait le crâne. Encore aujourd'hui, je ne sais pas combien de temps je me suis lamenté sur mon sort. Puis la pluie a cessé. Presque d'un seul coup. Comme si une main invisible venait de refermer un robinet. Mon inquiétude aurait dû disparaître. N'importe qui d'autre aurait profité de l'embellie pour se sécher et présenter un visage avenant aux habitants du coin. Pas moi. Je me suis approché des maisons, craintivement, presque sur la pointe des pieds. Le silence après le vacarme me semblait lourd de menaces. Les gens restaient chez eux. Ce n'était pas normal. Dans un village ordinaire ils se seraient précipités dehors pour observer le ciel et causer du mauvais temps. Je me suis dit qu'ils étaient peut-être partis. Que même les gosses et les vieux avaient fichu le camp. Puis j'ai vu une vitrine à l'autre bout de la place. J'ai repris espoir. Une vitrine signifiait forcément la présence d'un magasin. J'allais pouvoir y entrer et demander des renseignements pour retrouver mon chemin. Je n'imaginais plus que les habitants avaient disparu. La place avait perdu son étrangeté. Mon espoir était aussi peu fondé que mon inquiétude mais je l'ai compris bien plus tard. J'ai couru jusqu'au magasin comme si ma vie en dépendait. La porte a fait un tel raffut quand je l'ai ouverte que la vendeuse a eu un mouvement de recul. Puis elle a ri. C'est que je dégoulinais vraiment de partout. Il aurait fallu tordre un à un tous mes vêtements, les faire sécher sur un poêle et me donner à boire un grand bol de grog. Evidemment, la réalité n'est pas allée aussi loin. La vendeuse m'a tendu une serviette et je me suis essuyé les cheveux. Pour la remercier je lui ai acheté l'oiseau. Le premier d'une longue série. Ce n'est pas que j'aie vraiment l'esprit d'un hululophile. Mais à chaque fois que j'achète un oiseau, rapace ou non, je revis cette scène dans le village perdu. Cet oiseau est toujours le premier. Vous comprenez ?

Je n'ai pas su quoi dire, comme souvent. J'ai regardé l'oiseau entre mes mains. J'ai regardé le docteur Klamm. Une joie enfantine pétillait sur son visage.

- Je vous l'offre. Je suis sûr qu'il sera très bien chez vous. Je viendrai voir où vous l'avez mis. Mais, dites-moi, vous y croyez à mon histoire ?

J'étais de plus en plus désarçonné. Je finissais même par douter de ma présence dans cette pièce qui sentait la vieille poussière, à un mètre à peine du docteur Klamm.

- Repassons dans le cabinet, vous serez mieux.

Nous avons chacun repris notre place mais je ne me suis pas senti mieux pour autant. L'oiseau m'encombrait. Devais-je le mettre dans ma poche ? Le poser sur un coin du bureau en attendant la fin de la séance ? L'idée que le docteur Klamm puisse venir chez moi me préoccupait aussi beaucoup. La véracité de son histoire m'apparaissait par conséquent totalement secondaire.

- Alors, a insisté le docteur Klamm, vous y croyez ?

- Je ne sais pas. C'est compliqué les histoires. Elles mentent toujours un peu.

Je suis rentré à la maison avec cette phrase dans la tête et l'oiseau dans la main. Je me suis libéré de l'oiseau mais pas de la phrase. J'ai fait le tour du jardin, arraché ici et là quelques herbes folles, redressé un perchoir et même chassé le chat du voisin. Puis j'ai pensé à Catherine, à la prochaine visite que je lui ferais, aux mots qu'elle me dirait encore et encore. Je chercherais un faux pli sur sa robe à fleurs et mes yeux rencontreraient son sourire. Son sourire comme au premier jour. Son premier sourire. Il y a le premier sourire de Catherine et le premier oiseau du docteur Klamm. Les histoires mentent toujours un peu. Mais elles disent un peu la vérité aussi. La difficulté est de savoir comment la reconnaître. Le vrai absorbe le faux et inversement. Il n'est pas possible de les séparer. Cette question ne mène donc à rien. Je l'ai écrite sur un avion en papier qui est allé se ficher dans le lierre du jardin. Puis je suis monté au grenier pour travailler. J'ai enfin choisi un plan parmi ceux que j'avais tracés et j'ai installé les rails du placo. Ce n'est pas difficile avec une visseuse électrique. Le travail progresse vite et procure une joie simple car il est visible. Je réfléchis déjà au vide qu'il y aura entre les plaques. Je le remplirai plutôt avec du chanvre. Le chanvre a des propriétés thermiques supérieures à la laine de verre. J'aurai chaud dans mon réduit. Mais je regrette que le docteur Klamm n'ait rien compris à ce projet malgré l'intérêt qu'il lui porte. Sinon il ne dirait pas que c'est un placard. Un réduit n'est en aucun cas un rebut. Je ne suis pas un vieux machin dépassé. Vivre dans un réduit de dix mètres carrés alors que j'ai une maison qui en fait cent vingt ne veut pas dire que je souhaite me couler dans une vie réduite. C'est même tout le contraire. Je suis convaincu que sous la voûte étoilée de la Patagonie la pensée finit par s'égarer. Elle batifole dans l'immensité de l'espace, elle croit atteindre les sommets les plus vertigineux, mais, à la fin, épuisée par trop de mouvements, elle rend l'âme. Dans mon réduit, en revanche, rassurée par les murs qui la bordent, elle prendra le temps de la lenteur. Elle évitera les questions en avalanche, les fausses routes, les impasses et sera d'autant plus capable d'escalader les murs qu'elle gardera toute sa puissance.

- Et votre corps ? Vous y avez pensé ? objecte invariablement le docteur Klamm. Si vos muscles s'atrophient parce que vous restez trop longtemps dans votre réduit, votre pensée deviendra toute molle, quasiment liquide.

Cet argument ne manque pas de pertinence. Le docteur Klamm n'a jamais fait d'études de médecine mais il connaît les liens indéfectibles qui unissent le corps et l'esprit. Je parierais d'ailleurs que Catherine partage son opinion. Alors j'ai acheté un vélo d'appartement. C'est une machine un peu austère, au confort spartiate. Aussi ai-je remplacé la selle par un siège de bébé. L'assise est bien rembourrée et forme comme une coquille parfaitement ajustée à mes flancs. Et il y a des accoudoirs sur lesquels je me reposerai quand je lâcherai le guidon. Lâcher la prise du guidon, c'est bon pour le vagabondage de la pensée.

 

 

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commentaires

marie-claude 15/11/2012 07:03


je crois à l'histoire du Dr Klamm, dans les nuits sombres et tourmentées vient toujours un oiseau  ... qu'il soit bleu ou noir que ses yeux aient couleur de rubis qu'importe il vient et
c'est bien ...


amitié .