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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 14:12

Le docteur Klamm a voulu revoir toutes les pièces de la maison y compris le désordre du garage. Armé d'une canne dont l'extrémité évoquait plutôt un pic à glace, il a harponné ça et là quelques avions en papier défraîchi et chaque prise le faisait roucouler de satisfaction. Il a émis en revanche de sérieuses réserves sur mon réduit qu'il ne pouvait s'empêcher de comparer à un placard.

- Vous me parlez de votre tentation des combles, a-t-il maugréé, mais c'est ambigu. Vous hésitez trop souvent entre le vide et le plein. Votre vie part dans tous les sens et n'en rencontre aucun. Vous ne tiendrez pas longtemps à cause de la fatigue. Je serais même tenté de dire que c'est un comble, n'est-ce pas. Mais bon, à retourner les mots comme des chaussettes, on s'épuise tout pareil.

Puis, malgré l'étroitesse du siège de bébé, il s'est installé sur mon vélo d'appartement et s'est mis à pédaler en arrière avec l'ardeur d'un forcené. Le symbole me semblait si grossier que j'ai ricané. Le rétropédalage dans les univers opaques de l'enfance ne menait qu'à l'enlisement. Le docteur Klamm le savait bien. Ne brocardait-il pas à longueur de phrases le charabia des psychologies ordinaires ! Je devais donc chercher ailleurs les raisons de son action. D'autant qu'il s'entêtait de telle manière que plusieurs veines se mettaient à gonfler le long de son cou.

- Catherine ne serait pas contente si elle vous voyait, ai-je dit, elle n'a pas envie que vous fassiez un infarctus.

Le docteur Klamm s'est arrêté de pédaler mais n'a pas pu descendre du vélo car le siège de bébé restait collé à ses fesses comme un coquillage. Il fallait de toute évidence employer les grands moyens pour l'en libérer. Le siège de bébé ayant été moulé dans un bloc de plastique particulièrement résistant, une simple pince coupante ne ferait pas l'affaire. J'ai jeté mon dévolu sur une scie électrique en expliquant au docteur Klamm qu'il suffisait d'entamer la couche supérieure du siège. Il n'aurait ensuite qu'à gigoter pour qu'elle se casse toute seule.

- Vous serez comme le poussin qui fracture la coquille de son oeuf, ai-je dit en faisant le malin.

Le docteur Klamm a regardé les dents de la scie et ses yeux se sont aussitôt fermés. A quoi a-t-il bien pu penser en cet instant crucial, aussi ridicule que dangereux ? Les situations comiques n'expriment-elles pas autant la solitude humaine que les situations tragiques ? Le docteur Klamm m'aurait-il répondu que ces questions étaient si vaines qu'elles ne méritaient même pas d'être évacuées par des avions en papier ? En tout cas, il a fait preuve d'un joli courage. Il n'a pas tremblé quand la scie a commencé à mordre dans le siège de bébé. Il ne s'est pas inquiété de l'odeur de plastique brûlé qui se répandait déjà. Et il a suivi mes instructions. En quelques remuements du postérieur il s'est dégagé et m'a chaleureusement serré la main. Je lui ai proposé d'ouvrir une bouteille de vin qui fêterait ce happy end. Nous sommes descendus au salon où nous avons passé tout l'après-midi. D'autres bouteilles ont été ouvertes sans que jamais nous fussions ivres. Nous avons beaucoup parlé de Catherine.

- Vous êtes vraiment persuadé qu'elle a couru à côté de vous dans la rue ? Si c'est la vérité, rien ne m'empêche de penser qu'elle est assise avec nous sur le canapé. Elle peut même participer à notre conversation. Qu'est-ce que vous en dites ?

- Peut-être qu'elle attend !

- Attendre quoi ?

- Je ne sais pas. On n'a pas besoin de savoir ce qu'on attend pour attendre. Des tas de gens font ça tous les jours, dans toutes sortes de situations, sans souffrir.

Le docteur Klamm a fait la moue. Les philosophies alambiquées ne l'avaient jamais conduit nulle part.

- Je suis un homme du concret, a-t-il dit. Vos idées sans objet ne m'intéressent pas. Buvons plutôt un autre verre.

- Mais Catherine n'est pas une idée ! ai-je crié.

Le docteur Klamm s'est posté devant la baie vitrée et a observé le jardin en se grattant le ventre. Je n'y avais pas travaillé depuis plusieurs mois. Les ronces livraient bataille aux chardons, le lierre étranglait les arbustes qui jaunissaient, des champignons difformes infiltraient les écorces. La terre, par endroits, se soulevait sous la pression d'un bouillonnement interne, alors qu'ailleurs elle s'affaissait, comme si elle avait trop longtemps reposé sur du vide.

- Vous devez avoir une multitude d'insectes ? a demandé le docteur Klamm. Des vers de terre, des scolopendres, des araignées, des chenilles processionnaires, des cloportes, des rampants et des grimpants qui grouillent.

- Vous n'êtes pas là pour me parler de bestioles.

Le docteur Klamm a poussé un grognement dubitatif. Il est revenu s'asseoir et nous avons bu en silence. Puis, apercevant mes jumelles sur une étagère, il a bondi pour les attraper. Il les a longuement essuyées avec le revers de sa veste et s'est amusé à les braquer un peu partout dans le salon. Je me suis empressé d'allumer une cigarette en me faisant le plus petit possible sur le canapé. Mais je savais bien que je ne pourrais pas échapper aux remarques du docteur Klamm.

- Je suis sûr que Catherine n'aimait pas que vous ayez des jumelles. Je me trompe ? Hum ! Je n'ai pas de rendez-vous avant ce soir. Racontez-moi tout, vous vous sentirez mieux après. Mais attention, hein, ne m'embrouillez pas avec des détails inutiles.

La figure du docteur Klamm était soudain si sévère que je n'ai pas essayé de jouer au plus fin. Tout ce que j'allais dire serait à tout jamais gravé dans sa mémoire. La moindre parole floue se verrait décortiquée et, si nécessaire, un feu roulant de questions saurait accoucher de la vérité. Alors, je suis passé à des aveux complets comme si j'étais sur le gril dans un commissariat. Les faits, rien que les faits. Parmi toutes mes filatures, celle du vieux bonhomme au chien amateur de barres parallèles a passionné le docteur Klamm car elle était de loin la plus aboutie. Mon intrusion avait mis à jour une étrangeté à laquelle j'appartenais totalement et je devais, selon lui, l'élucider davantage, surtout le portrait de la femme obèse.

- Etes-vous certain d'avoir bien vu ? Les photos sont trompeuses, parfois. On peut confondre.

- Confondre quoi ?

Les yeux du docteur Klamm clignotaient soudain comme des lots de foire. Il prenait visiblement un plaisir fou à me mettre sur la sellette.

- Je ne sais pas, a-t-il minaudé, il y a tellement de choses qu'on peut confondre. La vie et la mort ne sont-elles pas elles-mêmes des objets de confusion ?

Je suis resté silencieux pendant de longues minutes. J'ai repassé scène après scène le film de mon intrusion chez le vieux bonhomme au chien. J'ai poussé la porte de la chambre, observé le lit impeccablement fait, levé les yeux au mur où était accroché le portrait. Je me suis souvenu des cheveux épais, du regard mélancolique. Mais c'était là des notations si vagues que je ne suis pas parvenu à retrouver l'ensemble du visage. De même, je n'avais aucune idée de la posture de la femme, ni des habits qu'elle portait. Etait-il possible que ses yeux seuls et ses cheveux serrés aient focalisé ma fascination ? Au point de confondre ce portrait avec un autre ? Autant que je me souvienne, je n'ai jamais fréquenté intimement des personnes obèses accablées de tristesse et d'une chevelure trop lourde.

- Les gros m'ont toujours fait peur, ai-je lâché tout à trac. Ils ont trop de peau.

Le docteur Klamm, qui n'appartient pas loin s'en faut à la catégorie des maigres, a levé un sourcil, puis l'autre.

- Trop de peau, a-t-il répété. Comment peut-on avoir trop de peau ? Diriez-vous que moi, docteur Klamm, j'ai trop de peau ?

Je n'ai pas répondu. Je me suis engouffré dans un nouveau silence et des images de gros se sont mises à boucher ma mémoire. Des gros sous la douche en train de se savonner, des gros étendus sur une pelouse et lisant un journal, des gros essoufflés d'avoir couru, des petits gros et des gros gros, renfrognés, bougons, hostiles, ou débonnaires, affables et prêts à tout pour aider leurs congénères.

Puis j'ai pensé à ma mère. Ma bouche s'est arrondie et mes muscles se sont figés. Que venait donc faire ma mère au milieu de ces images de gros ? Les sous-entendus du docteur Klamm ne me conduisaient-ils pas à opérer des rapprochements fallacieux ?

- Non, ai-je crié, ma mère n'est pas grosse. Elle ne l'a jamais été.

Le docteur Klamm s'est levé avec une infinie lenteur et m'a adressé un sourire infiniment long. Je ne l'ai pas entendu partir de la maison. J'ai regardé ma peau. Je l'ai pincée. J'en ai traqué les vrais plis et les faux plis. Puis, alors que je m'endormais, j'ai pensé aux insectes du jardin, qui rampaient. Ils ne tarderaient pas à pénétrer dans le salon. Ils encercleraient le canapé pour m'empêcher de fuir puis, le moment venu, sur un signal du chef, ce serait l'assaut, la curée. Avoir trop de peau est une aubaine pour les insectes.

 

 

 

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commentaires

marie-claude 22/12/2012 19:06


étrange, plus qu'étrange ... étranger à soi.même ... jusqu'où irons nous ?


amitié .