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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 11:50

Pour une fois, le docteur Klamm m'a écouté parler de Catherine sans me couper la parole ni faire de mimiques. Il a noté deux ou trois mots sur une feuille volante et crayonné dans les marges des dessins sans queue ni tête qui traduisaient une cogitation intense. Quand je me suis tu, il a pris une agate qu'il a aussitôt remise dans son pot de verre. La séance n'était donc pas terminée.

- Vous avez deux oiseaux, maintenant. Celui que je vous ai offert et le merle que vous avez acheté. L'un chante, l'autre pas. C'est normal. Personne n'a jamais entendu chanter un oiseau en bois. Et cependant je vous ai dit qu'il vous parlerait. De la même façon, la copie du merle, surtout si le sculpteur a bien fait son travail, saura s'adresser à Catherine.

- Vous le croyez vraiment ? ai-je dit.

- Il ne s'agit pas de croire, ni même de penser. Il s'agit d'entrer dans un récit, le vôtre, et d'en déterminer rigoureusement les réalités afin de saisir leurs emboîtements. Tout en sachant que le faux est aussi réel que le vrai. Mais je ne veux pas vous embrouiller avec des considérations inutiles. Allons voir Catherine ensemble.

- Je...

Le docteur Klamm s'était déjà levé et enfilait sa veste en sifflotant un air gaillard. Nous avons marché dans les rues sans parler, sans même nous regarder. J'avais l'impression de le suivre alors que, logiquement, c'est lui qui aurait dû me suivre puisqu'il ne connaissait pas l'adresse de Catherine. Mon histoire devenait la sienne et, s'il lui prenait la fantaisie d'y apporter quelques retouches, je n'aurais pas mon mot à dire. Lorsque nous sommes arrivés devant la grille, il n'a pas eu la moindre hésitation sur la direction à prendre. Et c'est moi qui ai trottiné derrière lui jusqu'au banc.

- Je savais que vous finiriez par venir, a dit Catherine au docteur Klamm. Vous êtes un homme résolu.

Je n'avais jamais vu le docteur Klamm en compagnie d'une femme. La scène à laquelle j'assistais était à la fois tendre et risible. Comment un homme d'âge mûr un peu rondouillard et plutôt mal habillé, avec cette manie qu'il a de se gratter le ventre quand il est content, succombe-t-il aussi vite à la coquetterie ?

- Je vous remercie pour votre idée d'oiseau, a ajouté Catherine, elle est tellement originale.

- Vraiment ?

- J'ai toujours aimé les oiseaux. Tout le monde les aime mais pas de la même façon.

- Vous avez une jolie robe à fleurs, a roucoulé le docteur Klamm, elle va bien avec vos yeux.

- J'aime aussi beaucoup les fleurs, a répondu Catherine, et l'oiseau les rendra plus belles.

Assis en retrait du docteur Klamm, j'ai eu soudain envie de fumer. Mes lèvres, ma bouche, mes globules ne pouvaient plus attendre. Mon corps découvrait la jalousie. Il exigeait une surdose de nicotine. Des milliards de dents empoisonnées en mordaient les moindres fibres, en décortiquaient les cellules. L'air, pourtant parfumé de frais, picotait ma langue, se transformait dans ma gorge en paille de fer. Et, comble de malheur, j'avais perdu mon briquet.

- C'est moi qui ai eu l'idée de l'oiseau, ai-je dit, c'est moi qui l'ai choisi.

Catherine ne m'a pas répondu. Un éclair blanc a transpercé son regard, sa robe a fleurs a frémi et une immense vague de désespoir a inondé mon cerveau. Le docteur Klamm n'en finissait pas de babiller. Il se levait, tournait autour de Catherine comme s'il allait se mettre à danser, et même son ventre me semblait doué de parole.

- Il n'y a pas d'un côté les fleurs et de l'autre les oiseaux, professait-il en gesticulant. Que seraient le colibri sans le flamboyant, la mésange sans la chènevière ? Les hommes souffrent de leur vision trop rétrécie. Une perception plus globale du paysage permet de tisser des liens, des attaches, des noeuds. Lesquels sont prolongés par des passerelles, des ponts. On n'en dira jamais assez l'importance. Car au détour d'une passerelle se profile un escalier aux centuples révolutions. Car à la sortie d'un pont un tunnel peut vous surprendre. Vous me comprenez, n'est-ce pas ?

Je n'ai pas pu en supporter davantage. J'ai bondi sur le docteur Klamm qui est tombé à la renverse comme un sac de farine. Le bruit de sa chute m'a terrorisé. D'autant que le corps ne bougeait plus. D'où me venait cette violence ? Comment un homme qui sauve à l'occasion une mouche prisonnière d'une toile d'araignée, capable de redonner à la terre du jardin le ver égaré, pouvait-il ainsi céder à ses pulsions ? J'ai regardé Catherine. J'ai imploré son secours. J'ai même adressé à l'oiseau la plus ardente prière. Rien n'y a fait. Alors je me suis allongé à côté du docteur Klamm et j'ai attendu que la mort me prenne aussi car, je n'en doutais pas, il avait bel et bien rendu son dernier souffle.

C'est dans cette position que la vieille dame nous a trouvés. Elle a beaucoup ri. Le docteur Klamm s'est aussitôt levé en s'époussetant pour cacher son embarras à me voir aussi dépité.

- Ne m'en tenez pas trop rigueur, a-t-il dit, ma mise en scène n'est pas du meilleur effet. Elle n'en était pas moins nécessaire. Je vous expliquerai.

Je suis parti comme un voleur de chez Catherine et me suis promis de pas y revenir avant longtemps. Plutôt que de faire les yeux doux au docteur Klamm, elle aurait dû répondre à mon appel au secours. Ne l'ai-je pas aidée chaque fois qu'elle a eu besoin de moi, jusqu'à l'épuisement souvent, pour comprendre ses tourments ?

J'ai assez à m'occuper dans mon réduit. Resserrer un boulon ici, une vis là. Vérifier l'étanchéité du sanibroyeur et du lave-mains. Inspecter la tapisserie au cas où l'humidité viendrait à la tacher. Bref, tout contrôler pour continuer à écouter le temps passer, pour continuer à vivre. Et je suis heureux quand je pédale sur mon vélo d'appartement. J'ai largement dépassé l'objectif des cent kilomètres par jour. Je m'aventure désormais bien plus loin que la Lune. Je deviens le paysage que j'imagine sur une planète extrasolaire, puis une autre, puis une autre encore. Une sève généreuse pousse dans mes veines. Elle les irrigue d'une chaleur qui m'enveloppe tout entier. Elle berce lentement mon cerveau. Je sais alors que je ne me suis pas trompé de chemin, que les étoiles approchent. Et mon corps se métamorphose en arbre, porté par le chant de l'oiseau au bec jaune.

- Chuck chuck, dit le merle impatient, c'est encore loin là où on va ? J'ai froid !

- On arrive on arrive, je lui réponds.

- Et après ? insiste l'oiseau.

- Après, c'est une autre histoire.

- Pink pink pink ! Tu répètes toujours les mêmes choses. Tu m'ennuies à la fin !

- Chuck chuck, dis-je à mon tour en essayant d'imiter l'oiseau.

Et, alors que je lance mes dernières forces dans le dernier coup de pédale, le merle fait frissonner ses ailes. Voilà sa façon de sourire. Voilà qu'il me dit qu'il n'aura pas froid dans l'histoire qui vient.

 

 

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commentaires

marie-claude 14/12/2012 18:45


faut.il prendre conscience de ses amours par ou au.travers du regard des autres ?


 

Brigitte Giraud 14/12/2012 14:38


"Il ne s'agit pas de croire, ni même de penser. Il s'agit d'entrer dans un récit, le vôtre, et d'en
déterminer rigoureusement les réalités afin de saisir leurs emboîtements. Tout en sachant que le faux est aussi réel que le vrai."


Magnifique ça. Et si juste !