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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 21:02

Des mois avaient passé depuis cette sinistre soirée d'anniversaire dans la ferme abandonnée. Catherine m'inquiétait de plus en plus. Ses traits se creusaient. Sa robe à fleurs ne tournoyait plus comme avant autour de ses hanches. Nos moments de tendresse duraient moins longtemps. Je lui ai suggéré de consulter un médecin mais elle n'a rien voulu entendre. Elle a ri, d'un rire qui hachait son corps de la tête aux pieds, et j'ai eu peur qu'il ne s'arrête jamais. Mourir de rire n'était pas une expression passe-partout de l'insouciance juvénile. C'était une probabilité que le coeur de Catherine lâche soudain une amarre, qu'un vaisseau trop fragile éclate dans son cerveau, et j'en étais hanté. Aussi travaillais-je comme je n'avais jamais travaillé jusqu'à présent, à la grande satisfaction de mon patron. Je livrais davantage de colis que mes collègues et ne rechignais pas à faire des heures supplémentaires.

L'espionnage de mes comparses humains, que j'avais presque délaissé, a connu également un regain d'activité. J'ai choisi une femme qui habitait à quelques maisons de la mienne car elle me semblait incarner le parangon de la banalité. Son visage, ni beau ni laid, sans âge, n'accusait aucune imperfection de détail. Ses cheveux, entre châtain clair et châtain foncé, restaient toujours dans l'ordre que le peigne leur assignait. Et il en allait de même pour toute son allure, en toute circonstance. Je voulais, quitte à prendre des risques, découvrir une anomalie. C'est ainsi que je me suis retrouvé un midi à manger à côté d'elle dans un restaurant bon marché. Allait-elle se jeter sur les plats ou au contraire picorer du bout des lèvres ? Boirait-elle peu ? Beaucoup ? Vin ? Bière ? Eau gazeuse ? Aurait-elle avec l'homme qui l'accompagnait une conversation coquine ? Je n'ai obtenu aucune réponse à ces questions. Cette femme se tenait en permanence dans l'équilibre de la modération. Ses paroles exprimaient des désirs raisonnables, ponctuées par des sourires sans amplitude. Elle proposait à l'homme une sortie au cinéma un samedi après-midi, puis, audace folle, osait imaginer une promenade en forêt non loin de là. L'homme, tout aussi mesuré, ne laissait pas déborder son enthousiasme. Je suis donc allé au cinéma un samedi après-midi et mes jambes ont apprécié de se dégourdir sur des chemins forestiers. L'homme et la femme marchaient lentement. Ils s'arrêtaient parfois, faisaient quelques pas vers une petite cocasserie du paysage qui donnait un peu de couleurs à leur figure. Puis, de nouveau dans la marche, leurs mains avaient des effleurements tendres, comme ceux du film qu'ils venaient de voir. Comédie sentimentale universelle, roucoulades mezza voce, promesse d'éternité.

Cette impression d'assister en live à la suite du film était d'autant plus vive que je me servais de mes jumelles. Un film muet certes, mais dont j'imaginais l'interchangeable dialogue, composé de maison et d'enfants, de chien ou de chat se roulant dans le gazon.

Un peu triste soudain, je me suis dit que je n'avais jamais eu avec Catherine de paroles lénifiantes. Nos mots les plus nunuches, du fait même que nous en avions une conscience aiguë, nous ramenaient invariablement à notre gravité. Comment aurions-nous pu nous leurrer d'éternité alors que nous ne concevions aucun avenir ?

Je suis rentré très abattu à la maison. Je voulais dormir jusqu'au lundi matin. Mais il y avait un message de Catherine sur le répondeur. Elle m'annonçait du nouveau dans l'enquête de la femme morte à M***. Après avoir piétiné pendant des mois, la gendarmerie y voyait maintenant beaucoup plus clair. Une empreinte digitale de la victime avait été repérée dans le blockhaus, à côté d'une autre qui était peut-être celle de l'assassin, et l'heure du meurtre, trop vaguement déterminée au début, commençait à se préciser. Pour Catherine, le doute n'était plus permis : nous étions présents au moment des faits. Elle ajoutait que les gendarmes interrogeaient en ce moment même plusieurs suspects et que nous pourrions peut-être en reconnaître un.

J'ai poussé un long soupir. Il m'apparaissait de plus en plus évident que Catherine mélangeait son histoire personnelle avec celle de la femme mais je ne savais pas comment la déciller. J'ai ouvert une bouteille de vin, fumé la moitié d'un paquet de cigarettes et regardé mon jardin à l'abandon. Des ronces partout, du lierre incontrôlable, des liserons fous qui étranglaient les arbustes sous lesquels macéraient des feuilles mortes. Je suis allé au garage chercher la tondeuse et des sacs poubelle, bien décidé à mettre de l'ordre dans le chaos. Ma détermination, hélas, n'a pas fait long feu. J'ai déposé mon attirail à côté du canapé et je me suis remis à boire. Puis, enfin, le sommeil m'a pris. Un sommeil bourbeux de fatigue et de vapeurs d'alcool, sifflant, grondant, hoquetant comme une vieille machine à pistons. A mon réveil une heure plus tard, j'ai eu l'impression d'avoir dormi avec le bonhomme au chien. J'ignorais s'il faisait partie des suspects arrêtés par la gendarmerie. Sa ressemblance avec le portrait-robot n'était pas si évidente. Catherine réfutait catégoriquement sa culpabilité. Cependant, même réveillé, j'avais la désagréable sensation qu'il m'observait avec des yeux lourds de reproches. Qu'elle persiste et je l'entendrais bientôt me faire une leçon de morale ! Cela ne pouvait pas durer. Ma santé mentale, déjà fort malmenée, succomberait tout à fait. J'ai rassemblé toute l'énergie dont j'étais capable et j'ai nettoyé le jardin. Un vrai travail de forçat. Elaguer les branches trop hautes, arracher le lierre, déraciner les ronces, ramasser les feuilles mortes, rassembler les déchets dans un coin puis tondre. Les pétarades de la tondeuse m'enveloppaient de lancinantes vibrations, la sueur sortait de ma peau comme un essaim d'abeilles mais le bonhomme au chien s'imposait toujours à mon esprit. Avais-je négligé un indice quand je m'étais introduit chez lui ? Qui prouverait son innocence ou sa culpabilité ? J'ai tout laissé en plan dans le jardin pour aller chez lui.

Le bonhomme n'a pas été particulièrement surpris de me voir. En revanche, l'accueil chaleureux de son chien, lequel se souvenait peut-être de mes boulettes de viande, l'a stupéfait.

- Il est si méfiant d'habitude, je ne comprends pas. On se connaît, peut-être ?

- On s'est vus dans le parc. Vous faisiez des barres parallèles.

- Tout s'explique alors. Mais, dites-moi, que me vaut l'honneur de votre visite ?

Le vieux trottinait dans son salon comme s'il avait rajeuni. Des tasses à café et une boîte à sucre sont apparues sur la table sans que je m'en aperçoive vraiment. Le chien, obstiné, calait son museau entre mes genoux. J'avais bien conscience que ma démarche était pour le moins malséante mais je n'ai pas eu le courage de mentir.

Un individu normalement constitué m'aurait tout de go saisi par le colback et jeté dehors en menaçant d'appeler la police. Le vieux bonhomme, sans doute, n'était pas normalement constitué. Il a posé sa tasse de café, ébouriffé son chien et m'a regardé avec une tendresse quasi paternelle.

- Je connais ce portrait-robot, a-t-il commencé, tout le monde le connaît. Et c'est vrai qu'il a des ressemblances avec moi. Mais ce n'est pas lui qui fait de moi un coupable potentiel. C'est ma solitude. Vous êtes mon premier visiteur depuis dix ans.

- La solitude n'est pas un crime, ai-je bredouillé.

- Vous m'amusez. Deux mots de moi suffisent pour que vous me déclariez innocent ? C'est trop facile. N'entrez pas dans la police et retournez tondre votre jardin.

J'ai réalisé que mes cheveux étaient tout collants de charpie verte, que ma chemise exhalait des relents de terre écrasée et j'aurais voulu disparaître d'un claquement de doigts. Mais je ne parvenais pas à me lever. La photo de l'adjudant sur le buffet, la boîte à sucre, l'odeur du chien même me retenaient prisonnier.

- Votre café va refroidir, a dit le vieux bonhomme.

J'ai vidé ma tasse d'un trait et je lui ai répondu qu'il avait raison, qu'il valait mieux que je retourne à mon jardin. Le bonhomme m'a raccompagné jusque sur le trottoir, toujours souriant. Il ne m'a posé aucune question qui aurait donné à ma visite un peu de consistance. Et je me suis égaré, encore et encore, dans des conjectures à dormir debout.

 

 

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commentaires

marie-claude 12/12/2012 18:52


j'avoue que ton personnage a du courage, d'abord de s'introspecter si fort, d'aller  jusqu'au bout de lui-même, de ses pensées ... et de faire pareil avec tout ce qui l'entoure ... 


Continue ...