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Jacques Louvain, peut-être

par Dominique Boudou, carnets, extraits, en-cours etc.

4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 11:24

Dans quelques jours, les travaux de mon réduit seront terminés. Vraiment, toute comparaison avec un placard est indigne, voire malhonnête. J'ai installé un WC équipé d'un sanibroyeur top silence et un lave-mains suspendu dont la céramique noir anthracite produit le meilleur effet. Ces menues commodités m'éviteront bien des tracas nocturnes. Descendre l'escalier des combles à moitié endormi pour aller aux toilettes constitue une perte de temps et je risque de me casser une jambe. Comment pédaler sur mon vélo d'appartement avec une jambe dans le plâtre ? Comment atteindre l'objectif de cent kilomètres par jour que je me suis fixé ?

Le docteur Klamm m'a proposé son aide pour emménager mais j'ai refusé. Ses critiques infondées, ses jugements péremptoires m'indisposent. Et il n'aime pas Catherine. Je le lui ai dit.

- Je vois bien que vous ne l'aimez pas. Quand je vous ai raconté les malheurs qu'elle a eus avec son oncle, vous m'avez coupé plusieurs fois pour changer de sujet.

- Parlez-en avec l'oiseau.

- Vous vous moquez. L'oiseau ne peut rien pour moi.

- Mettez-le ailleurs que dans le jardin. Trouvez un endroit où vous le verrez plus souvent. Caressez-le de temps en temps et posez-lui les questions qui vous passent par la tête. Il ne répondra pas à toutes, évidemment. Et pas tout de suite. C'est un oiseau qui réfléchit.

Et le docteur Klamm, soudain pompeux car je l'avais vexé, a parlé des objets confidents. Il est très satisfait d'avoir inventé cette expression, objet confident, et envisage d'écrire un mémoire sur le sujet, mais à sa façon, uniquement à sa façon, à cent mille milles de la quincaillerie psychologique.

- On ne choisit pas un objet confident. C'est lui qui vous choisit. Il est tout le contraire des ours en peluche gnangnan à qui les gosses arrachent les yeux après avoir confessé leurs péchés véniels. L'ours est un objet convenu qui donne des réponses convenues, décevantes. Aussi, tôt ou tard, les gosses se vengent. Mutilent l'animal et le regardent souffrir.

- Comment pouvez-vous affirmer que l'oiseau m'a choisi ?

- Parce qu'il n'est pas tombé de l'arbre.

- S'il m'a choisi, je ne me suis aperçu de rien. Nous n'avons guère de conversation, lui et moi.

Le docteur Klamm a poursuivi son exposé sur les objets confidents et, malgré mes objections, j'ai fini par y croire. La théorie de l'oiseau confident n'était pas, à tout considérer, plus absurde que celle des avions en papier expulseurs de questions.

Après la séance, je suis allé voir Catherine. La vieille dame qui s'occupait de l'entretien avait changé les fleurs dans les vases, nettoyé les bibelots avec un chiffon doux et aucun mégot ne traînait par terre. J'ai dit à Catherine que ça sentait le propre chez elle et qu'elle me semblait moins agitée que la dernière fois. Puis j'ai parlé de l'oiseau du docteur Klamm.

- Je sais bien que tu t'ennuies toute seule. Je ne viens pas assez souvent, je ne reste pas assez longtemps. Il te faudrait de la compagnie. Qui t'apporterait un peu de joie. Un oiseau par exemple, comme celui du docteur ! Qu'est-ce que tu en penses ? Dis-moi !

- Un oiseau, oui, je serais contente.

Une violente douleur a traversé ma tête de part en part, comme si trop de sang y affluait soudain, et mes oreilles se sont mises à bourdonner. J'ai perdu l'équilibre. Les gravillons de l'allée roulaient dans tous les sens.

- Vous ne vous sentez pas bien, monsieur ?

La vieille dame, penchée sur moi, tapotait mes joues. Quand j'ai repris connaissance, elle m'a aidé à me rasseoir sur le banc.

- Vous n'avez jamais cessé de l'aimer, n'est-ce pas ? Je vous entends parfois lui parler. J'ai vécu la même chose avec mon mari. J'allais le voir tous les jours et je lui racontais ce que je m'étais fait à manger. Si j'avais mis du sel ou du poivre, si j'avais accompagné mon plat de légumes blancs ou de légumes verts. Mon mari a été cuisinier pendant trente ans, alors, forcément, ça l'intéressait. Mais dites-moi, Catherine porte toujours la même robe à fleurs, non ?

J'ai regardé la vieille dame comme si elle avait jailli d'un rêve. Elle a posé sa main sur mon genou, en souriant.

- Une jolie robe en tout cas, de petite fille.

Puis elle s'est rapprochée de moi, a collé sa bouche contre mon oreille qui a aussitôt cessé de bourdonner.

- J'ai entendu ce qu'elle vous a répondu, a-t-elle murmuré, ne soyez pas inquiet, c'est tout à fait normal.

De retour à la maison, j'ai pédalé sur mon vélo d'appartement à toute vitesse. Le défilement des chiffres sur le compteur kilométrique me poussait comme le vent. Je voulais fuir le grand cataclysme qui transperçait mon corps de haut en bas. J'ai fermé les yeux très fort et composé des paysages de forêts avec champignons géants, des paysages de champs couchés sous le soleil, des paysages de rivières où flottaient des chimères éventrées, et, enfin, je me suis retrouvé à marcher sur la Lune. Toute fatigue m'a aussitôt quitté. Toute pensée est devenue légère. Du sable à perte de vue ondulait sous mes semelles. Il m'a porté comme un tapis roulant jusqu'à la mer des Vapeurs où je me suis baigné. Un robot datant des vieilles expéditions américaines dormait contre un rocher. Ses bras n'étaient plus que des moignons rouillés. Son torse caparaçonné de titane avait perdu toute sa puissance. Je me suis allongé sur le sable et je lui ai parlé de sa solitude. Je lui ai demandé s'il pleurait quelquefois, s'il lui arrivait de céder à un sentiment de révolte ou, au contraire, de lancer au ciel un interminable éclat de rire.

Le déraillement de mon vélo a empêché le robot de répondre à mes questions. J'ai ouvert les yeux sur les poutres des combles, les parois de mon réduit et j'ai senti mes jambes se pétrifier. Mon escapade lunaire me rendait mélancolique. A quoi bon voyager si loin si on ne réussit pas à s'affranchir de ce qui nous hante ? N'allais-je pas devenir une vieille machine enrayée, comme le robot ? Je me suis extirpé à grand peine de mon siège de bébé et j'ai eu envie de tout détruire à coups de hache. Mais je sais bien que les barreaux de ma prison se trouvent dans ma mémoire. Une hache ne peut rien contre la mémoire.

 

 

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commentaires

marie-claude 04/12/2012 16:34


c'est construire qui importe, détruire ne servirait à rien ... si ce n'est reconstruire à l'infini des idées de lune ...


amitié .